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CHRONIQUES,
MEMOIRES ET DOCUMENS
DE
L'HISTOIRE DE FRANCE.
0et}thtu BxhAe.
PARIS — IMPRIMERIE DE CASIMIR»
Rue de la Vieille-Monnaie, n« la.
CHRONIQUES
DE
JEAN D'AUTON,
PUBLIÉES POUR LA PlfkMIERK FOIS EN ENTIER,
AVEC UNE NOTICE ET DES NOTES,
PAR
Paul L. JACX>B, bibliophile.
Livres iiouveanlx, livres vieilz et antiques.
Etiennk Dolst.
TOME TROISIÈME.
PARIS.
SILYESTRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
«us DES BOKS-EMrANS, M" 30.
1835.
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CHRONIQUES '
DE
JEAN D'AU TON.
MJITI
DE LA CINQUIÈME PARTIR.
XIV.
ID^ la mort îru bon iuc pitrvt trr 0<mrbon^ tt it
wn ob&tcpxt fnnkal fait à Màcm,
L'onzième jour du mois d'octobre , en Tan
susdit y le bon duc Pierre de Bourbon mourut
en sa ville de Moulins en Bourbonnois ; et le
dix-septième, dedans l'église des Jacobins de
Mâcon f fit le roi faire ses funéraux obsèques,
et là solemniser le divin service , très-dévote-
ment. Tout le dedans et autour de la nef de
l'église et du chœur étoit ceinture de drap
de soie noir, semé des armes de Bourbon, et
tout le circuit plein de cierges ardents , les-r
quels brûlèrent durant le service qui com-<-
mença le seizième jour dudit mois d'octobre,^
6 CHRONIQUES
aux Vigiles ^ et le lenderoain , durant trois
messes solemnelles dites par deux évêques et
un cardinal, c'est à savoir : messire Hugues de
Bauza , évêque d'Angoulême , maître René de
Prye , étêque de Bayeux et maître de la cha-
pelle du roi y et maître Guillaume Brissonnet,
cardinal de Rheims, lequel dit la dernière,
chantée par les chantres de la chapelle du
roi , à grande solemnité , où étoit le roi pré-
sent- Au milieu du chœur de ladite église ^
étoit une chapelle funébreuse toute couverte
de cierges ardents, et ceinturée d'un drap de
velours noir, garni des écussons des armes
de Bourbon ; et au-dessous, étoient, en robes
de deuil couvertes de cottes d'armes , un roi
#artnes %t deax hërauts^ c'est à savoir : M ont-
joie-Saixit^Denis^, * Champagne, et un autre
héraut d'Angleterre, venu avec un ambassa-
deur pour le roi d'Angleterre. A l'heure que
la grand'mesBe fut prête à commencer, dedans
\% chœur de l'église entrèrent ceux qui por-
toient le deuils , et les ambassades qui pour
lors étoient eçà cour; et premièrement, Antoine
de Lorrame , duc de Calabre , en deuil , que
XResdirâ Pierre de Roban menoit; et après,
FtMHip^ de Clèves, évêqi^ d'Autun, que con-
ckiidôtt Antoine , marquis de Montferrat ; le
ti^s étoit Gaston de Foix , que Barbazan de
Foix menoit ; le quart , Charles de Clèves, que
meesire Henri de Neufchâtel menoit ; te quint,
DE JEAN d'aUTON. 7
messire Jean d'AIbret^ seigneur d'Orval^ con-
duit par messire Louis d'ÂIhuy^ seigneur de
Piennes ; le sixième , messire Jean de Foix -,
seigneur de Lautrec , que messire Jean d' Am-
boise ^ seigneur de Bussy^ menoit; lesquels se
mirent tous sur les hauts sièges du chœur de
Féglise , au côté dextre. A senestre , vis^l^vis
de ceux , étoient par * ordre , premièrement ,
frère Mery d'Amboise , grand-maître de Rho-
des; messire Guy de Rochefort^ chancelier de
France; Mathieu Bascler^ ambassadeur d'An-
gleterre ; Marcus Dandalus , ambassadeur de
Venise ; l'ambassade de Florence^ et tout plein
d'é vêques ; deux maîtres d'hôtel étoient au bas
du chcetir, lesquels alloient et yenoient d'un
côté à autre pour ordonner des choses qui à ce
étoient requises,
A l'offertoire furent offrir^ ceux qui faisoiént
le deuil , en même ordre qu'ai dit , lesquefe
oflVirent chacun un grand cierge ardent ; ki»-
quels cierges reçut premièrement le rôi d'ar-
mes Montjoie^ étant au senestre côté de l'au-
tel^ et , après la réception , les bailla à un êes
maîtres d'hôtel du roi; qui étoit à main deltre^
lequel les bailla à un frère jacobin étant au-
près dudit autel.
Après que l'offrande fut faite ^ le sermon
fut commencé par un docteur en théologie ^
de l'ordre des Carmes ^ nommé frère Laurent
Bureau , évéque de Sisteron et confesseur du
..->"
,-;, ,
8 CHRONIQUES
roi , lequel commença en son thème : Petre ,
amas me ? et , sur ce ^ suivit son propos ^ selon
que le cas le requéroit en sens littéral^ ana-
gogie et allégorie ^ en déduisant la dignité de
la puissance apostolique et la magnifique sanc-
tification du très-glorieux clavier de paradis^
saint Pierre , l'apôtre de Jésus-Christ ; en élu-
cidant aussi les œuvres vertueuses et royale
généalogie du bon duc feu Pierre de Bourbon^
lequel montra être directement descendu du
glorieux saint Louis, jadis roi de France, et
lequel saint Louis eut plusieurs fils et filles ,
entre autres un nommé Robert, duc de Bour-
bon ; de celui Robert descendit Pierre de Bour-
bon; de Pierre de Bourbon, Louis; de Louis,
Jean ; de Jean, Charles ; de Charles, Jean, frère
dudit duc Pierre de Bourbon, lequel avoit
épousé madame Anne de France , fille du roi
Louis onzième. Et ainsi fut faite ladite funé-
raie fête, pendant le temps que le roi étoit
en sa ville de Mâcon. Maintes joyeuses nou-
velletés et passe-temps furent là faits, et entre
autres étoit un funambule, c'est-à-dire un
chemineur dessus corde , de la nation d'Alle-
magne, nommé Georges Menustre, bien jeune
homme , lequel fit attacher une grosse corde
à mont, au plus haut de la grosse tour du
château de Mâcon et aux fenêtres du clocher
des Jacobins de ladite ville, où avoit de hau-^
teur, depuis terre jusques à là, vingt-cinq
DE JEAN D AUTON. 9
toises mesure y et depuis le château jusques
audit clocher^ deux cent cinquante pas ; et,
par là-dessus^ deux soirs ensuivants, chemina;
et , à la dernière fois , depuis la tour dudit
château jusques dedans le clocher, où là-des-
sus, en la vue du roi et de plus de trente mille
personnes, fit tout plein de gentillesses, comme
basses-danses, sauts, gambades et morisques,
et se pendit par les pieds et par les dents, avec
un couvre-chef: qui fut une chose bien étrange
à regarder et merveilleuse à ouïr ; toutefois
il fut vrai , si par prestigie la vue humaine ne
fut enchantée. Une autre sauterelle de Flo-
rence étoit là , laquelle dansoit très-nouvelle-
ment avec hautes gambades et doubles soubre-
sauts , et faisoit morisques légères, et étranges
danses que je laisse pour rentrer au principal
de ma matière.
XV.
Comment U (axiimi it fHexnt fut fait pape , au
mogen que maître (fteor jee, earîrtnal VTimbom^
lui bailla treize voix qu'il avait euee an con-'
dave.
Le cardinal d'Âmboise étant lors à Rome
logé à la vice-chancellerie, comme avez ouï
dessus , le cardinal Âscaigne , qui au roi avoit
I O CHRONIQUES
promis de bien besogner^ simuloit toujours^
en paroles feintes et mots couverts ^ continuer
propos^ voire de bouche^ mais d'effet beso-
gnoit pour le cardinal de Seine ^ grand ora-
teur et ami du roi des Romains ; et^ pour lui
vouloir faire son cas^ s'endetta au banquier
Dalbème et à un autre nommé Espannoche^
desquels il eut plus de cent mille ducats pour
acheter la voix du Saint-Esprit , si par grâce
ne la pouvoit avoir. Or advint que , pour pro-
céder de par Dieu à l'élection papale ^ trente-
sept cardinaux furent assemblés ; la messe du
Saint-Esprit fu^ célébrée et le sermon faiit, et^
après ce ^ entrèrent cardinaux au conclave ^ où
furent sept jours entiers sans pouvoir con-
clure^ et ce durant^ le cardinal de Boni vent
cuida là mourir : car .il étoit fort vieux et
maladif. Après que sept jours eurent demeuré
en conclave y et que chacun des cardinaux
eurent des voix ce qu'ils purent , le cardinal
de Seine , qui grand'partie en avoit de lui et
d'autres qui au prochas du cardinal Ascaigne
lui étoient promises^ se tira devers le cardinal
d'Amboise , qui en avoit treize, et , sans celles,
ne pouvoit celui cardinal de Seine trouver ses
clefs; toutefois, celui cardinal d'Amboise,
voulant faire un pape pacifique et garder l'É-
glise de schisme , lui donna ses voix ; et , ce
ftiit, lui promit celui de Seine de lui bailler la
légation de France et de Bretagne, et faire son
.-■■^ 'aJ*»-
DE JEAN D AUTON. I 1
neveu, Tévêque de Narbonne, cardinal : et
ainsi fut pape ledit cardinal de Seine, et
nommé pape Pie tiers. Ce fait, tantôt après
tint le premier consistoire, oà se baillèrent les
légations et se firent les cardinaux ; et là ,
pensoit le cardinal d'Amboise avoir la sienne
et faire son neveu cardinal , comme lui avoit
été promis; toutefois, de ce ne voulut rien oc-
troyer le pape : car Ascaigne, qui eouverte-
ment haissoit ledit d' Amboise , gouvernoit le
pape au moyen de Faide qu'il lui avoit faite;
et voyant, celui cardinal d'Amboise, que pour
cette fois étbit frustré de son intention , et la
menée que faisoit le' cardinal Ascaigne n'être
avantageuse pour son profit ne bien sâre
pour sa personne, se retira à un palais fort,
où se tenoit le duc de Yalentinois , et là atten-
dit la fin de sa fortune, qui fut telle, €[ue par
plusieurs lui fut dit qu'il se donnât garde en
ses afiaires : car le pape, ce lui dit-on, le vou-
loit faire empoisonner, et tuer ses gens; et en
èe t^mps, fut tué un des archers de sa garde,
notmné Guillaume du Oulay, par les ruffiens
de Rome. Parquoi ledit cardinal d' Amboise
se tint sur ses gardes et demeura là longue--
ment, comme je dirai, et avec ce. Dieu lui
aida de tant , que le pape Pie , qui malement le
vouloit traiter, ne véquit guères , .ce qui lui fut
moyen de sauvegarde de sûreté, et hasard
d'heureuse chance, comme au rang sera dit.
1 2 CHRONIQUES
XVI.
Comment Vaxmit ie Statue^ apxh^ Véitctiim in
pape pit^ pami pat 1^ faitbaiirjgi^ it ^m^
et e^'etCalla au <l^anllan*
Quatre jours après l'élection du pape Pie , le
roi en sut les nouvelles : parquoi ne voulut
que son armée^ qui autour de Rome avoit de-
meuré plus de six semaines^ y séjournât plus;
aussi n'étoit - ce point pour l'avancement de
son affaire ^ ne à la foule de ses ennemis : car
ce pendant^ les siens y perdoient temps^ dépen-
doient leur argent, diminuoient leurs vivres,
dissipoient leurs habillemens , éloignoient la
belle saison et approchoient l'ennuyeux hiver;
les autres gagnoient pays, faisoient provi-
sion de victuailles , renforçoient leur armée ,
occupoient les passages et fortifioient leurs
places ; toutefois, durant ce temps , leur vinrent
six mille Suisses et trois mille Normands , qui
les arrêtèrent quelque temps ; et voyant le roi
que temps se retardoit, voulut avancer son
armée. Or, étoit lors messire Louis, seigneur
de la Trimoille, toujours tant malade qu'on
n'y espéroit nulle guérison , dont les gens d'ar-
mes avoient merveilleux regret : car c'étoit
un chef pour la guerre, hardi, sage, prompt
et heureux ; et le roi , sachant que ainsi ma-»
DE JEAN d'aUTON. i5
lade ne pouvoit à point conduire son armée ^
lui manda qu'il s'en retournât , et en son lieu
mit Francisque de Gohsàgo , marquis de Man-
toue y et avec lui quatre capitaines principaux y
françois^ nommés : messire Louis de Hé-
douville , seigneur de Sandricourt ; messire
Jacques de Silly^ bailli de Caen; messire
Antoine de Bessey^ bailli de Dijon ; et Jean Du-
plessis ^ autrement appelé Gourcou ^ commis-
saire des gens d'armes de toute son armée ;
son ordonnance ainsi faite^ manda qu'on mar-
chât : ce qui fut fait. Moult ennuyoit à mes-
sire Louis de la Trimoille^ que l'armée du
roi ne pouvoit gouverner et conduire ^ comme
celui qui de bien servir le roi avoit bonne
envie ; mais sa griève maladie qui toujours
empiroit ne le voulut; toutefois^ alors que
Farmée voulut déloger pour tirer en avant ,
il se mit avec^ dedans sa litière^ et la conduisit
une journée loin y où là prit congé des capi-
taines et gens d'armes y en leur recomman-
dant l'afiaire du roi ^ et les priant que , à son
service^ fassent si boQS^ que pour mourir ne
fissent défaut qui leur honneur amoindrit.
Et ^ ce dit^ plusieurs François lui dirent adieu^
les larmes aux yeux. L'armée se mit à che-
min vers Rome^ et lui au retour de France.
Par les faubourgs de Notre-Dame-de-Populo
de Rome passèrent les François^ tous en ar-
mes et bien ordonnés. Les Romains ^ par sur
l4 CHRONIQUES
leurs murailles 9 les regardoienC marcher. Le
cardinal d'Amboise, avec plusieurs autres
cardinaux^ étoitlors dédans un jardin du feu
cardinal Ursin^ près du bourg de Populo^
et grand nombre des seigneurs de la ville ^
lesquels regardèrent la passée des François ,
qui mareboient en bel ordre et à grand nom-
bre; car, selon le dire de ceux qui là étoient^
furent là plus de douze cents hommes d'armes^
que François que Lombards et Italiens^ l^en
dix mille hommes de pied^ et d'artillerie
neuf gros canons , deux grandes coulevri*
nés y huit moyennes et dix faucons ^ sous la
charge d'un nommé Jannot de Saman avec
trente-six bons canonniers. Ainsi s'en alla
l'armée des François ^ et marcha ce jour jus-
ques à trois milles de Rome ^ où en la plaine
se campèrent pour ce jour ; de là s'en allè-
rent à une abbaye où la messe se chante en
grec y et les religieux de là sont tous Grecs ,
et font leur hostie de pain' levé , et carrée :
car ainsi est la mode de Grèce. De celle ab-
baye furent à une ville nommée Vert-Menton,
terre des Colonnois, que les Allemands vou-
lurent piller; mais par les capitaines françois
fut le bruit abattu , et la ville sauvée ; et en
ce lieu un François , nommé Louis de Com-
bret, seigneur de Gibbanel, fit la montre dés
Suisses et Normands et autres gens de pied.
Là étoit aussi un chevalier albanois , nommé
DE JBAN d'aUTON. i5
messire Mercure^ très -gaillard homme ^ et
moult adroit selon la mode de leur pays , le-
quel avec lui avoit cent Âlbanois ^ tous gens
de trie pour le métier de la guerre. De œtte
ville de Vert -Menton tirèrent les François
jùsques à un fleuve au-dessous du mont
Saint Jean ^ cinq milles loin ^ lequel fleuve va
droit à Ponte-Corbe , et court si très-tôt, que
à guéer est moult dangereux ; mais , pour le
passer plus sûrement, aux gens depied et d'ar*-
tillerie , le bailli de Caen fit mettre là dedans
les canons qu'ils avoient là tout de long et à
deux rangs dedans cette rivière impétueuse,
qui peu creuse étoit , mais roide à. merveilles :
aussi dioit-elle des montagnes ; qui lui avance
le cours. Que que soit, iceux canons furent
là assis et foncés par^lessus , en manière que
toute l'autre artillerie et les gens de pied y
passèrent tout sûrement, et les autres pièces
qui étoient en l'eau furent à force de gens et
de chevaux mises en terre sèche. Les gens de
cheval passèrent à gué au-dessous de leur
pont qui rompoit le cours de l'eau : encore al-
loit-elle si roide que , en passant , un archer
du bailli de Dijon , nommé Fours , tomba lui
et cheval en l'^u , qui soudainement emporta
tout hors le pouvoir du secourir de ceux qui
là étoient; dont fat celui noyé , homme et che*
val. Après que tout fat passé, firent un logis
à la campagne, et de là le marquis de Man-
l6 CHRONIQUES
toue, lieutenant du roi y envoya une trompette
sommer Rocquesecque de se rendre en l'obéis-
sance du roi y ce que ne voulut ; mais les Es-
pagnols qui dedans étoient et les vilains pen-
dirent ladite trompette y et fermèrent leurs
portes. Dont les François s'en allèrent loger
au pied de la muraille et dedans des vignes
qui à touchant de là étoient^ et là commen-
cèrent à battre la ville y et continuèrent six
heures durant; cela fait^ fut là donné un assaut
par les Normands et Gascons^ lesquels furent
repoussés moult lourdement^ et chassés de la
brèche^ tant que le seigneur de Normanville,
leur capitaine , qui des derniers étoit demeu-
ré à la retraite y fut environné des Espagnols
et assailli; toutefois^ si à point se défendit ^
qu'il échappa moyennant quelque secours que
aucuns de ses gens lui donnèrent. Hors de la
ville sortirent grand nombre d'Espagnols et
autres , et se mirent par les vignes où les Fran-
çois étoient logés ^ dont iceux coureurs furent
si mal arrivés que presque tous y demeurè-
rent; les autres furent menés battant jusques
dedans leurs portes. La nuit ensuivant , Es-
pagnols et gens de la ville ^ à grosse route ^
sortirent par les jardins et petits chemins
obliques pour cuider trouver aucuns des Fran-
çois écartés ; mais ceux furent pris au trébu-
chet : car messire Jacques de Silly et Ber-
nard de Scénon avec cent cinquante hommes
DE JEAN D AUTON. 17
d'armes s'en allèrent embûcher par les mai-
sons du bourg qui étoient yîdes, et dehors de
ville 9 en lieux secrets ; tantôt furent Espa-
gnols les uns au bord des vignes où étoient
les François, les autres par chemins écartés,
et les autres aux champs, cherchant leur
proie ; mais le bailli de Gaen , qui leur avoit
embûche apprêtée, sortit d'un côté sur eux,
et tous ceux qui lui furent en vue passèrent
par sous l'ombre de sa main et de ses gens, qui
autant que en trouvèrent, autant en mirent à
sac, et pas un ne leur échappa ; car ils étoient
tous a pied et en lieu de prise : Bernard de
Scénon , avec cinq hommes d'armes des siens ,
desquels étoient Mathieu dêPinchault, Mathu-
rin Gandeau, Dupré, Jean de Saint-Jean et
deux autres , avec trois de ceux du bailli de
Caen , rencontrèrent le long d'un bas chemin
cent cinquante hommes de pied espagnols ,
au travers desquels donna celui de Scénon
avec ses gens, tellement que plus de dix furent
mis à l'envers ; et , entre autres , un nommé
Jean de Saint- Jean , François, rencontra un
Espagnol sur le bord du haut d'un chemin et
là lui donna de la lance tel choc, que tout au
travers du corps lui mit , et envoya homme et
lance du haut en bas. Les autres des Espagnols
se mirent à la fuite ; mais presque tous en
fuyant furent tués. Somme, de tous ceux qui
la nuit s'étoient mis hors la ville n'en retour-
III. 2
1 8 CHRONIQUES
na que bien peu. Le marquis de Mantoue et
les autres ciipitaines de l'armée du roi^ voyant
que pour mettre là le siège et longuement de-
meurer n'étoit que retardement de leur em-
prise^ délibérèrent marcher outre ^ pour
combattre les ennemis^ si aux champi» les ren-
controient^ et pour ce que à Gayette avoit
grand nombre de gens d'armes et force de
gens de pied , mandèrent au marquis de Sa-
luces et à messire Yves d'Âlègre et aux autres
capitaines François qui là tenoient garnison,
qu'ils se rendissent à l'armée du roi à Rocque-
secque , ce qu'ils firent ; dont furent tous en-
semble délibérés de combattre les Espagnols ,
quelque part qu'ils fassent , et s'en allèrent de
Rocquesecque àunlieunomméÂquin^ d'Âquin
au pont de Corbe, où là se trouva Gonsales Fer-
rand avec toute sa puissance. Or pensoient les
François qu'il leur voulsît donner la bataille c
mais il ne faisoit que côtoyer l'armée , sa.n^
approcher de plus près que de la portée d'ui
canon; mais force escarmouches furent là
faites et rencontres de coureurs. Après que
celui Gonsales eut vu la manière des François ,
qui ne demandoient que le combat, et leur ar-
mée moult grosse , se retira sans leur vouloir
autrement empêcher le passage. L'armée de
France étant outre le pont, l'artillerie, qui ,pour
letempsgras qui jade làavoit le cours ^ étoit de-
meurée, et ne pou voit aisément tenir charroi ♦
DE J£AN DAUTON. 19
s'arrêta près de celui pont pour à besoin la
s^îourir ^ si les Espagnols eussent chargé des-
sus y et fut fait retourner messire Louis de
Hédouville^ seigneur de Sandricourt^ avec
vingt-cinq hommes d'armes et soixante estra-
diots albanois^ sous un nommé messire Mer-
cure ; lesquels ^ ainsi que ladite artillerie ap-
prochoit et passoit le pont^ étoient sur le
derrière ^ qui tantôt eurent en vue bien trois
cents chevau - légers d'Espagne^ marchant
vers eux; et^ ce voyant^ messire Mercure ,
AHiMima , dit au seigneur de Sandricourt qu'il
vouloit aller vrâr quels gens c'étoient^ et que^
pour les amuser 9 leur donneroit une escar-
mouche; auquel dit le seignfmr de Sandri-
court : ce Allez et vous donnez garde de vous
mettre trop avant en la fiance de mon secours;
car vous voyez que je suis tropfoible pour at-
tendre leur puissance et supporter leur faix. »
Pour ce ne s'arrêta celui Mercure; mais,
comme j'ai su par un homme d'armes nommé
Philippe Sechaust y Limosin , qui là avec le
seigneur de Sandricourt étoit , celui Mercure,
avec soixante Albanois des siens, adressa aux
Espagnols , et sitôt que assez fut près d'eux ,
lui et tous ses gens donnèrent des éperons, et
baissèrent leurs banneroUes en courant comme
tempête , tellement que au travers de la foule
d'iceux Espagnols s'entremêlèrent et percè-
rent; puis rechargèrent gaiement , et tant fi-
20 CHRONIQUES
rent que , à la vue dudit seigneur de Sandri-
court qui les regardoit besogner, les rompirent,
et abattirent aucuns , et les autres chassèrent
si loin, que pour ce jour plus ne retournèrent.
Ne fut-ce pas bien droit donné sur les enne-
mis, et tout à point mis la main aux armes?
Si fut ; dont celui chevalier albanois doit avoir
un lieu perpétuel au rang des gens de bien.
Que fut-ce , après qu'il eut donné la chasse à
ces gens, s'en revint avec tous les siens, et
avec l'artillerie passèrent le pont de Corbe.
Le capitaine Gonsales, pensant que les Fran-
çois voulussent aller passer au pas Saint-Ger-
main , à toute son armée s'en y alla devant;
toutefois l'armée de France ne fut par là,
mais s'en alla à la rivière du Garillan pour
la vouloir passer, et se logea sur le bord de la
rivière, auprès d'un vieil palais fait à l'an-
tique , nommé le palais Scipion , et là tout au-
près sont tout plein de vieux arceaux, et
dit-on que c'est œuvre virgilienne faite an-
ciennement par art diabolique, et toute en une
nuit, avec des arches qui vont de Rome à Na-
ples, passant parla; et par lesdites arches, de
Rome à Naples en voy oient huiles et vins,
quand nécessité en étoit : que que soit , le ca-
pitaine Gonsales, voyant que les François
n'alloient au pas Saint -Germain , mais vou-
loient ponter le Garillan et passer par là , se
mit de l'autre côté avec son armée pour dé-^
DE JEAN DAUTON, 21
fendre le passage ^ et vint mettre son camp
au droit de celui des François, la rivière entre
eux et lui \ et ses gens loin des François demi-
mille ou environ; et à touchant de la rivière fit
faire de nuit tranchées à force, et mit là des gens
pour garder le pas aux François , lesquels fu-
rent là huit jours /où ce pendant un capitaine
de mer françois , nommé Pregent de Bidoulx ,
entre la tour du port de Garillan et la ma-
rine , fit faire un pont de bateaux , et , sitôt
qu'il fut fait, de plein midi , fut charrié jus-
ques au droit du. lieu où étoient les François;
et là, premier que le vouloir mettre sur l'eau ,
un François, nommé messire Jean Ghapperon,
qui peu devant ce étoit venu de Galabre , où
avoitété prisonnier auxEspagnols,fut transmis
outre la rivière avec quinze ou vingt laquais ,
pour réveiller les Espagnols qui étoient sur le
bord de la rivière aux tranchées , et là par ba-
teaux s'en va lui et ses gens; et, lorsqu'il eut
abordé , se met à terre , tout droit tirant aux
tranchées , où commença à iâter avec sa demi-
pique qu'il y avoit dedans. Lui et ses gens
chargèrent à tour de bras sur les Espagnols , qui
soudainement se mirent hors de leurs tran-
chées, et là se battirent à qui mieux mieux. Ce-
lui Ghapperon étoit toujours des plus avant à
la mêlée, et tant donnoit de coups de pique à
ces gipponiers, qu'ils ne sa voient remède d'eux
sauver ; toutefois se défendirent à toutes
22 CHRONIQUES
mains; et eux , comme ceux qui trois fois plus
de gens étoient que de François , commencè-
rent à prendre courage et outrer nos gens ;
dont ceux des nôtres qui à l'autre bord du fossé
étoient^ écrièrent les escarmoucheurs qu'ils
se retirassent; mais messire Jean Ghapperon
ne vouloit déplacer , ains à coups immodérés
chargeoit sans coups refraindre. Aucuns de
ses gens se retirèrent^ et presque tous l'un
après l'autre^ que encore tout seul soutenoitle
combat^ dont fut pressé à tous côtés ^ et tant
approché^ que un Espagnol sur lui rua un
coup de rapière le long de sa pique , qui lui
tomba sur la main senestre^ tellement que
les deux maîtres doigts lui fit voler à terre.
Les François lui crioient qu'il se retirât^ et
que par folle hardiesse ne soutînt mortel
dommage; toujours ruoit à coups forcenés^
tant que là fut regardé de chacun et de tous
prisé ; finalement^ quand il se vit de secours
dénué ^ et affoibli de membres en se défen-
dant au démesuré^ approcha le bord^ et là se
mit dedans un bateau. Les Espagnols le sui-
virent jusques à l'entrée de l'eau ^ dont à
coups d'artillerie furent sitôt délogés^ que pre*
mier qu'ils eussent gagné leurs tranchées^
plus de six furent rencontrés et abattus. Tout
le long de la rivière du Garillan , entre Saint-
Germain etGayette^ étoit l'armée des Fran-
çois ^ logée par les villes et bourgades de là
DE JEAN DAUTON. 2'J
autour : dont la compagnie du marquis de
Saluées étoit à un lieu nommé La Frète , la
plus proche de Saint-Germain ; ceux du che*
valier de Louvain , à un mille près encontre la
rivière; ceux du seigneur de la Trimoille,
dont un nommé Pierre Dos^ bailli de la Mon-
tagne y étoit lieutenant, et ceux du sire d'Al-
bret, sous la charge du seigneur de Duras ^
étoient aussi sur la rivière , auprès d'un lieu
nommé Gastelfort; ceux de messire Rogier,
baron de Béart , et ceux de la Fayette étoient
le long du Garillan , à un mille loin l'un de
l'autre; ceux du seigneur de Sandricourt
étoient sur une montagne, un mille près de
la rivière, et ceux du comte de Ligny à deux
milles , et tous en approchant de Saint - Ger-
main à Gayette. Ainsi pouvoient les Espa-
gnols venir sur eux, que bientôt ne fussent as-
semblés. Tous les autres étoient aussi le long
du Garillan , chacun en lieu avisé pour ser-
vir à besoin et se trouver aux coups. Au droit
du pont, deçà et de là, étoient le marquis de
Saluées , messire James de Foix ; Jean Stuart,
duc d'Albanie; messire Louis de Hédouville,^
seigneur de Sandricourt ; messire Antoine de
Bessey, bailli de Dijon; messire Jacques de
Silly, bailli de Gaen; Jean Duplessis, dit
Courcou , commissaire des gens d'armes ;
François Daillon ; messire Jean Chapperon et
presque tous les autres capitaines, avec les
^4 CHRONIQUES
Allemands du roi et deux mille autres hom-
mes de pied, et messire Mercure à tout ses cent
Âlbanois, et grand nombre d'autres gens d'ar-
mes lesquels gardoient celui passage.
XVII.
Comitunt l(B ^ancoii^ fxvmt nn pont mx la ri-
vvtve in (S^viliàn^ et pa^^tsibcent outre malgré
U0 espagnols^ qui nigourni^nuent U Wen-
UxmU
Après que les François eurent visité .les tran-
chées des Espagnols , le pont fut mis sur l'eau
du Garillan , et là tout à ferme attaché , et afin
que quand les François le voudroient passer,
les Espagnols ne pussent sans grande perte et
outrageux dommage le défendre , toute l'ar-
tillerie avoient atitrée autour du pont , et em-
bouchées leurs pièces droit à la venue des
Espagnols. Ce fait, pour donner une alarme
sur leurs tranchées, quinze hommes d'armes
françois passèrent le pont, desquels étoient'
Jean de Chabannes, seigneur de Vandenesse;
l'écuyer M orimont , Pierre de Bayard , lequel ,
pour y être des premiers , n'eut loisir de
prendre d'autre harnois que , une grosse jave-
line au poing, un saie de velours gris sur
son pourpoint. Aussi furent de ceux , le sei-
DE JEAN d'aUTON. 26
gneur de Mallicorne; Ryou, des gentilshommes
de la reine; le bâtard de Pons; un homme
d'armes nommé Lorrière; un autre nommé
Jannot de Payennes, de Gascogne; Rhodez,
lieutenant du seigneur de la Grote , et quatre
autres, desquels je n'ai su les noms; et eux
ainsi passés , transmirent sur le bord des tran-
chées pour crier France! France! trois de
ceux , c'est à savoir le seigneur de Mallicorne ,
et deux hommes d'armes de ceux du seigneur
de Sandricourt, lesquels furent sur le bord
desdites tranchées, où firent leurs cris, et char-
gèrent sur ceux qui dedans étoient , lesquels
ne se firent appeler deux fois pour soi lever,
mais tout à l'étourdie saillirent de leurs tran-
chées et se mirent les uns à fuir vers leur
camp, et les autres soutinrent l'escarmouche
en attendant leurs secours. Durant ce hutin,
trois ou quatre cents François , tous èAa. file ,
passèrent le pont et donnèrent la charge sur les
Espagnols, telle que, la longueur d'un jet de
pierre outre le pont, aucuns des François les
chassèrent , desquels étoient un nommé Ryou ,
le bâtard de Pons^ et avec eux quelques au-
tres , comme m'a été dit.Le capitaine Gonsales,
qui à deux jets d'arc de là étoit avec tout son
ost emparqué , sachant par les fuitifs des tran-
chées, que les François passoient la rivière ,
transmit là mille deux cents hommes de pied et
trois cents que hommes d'armes que genétai-
20 CHRONIQUES
res , auxquels dit que à ce besoin étoit métier
de mettre tout en avant ^ et à peine de la mort
n'étoit heure de reculer, disant : «Si les François
qui plus avantageux sont que nous autres, pas^
sent , incontinent nous donneront la bataille , '
où nous pourrons perdre honneur, vies et
pays ; pour ce , mes amis , ne craignons à nous
mettre à tous dangers pour obtenir victoire et
acquérir honneur. » A ces paroles, se mirent les
Espagnols à Terre, et à deux côtés leurs gens de
cheval d'un et leurs piétons d'autre, en manière
comme pour vouloir enclore les François qui
hors du pont étoient ; dont aucuns écartés se
serrèrent , les autres demeurèrent , et mêmfr-
ment un nommé Ryou et quelques autres
malavisés ; tantôt eurent, les Espagnols, Fran-
çois approchés, et eux, comme pleins de
cœur, tous en foule se vinrent jeter à la tra-
verse, \)ù firent Itrmes excessives et prouesses
incroyables : car à leur venue , plus de vingt
bonnes pièces d'artillerie furent au travers
d'eux tout à coup déchargées , dont dix, vingt,
trente , quarante à la fois en emportoient , tant
que là où les coups passoient , n'avoit que tê-
tes, bras, jambes et corps démembrés. Ce fut
merveille, car onc hommes ne firent plus
hardiment que firent là les Espagnols , et si
ne perdirent ordre ne vouloir pour l'horrible
échec que sur eux se faisoit; mais jusques à
joindre approchèrent les François, qui plus de
DE JEAN d'aUTON. 27
quatre cents étoient hors le pont , où combat-
tirent main à main plus d'une grosse heure.
Là sans faillir se trouvèrent plusieurs gens de
bien françois , et entre autres que j 'ai ou! là
louer 9 fut un gentilhomme de Bretagne de ceux
de la reine , nommé Ryou , lequel^ avec quel-
ques autres a voit suivi et chassé les^ Espagnols
des tranchées^ comme j'ai dit^ et là à tous ve*
nants très-hardiment avec une javeline pour
la barde ^ tint pied ferme ^ et d'aventure s'étoit
tant hâté, que sans arme ne salade, la tête
découverte , fors d'un chapeau , s'étoit trouvé
aux coups; dont en faisant armes au possible,
un Espagnol, qui des premiers l'avisa , lui jeta
une javeline de droit jet, et icelui au-dessus du
bord de sa cuirasse atteignit dedans la gorge ,
de quoi fut blessé grièvement; toutefois la ja-
veline lui fîit arrachée par un François étant
là, lequel lui dit qu'il se retirât, ou qu'il l'a-
bandonneroit , vu que trop écartés étoient de
leurs gens; à quoi n'entendoit celui Ryou,
mais se défendoit toujours à tour de bras, et
donnoit coups démesurés; si fut finalement
environné de tous côtés et pris par les Espa-
gnols qui en l'emmenant eurent question de
sa prise : les gens de cheval le vouloient avoir,
et les piétons aussi , disant qu'ils n'a voient pris
personne; somme, chacun le vouloit avcnr,
cuidant que ce fut un très- bon prisonnier;
aussi éloit-il ; mais à la parfin , au moyen de
2S CHRONIQUES
leur question y ils le tuèrent sur-le-champ.
Ses nobles faits font le vrai témoignage de la
perte de sa mort. Celui François qui avec lui
étoit^ voyant que là n'étoit à bonne sûreté, se
voulut ôter du chemin ; mais entre lui et les
François jà avoit telle foule d'Espagnols, qu'il
ne savoit quel chemin prendre, ne ne pouvoit
outrepasser. « Or, n'est-il rien, dit-il, qu'on ne
fasse pour sauver sa vie ! » Parquoi arracha la
croix blanche qu'il portoit , et se mit au travers
de la presse des Espagnols , tirant vers le pont;
et feignant être du parti d'Espagne, com-
mença à dire en langue espagnole : Adelante !
adelante! qui est à dire : Devant! devant! et
ainsi passa jusque sur lebord du pont, où main
à main se faisoit le combat, et là trouva un
capitaine espagnol avec deux enseignes autour
de lui, et grand nombre d'Espagnols à sa
queue, lequel avoit en main une grosse jave-
line d'Espagne , ruant coups à bras dépliés ,
et sitôt qu'il avisa celui François , il le prit par
le bras, et le mit devant, qui guère n'y de-
meura, car avec sa bande se rallia et tint là
pied ferme. Les Allemands du roi se mon-
trèrent là si à point , que chacun faisoit loua-
ble rapport de leurs honorables œuvres , et
mêmement se montrèrent, entre autres, Hans
Grou, frère de Pètre Grou , bandoulier de ceux
de la garde; aussi fît un qui lors étoit four-
rier de leur bande. Ici ne veux mettre en si-
DE JEAN D AUTON. 2g
lence les faits d'un François nommé Çierre de
Bayard^ duquel tant de fois j'ai commémoré
le nom et décrit les gestes : car à cette affaire ,
fit une chose qui ne se doit taire , ce me sem-
ble; donc y pour en dire, celui de Bayard^ à
l'heure que les Espagnols commencèrent à as-
saillir le pont^ étoit là au front ^ d'aventure
désarmé y qui souvent ne lui advenoit, et
comme chacun se mit sur le pont en armes ,
pour l'aller défendre des Espagnols qui à
grand nombre l'assailloient^ dit que sans lui
ne se feroit le butin; dont ainsi ^ comme il
étoit en pourpoint^ un saie de velours gris
dessus f avec une javeline au poing , au front
du combat^ et sur le bord dudit pont où la
grand'foule des Espagnols étoit, se mit, et là,
comme si armé de toutes pièces eût été , aussi
assurément donna, et soutint le combat, et fit
merveilles d'armes; car ainsi comme j'ai su
par aucuns des François et autres qui là étoient,
un capitaine espagnol qui, avec deux enseignes,
comme j'ai dit, assailloit le pont, eut ledit de
Bayard en barbe , un nommé Mallicorne , et
grosse route d'autres qui à tour de bras dé-
fendoient le pont : celui capitaine assailloit
comme un lion , et souvent visoit à rencontrer
celui de Bayard, pour ce que désarmé le voyoit;
mais tant se savoit bien garantir, et si bien lui
advint que onc n'eut plaie dont il laissât à
combattre; et tant fit, qieàlafois, ainsi que
3o CHRONIQUES
ledit Espagnol leva le bras pour ruer un coup
en le voyant découvert, sous l'aisselle, lui
adressa là sa javeline; en sorte que plus d'un
pied lui mit dedans le corps, dont chut à terre
et mourut soudainement. Ses deux enseignes
furent pareillement atterrées et mises à sac.
Ainsi désarmé se montroit celui de Bayard;
c'était bien chercher le dangereux péril pour
un titre d'honneur rencontrer. Là se trouva
un sien compagnon , nommé Pierre de Poc-
quière , seigneur de Bellabre, lequel en cet état
le voyant , tout rudement lui dit qu'il ièàt
de là, de par le diable, en le tirant à tous ef-
forts ; mais ce fut pour néant ; car s'il avoit
été des premiers i l'assaillir, des derniers vou-
lut être à la retraite : ce qui fut , ne onc de
là ne voulut démarcher jusque tout fiit fait.
Ainsi étoient nos gens sur le bord du pont et
le long de la rivière, tous arrangés et en ma-
nière que leur artillerie ne pouvoit tirer sans
les endommager, et ainsi que plusieurs qui
étoient là m'ont dit, si, d'un lez hors le tirer de
l'artillerie, se fussent serrés, leurs ennemis
eussent été mortellement menés. Quoi plus?
Les Espagnols de cheval chargèrent moult ru-
dement sur les François qui étoient le long du
bord de la rivière et en tuèrent aucuns, et
entre autres un des cent Allemands du roi ,
lequel avoit ce jour dringué d'autant, et
tout ivre s'étoit mis hors la foule de ses com-
DE JEAN d'aUTON. 3i
piagnons, une hallebarde au poing; et là con-
tre lui vint un homme d'armes espagnol , la
lanoe sur la cuisse ^ et lorsqu'il fut prêt à bais^
ser^ mit la lance en arrêt , et donna à celui Al-
lemand au travers de la gorge si rudement,
que le tropçon lui demeura dedans, de quoi
mourut sur-le-champ. Un autre Espagnol près
de ladite rivière vint pareillement , et à lance
baissée atteignit un homme d'armes françois
nommé Lorrière, étant à pied, lequel fut cho-
qué si lourdement, que à la renverse tomba
dedans celle rivière , et toqt armé qu'il étoit ,
se prit aux cordes où étoit attaché le pont , et
à l'aide de ses compagnons , qui avec lances et
piques le secoururent, se sauva; et ainsi se
combattoient à toute outrance. Je ne me veux
taire de la merveilleuse hardiesse d'iceux Es-
pagnols; car ceux qui à cheval étoient, des-
oendoient à pied , et à grands coups chargèrent
tant sur nos gens , qu'ils les repoussèrent jus-
ques à mi le pont , et là combattirent comme
lions , et avec leurs épées tranchèrent aucunes
des cordes où étoit le pont attaché , et n'eût
été l'excessive résistance des François ^ ils eus*-
sent désattaché et rompu ledit pont. Que fut-
ce?les François qui étoient deçà le pont à grosse
armée, voyant les Espagnols outrer leurs com-
pagnons, se mirent sur celui pont à grosse
route pour repousser les Espagnols et leur
donner la bataille; mais messire Jacques de
32 CHRONIQUES
Silly et messire Louis de Hédouville y des che&
de l'armée^ se mirent au-devant , Fépée au
poing , et défendirent que homme des Fran-
çois , à la peine de la hart^ n'allât outre ^ di-
sant qu'il n'étoit heure de donner la bataille y
vu que toute l'armée de France n'étoit là,
mais dispersée en plusieurs garnisons, et aussi
que la voie n'étoit assez ample pour passer si
à coup toute l'armée ; par quoi à la parfin les
François se retirèrent , et les Espagnols à coups
d'artillerie furent affolés et rechassés. Le ca-
pitaine Pregent de Bidoulxétoit lors en mer prés
de là, dont les battoit à la traverse de telle
sorte , que c'étoit horreur à regarder. Somme ,
ils furent envoyés par les François , et le pont
gagné, tant que la nuit ensuivant, messire
Louis de Hédouville , Perrot de Payennes , et
grand nombre de François qui là étoient , cou-
chèrent delà le pont , et là se fortifièrent. En
ce temps le marquis de Mantoue fut malade ,
tant que contraint fut de s'en retourner : dont
Louis, marquis de Saluées, fut ordonné par le
vouloir du roi chef de son armée. En ce temps
mourut messire Gabriel d'Albret, seigneur d'A-
vannes, à Civita-Vecche, dont la perte fut pour
le roi ennuyeuse, pour la noblesse domma-
geuse , des dames regrettée , et pleurée de plu-
sieurs ; car il étoit enrichi de bonnes mœurs ,
ennobli de prouesse, embelli de jeunesse, et
aorné de vertus.
DE JEAN d'aUTON. 35
XVIII.
Wun \)hétiqn( qui^ m ce menu tmps^ fut brûlé
En ce temps fut à Paris brûlé un hérétique^
lequel, le jour de Saint-Louis dernier passé,
un vendredi , ainsi que dedans la Sainte-Cha-
pelle du Palais à Paris les cordeliers et ja-
cobins étoient là pour célébrer le divin office
et solenniser la fête du benoît saint, se trouva
là celui abominable méchant, et là, ainsi que
quelque prêtre voulut dire messe sur un petit
autel à main dextre dedans ladite Sainte-Cha*
pelle , se présenta pour lui aider , et se mit à
genoux la tête découverte, contrefaisant le
bon chrétien et dévot catholique ; à laquelle
messe assista et répondit très-dévotement par
semblant; et quand ce vint à la consécration,
il alluma un cierge et s'approcha du prêtre
bien près au côté, comme si par' grande dévo-
tion eût voulu voir le saint-sacrement; et
ainsi comme celui prêtre voulut lever la sainte
hostie , celui hérétique la print et arracha vio-
lentement des mains du prêtre en disant ces
paroles : « Et durera toujours cette folie ! »
Plusieurs gens de bien qui virent ce crime né-
fande, là accoururent, et le prinrent par les
cheveux, et le voulurent aucuns tuer, en le
m. 3
54 CHRONIQUES
traînant depuis la chapelle jusques au bout
des degrés du Palais ; et là lui tomba l'hostie
sacrée d'entre lesmains, toute brisée^ laquelle
fut honorablement par les gens d'Église rele-
vée et mise en calice, et le lieu où elle étoit
chute y couvert de drap d'or et fermé, que des
pieds homme ne touchât. Or fut mené ce mi-
sérable en prison , et là interrogé par les doc-
teurs; lequel ne croyoit être de déité autre
que Jupiter et Hercules, et nioit tous principes
fors les naturels, et disoit que autre paradis
n'auroientles sauvés, que les Champs-Elysées ,
et tout plein d'autres folies où n'avoit nul pro-
pos.
Longuement fut gardé pour voir si connois-
sance de son erroné propos lui viendroit, mais
toujours persévéra en sa folle opinion; dont
son procès lui fut fait/ et lui brûlé tout vif
comme desservi Favoit.
DE JEAN d'aUTON. 55
XIX.
Comment le rapitaine Couid VTivi^ sortit de Oenouse
avjtc^^en ie j^em^ et prit la utile d'^lndrie^ Vionwce
et €0pinanaalU ^ laquelle mit à datijg ; et com-
ment flmimvB autres oilled de k |)ottille i^e
rendirent à lui^ rmnme if^eneane ^ rCtoile ^ Da-
polie et la Oelle ^ et là ^ par deuir fm aner ^m
0en0 à peu de di^tanee^ défit lee espagnole ^
qui étoient grand' compagnie»
Dedans Yenouse étoit lors le capitaine Louis
d'Ars, qui sans séjour couroit pays et prenoît
places; toutefois advint que les vivres lui com-
mencèrent à être courts et à faillir à Yenouse,
où lui et ses gens tenoient garnison. Or s'é*
toient renforcés les Espagnols à grand'pui»-
Bance, et mis dedans Barlette où étoit don
Diego d'Ârillano, leur capitaine, avec huit cents
chevaux et six cents hommes de pied , lesquels
empêchoient les vivres aux François, et tant,
que le défaut de ce les contraignit sortir en
pays. Dont le capitaine Louis d'Ârs, qui aimoit
mieux mourir honorablement aux champs à
la poursuite des vivres , que languir de famine
méchamment au-dedans d'une ville close , dit à
sesgens : ic Or çà, messeigneursetamis, ledéfaut
de vivres nous défend le long demeurer en
cette ville de Yenouse , et nous enseigne la
36 CHRONIQUES
voie d'en avoir provision ^ ce qui est la force
d'armes y sans laquelle mettre en prompte
exécution et vigoureusement exercer j en de-
meurerons en ville dénués, et aux champs
improvus; car nos ennemis par force les
nous empêchent; mais la force faut par la
force* détourner, et la dureté du fer par fer
amollir; parquoi les champs nous sont de
saison pour en conquêter sur nos ennemis,
et preux vouloir requis^ pour à droit les as-
saillir et du tout leur pouvoir défaire. Or,
faisons donc^ par vertueux effort^ que louange
honorable et profitable gain puissions acqué-
rir; soyons loyaux soudards au service du
roi , et large nous sera au loyer de notre
bien-fait. Quoi plus? mettons bon vouloir
en œuvre y et de pouvoir obtiendrons^ » Ce
dit, les gens de celui bon capitaine lui promi-
rent touS| que sous le tour de sa main émploie-
roient leurs forces y soumettroient leurs vou-
loirs et exploiteroient les armes. Dont se mit
aux champs avec sa petite bande où étoient
quatre cents hommes de pied allemands, gas-
cons et normands, et trois cents chevaux al-
banois et françois, avec deux gros canons et
une grande coulevrine nommée madame de
Forlij que gouvernoient trois canonniers
nommés, l'un Jean Lubin, natif d'Orléans;
l'autre Jean de Gap, et l'autre Bertrainet; et
ainsi s'en alla le capitaine Louis d'Ârs devant
DE JEAN d'aUTON, Zj
la cité d'Ândrie> forte par assez. Toutefois^ le
jour qu'il partit de Venouse , lui et ses gens
couchèrent une nuit dedans un bois à trois
milles d'Ândrie, et là toute nuit furent tour*
mentes, et eurent bien le mau-repos, car ils
furent accompagnés d'épouvantable tonnerre^
d'éclairs merveilleux , d'impétueux vents , et
de pluie ennuyeuse qui ne leur cessa depuis
le soir jusqu'au matin, qu'ils délogèrent et s'en
allèrent assiéger Andrie devers la porte du
côté de Barlette, et là commencèrent à dé-
charger coups et rompre la muraille , tant
qu'en moins de trois heures un portail qui là
étoit, et grand pan de muraille, alla par terre :
dont eux voulurent donner l'assaut; mais ce
voyant, ceux de la ville eurent doute en leur
affaire et parlamentèrent , tellement que à la
parfin se rendirent à la volonté du capitaine
Louis d'Ârs , lequel entra avec tous ses gens ,
et pour ce que cette ville d'Ândrie étoit des
terrées du comte de Ligny , son maître , ne vou-
lut là souffrir faire aucune force : dedans y
avoit des Espagnols et autres soudards , les-
quels traita si bien, que, nonobstant qu'ils fus-
sent à sa volonté, les laissa en aller, leurs ba-
gues sauves, et outre, leur donna de l'argent.
Ce ne fut pas à lui fait à ceux, comme par ci-
devant avoient f^it aux François , que nonob-
stant composition de bagues sauves faisoient
mourir ou mettoient en galères ; toutefois
36 CHRONIQUES
aihsi sàvoit ses ennemis attraire et ses amis
contenter (ce qui est une des plus rusées stra^
tagémesde guerre), et bien là-dedans séjourna^
lui et ses gens, trois semaines ou environ. Le
pain commença à amoindrir, dont délibéra
aller à Biseilles, qu'autrefois avoit prise sur
les Espagnols ; mais elle s'étoit révoltée après
la rencontre de Cérignoles. Que que soit, droit
audit Biseilles, avec son train, s'en alla, près
d'Ândrie de douze milles ou entour. : de quoi
fut averti don Diego d'Arillano, Espagnol,
et sut que, par défaut de vivres, il tenoit les
champs; parquoî, lui étant à Barlette, dit qu'il
lui oouperoit chemin ; dont assembla de sept à
huit cents chevaux albanois et genétaires , et
trois cents hommes de pied ; et avec lui étoient
le baron de Cbrrillane , le gouverneur de Ta-
rente , un nommé frère Hyenard et un autre
appelé messire Terdre , capitaine d' Albanois ,
et avec ceux se mit à la course, tant que sur les
eires et en queue des François se trouva. Le
c»,pit(ûnè Louis d'Ars, qui en pays àvoit guets
et découvreurs, sut tantôt que les Espagnols
à grand'puissance le suivoient; dont se campa^
et montra la barbe à ses ennemis ; puis fit
tofurner son artillerie contre eux, lesquels
marchoient à toute hâte , comme ceux qui sur
les François pensoient faire grand déluge. A
l'approcher, ^artillerie commença à décharger
ck donner au travers des Espagnols , tant que
DE JEAN d'aUTON. 5g
plusieurs en eurent la volée ou le bond ; mais
pour ce ne reculèrent, car ils y alloient de
droit fil, et approchèrent presque à joindre.
Lors n'étoit heure de mettre la chose à re«
faire, mais promptement y remédier; à quoi
se peut connoître le sens des chefs de guerre
et aviser la constance des combatteurs : car
au péril soudain se montre le sens prompt , ce
que fit lors celui capitaine François; et voyant
qu'il ÊiUoit assembler aux Espagnols, com-
manda à ses canonniers que toujours tirassent
au travers , j usque ses gens de cheval fussent
mêlés avec eux; et ce faisoit-il pour donner
ouverture à ceux qui donneroient dedans; et
pour ce i&ire, mit à deux côtés ceux qui étoient
à cheval, les François d'un et les Âlbanois
d'autre , lesquels avisa bien de donner alors
que l'artillerie feroit son exploit , en leur di-
sant à visage riant : « Chargez, compagnons,
chargez! Vos ennemis vous assaillent à grand
efibrt : défendez-vous à puissance immodérée,
et commencez le heurt, car le premier coup
vaut deux, si à droit l'assenez et le donnez à
force. » Là avoit cinq homnles d'armes firan-
çois tant assurés , que pour mourir n'eussent
fait un faux pas : c'est à savoir Bernard de
Saint-Soudain, des gentilshommes du roi; Gil-
bert de Chaux , Lyonnet du Breuil , Marc de
Groing, Jean de Montieux, seigneur de Tary ,
qui conduisoient les gens de cheval. Le capi-
4o CHRONIQUES
taine Louis d'Ars^ lorsqu'il eut ordonné ses
gens d'armes de cheval ^ et mise son artillerie
en titre^ s'en alla à ses gens de pied et au milieu
des chevaucheurSy les mit lui avec eux pour les
tenir en ordre. Tant fut qu'Espagnols à course
de cheval vinrent pour joindre, l'artillerie
leur alla au-devant, et fit passée telle que les
François à cheval tous ensemble donnèrent au
milieu, ainsi que leur avoit été dit, et passè-
rent à travers tellement qu'ils les déroutèrent
et rompirent ; et en cuidant recharger , iceux
Espagnols tournèrent le dos et s'enfuirent.
La chasse leur fat donnée plus de deux milles
de pays, et les chemins jonchés d'abattus et
de morts. Ceux qui eurent vites chevaux se
sauvèrent; les mal-montés et piétons furent
tous tués et pris; somme, tant furent les au-
tres écartés, que les uns se rendirent à Bar-
lette, les autres à Trane, terre de Saint-Marc,
et les autres à Biseilles; lesquels dirent qu'ils
avoient défait les François : parquoi leur ou-
vrirent les portes. Ce fait, le capitaine Louis
d'Ârs, cuidant prendre Biseilles, s'en alla de-
vant, où jà étoient les Espagnols fui tifs, qui
avoient dit que les François étoient tous morts
et pris : parquoi ceux de Biseilles ne voulurent
ouvrir aux François. Dont se retira le capi-
taine et ses gens, pour ce que jà étoit nuit, et
se mirent dedans un collège de Saint-Francis-
que^ et au matin s'en allèrent droit à Rouvre*
DE* JEAN d'aUTON. 4'
Jà s'étoient les Espagnols faitife presque tous
ralliés^ lesquels ainsi prirent le chemin de
Rouvre pour eux loger là dedans ; de quoi se
douta le capitaine Louis d'Ârs , et pour obvier
à ce> y transmit cinquante chevaux devant
pour gagner le logis , lesquels y forent pre-
mier que les Espagnols , et demandèrent ou-
verture à ceux de la ville^ qui volontiers leur
ouvrirent, pour le bon traitement que leurdit
capitaine leur avoit autrefois fait, et aussi
pour ce que la ville étoit des terres du comte
de Liigny , maître dudit Louis d'Ârs , lequel,
avec tous ses gens d'armes, entra dedans^ où
tous ensemble se réfogièrent le temps de
quinze jours; et cependant, les Espagnols eu-
rent renfort de Galliègues et genétaires à grand
nombre. Nuit et jour pensoit, celui capitaine
Louis d'Ârs, comment il pourroit échecquer
ses ennemis et leur donner quelque venue :
or dit-il à lui-même, qu'il se mettroit en
peine de leur en bailler une bonne ; et pour ce
faire, sans se découvrir à nuUi, comme celui
qui étoit maître de sa pensée , et exempt du
rapport des espies , fit semblant de vouloir al-
ler à la Haute-More , terre du comte de Ligny :
dont 'fît partir ses gens et son artillerie, et
prendre le chemin où chacun pensoit qu'il
voulût aller; et lorsque près d'un mille de
pays eut fait, il commanda à un nommé An-
toine du Lau et à un autre sien secrétaire, que
4^ CHRONIQUES
soudainement tournassent l'artillerie et le ba-
gage dedans Rouvre , ce qu'ils firent; et lui
avec tous ses gens tourna soudainement autre
quartier , et ce fit-il pour frustrer les espies^ de
son intention^ et tenir ses ennemis en dccon-
noissance de son emprise : dont s'en alla hâti-
vement vers Gorastre où les Espagnols étoient,
et près de là fit son embûche, puis envoya ses
coureurs devant la ville pour attraire les
compagnons en plaine ; et tantôt que les cou-
reurs furent en vue d'ennemis , genétaires et
Galliègues à grand nombre sortirent hors , et
commencèrent bien à point à charger sur
eux et leur donner la chasse sans avoir doute
de l'embûche, pensant qu'à la Haute-More
fussent allés les François, comme par espies
avoient été faussement embouchés. Or, allè-
rent-ils si avant, que les uns sur les autres
commencèrent à ruer, et mêmement les gens
de cheval que Bernard de Saint-Soudain,
Jean de Montieux et Gilbert de Chaux me-
nôient, comme à l'autre fois , lesquels donnè-
rent si très-rudement, que; au premier rencon-
trer, plus d6 trente hpmmes de cheval allèrent
par terré; à deux autres recharges, furent les
gens de cheval défaits, et s'enfuit don Diego
d'Arillano à bride abattue avec quarante ou
cinquante genétaires. Les Galliègues furent si
bien secoux , que de trois cents qu'ils étoient
avec leurs hauts bonnets, ne s'en alla pas
DE JEAN d'aUTON. ^
trente^ que tous' ne fussent tués ou pris; som-
me^ comme j'ai su par aucuns de ceux qui là
étoient ^ quatre cents genetaires et Galliègué^
furent là assommés ou emmenés. C'étoit bien
à profit ensuivi lé sort et à l'honneur conti-
nuée.faeureuse chance^ si les capitaines du Ga-
rillan^ dont j'ai parlé par ci-devant, eussent dé
cettui fait' exemplaire. Le lis florit ores par
touslesangletsdesltalès, et la réputation des
François courut par tous les climats du monde.
Je n'en dirai plus, si n'est qu'à la bonne con^r
diâte du chef de guerre gît la sûreté des sou-r
dards et le salut des royaumes.. Pour dire plus,
après cette défaite d'Es{mgnols , les nlorts de-
meurèrent étendus, et les pris furent emmenés
à Rouvre, où les François arrêtèrent deux
jours; puis s'en allèrent à Castel de Mont,
terre du comte de Ligny , et de là devant Es-
pinansolle, ville du comte de More, entiemi
dû roi, laquelle assiégèrent et prirent d'as-
saut en moins de trois heures, quelque résis-
tance que leur fissent ceux qui dedatis étoient,
lesquels se défendirent à toute force ; toutefois
par sur le ventre leur passèrent , et entrèrent
dedans , et Dieu sait comment les œuvres de
pitié furent là recommandées : pour faire fin ,
tout fut mis à sang, réservés les petits enfants
et les femmes, et la ville abandonnée au pil-
lage , dont plusieurs pauvres affamés d'argent
y fourrèrent bien leurs poignets; ce qui leur
44 CHRONIQUES
fut une bonne curée et chaude gorge ^ et telle
que^ depuis , ville ne tenoit devant eux. De là
s'en allèrent à Gensane , terre dudit comte de
More , laquelle se rendit volontiers ; puis s'en
retournèrent à Venouse , où se rafraîchirent
quelque temps ^ et puis se mirent en pays de
conquête droit à l'Étoile /terre du prince de
Melphe , laquelle pareillement se rendit audit
capitaine. Dedans le château avoit cinquante
Espagnols, lesquels ne le voulurent rendre;
et coups à travers comme si foudre y passât ,
tant que, en moins de deux heures, brèche
grande y fut faite : dont celui Louis d'Ârs com-
manda l'assaut; chacun mit là la main telle-
ment que sans arrêter fut de vive force em-
porté, et tous les Espagnols qui là dedans
étoient, mis à l'épée. Ce fait, ledit capitaine
demeura là huit jours , où ce pendant, par
menée secrète, eut intelligence avec ceux de
Melphe, lesquels promirent de lui rendre la
ville; toutefois don Diego d'Ârillano sachant
cette menée, par subtils moyens et larges pro^
messes qu'il fit à ceux de ladite ville , rompit
le coup; dont ledit Louis d'Ars, avec ses gens,
s'en aHa à Venouse, où de là manda au comte
de Gonversane, fils du marquis de Betonte, qui
se disoit bon François, que si tel vouloit
être , que à l'affaire le montrât, et que temps
en étoit; et s'il vouloit montrer de quoi, que
avec toute sa puissance à un jour nommé se
DE JEAN d'aUTON. 4^
rendît à Montepellouse , ville tenant le parti
du roi; et que^ de sa part^ se trouveroit avec ce
qu'il auroit de gens. A quoi ne faillit celui
comte ; aussi ne ne fit le capitaine Louis d'Ârs ;
mais au jour assigné furent là avec leurs sou-
dards , dont ledit comte de Gonversane avoit
quarante hommes d'armes et six cents piétons
qui pouvoient faire grand'aide^ et donner bon
renfort aux François qui là étoient à peu de
gens; et eux ainsi assemblés^ avisérent-€n
leurs besc^nes et conclurent de tenir bon. Je
laisserai un peu à parler de ce propos pour
dire d'autres choses lors à Rome advenues.
XX.
Commntt itpapt pït tïtnmmvnt^ttiieVéUction
2rtt ratMnal |)^trt c^ DinotUt) fait papt pav U
mcfj^tn iin caviitud V2mbmt^ tt Vautxt^
(i^ùw^ (ûiteB ion à Home*
Le pape Pie tiers^ dont j'ai dessus écrit, étoit
fort ancien et moult débile, atteint de ma-
ladie tellement, qu'il ne vit point les ans Saint-
Pierre, mais vingt-deux jours après qu'il eut
obtenu le Saint-Siège , mourut. Dont aucuns
banquiers qui lui avoient prêté deux cent
mille ducats, pensant y profiter, perdirent
tout, tant qu'ils en firent banqueroute. Les
cardinaux se disposèrent , après ce, de procé-
4.6 CHRONIQUES
der à autre élection , et tenir nouveau con-
clave. Sur ce points ferai incident , et dirai
qu'en ce temps , le vingt-cinquième jour d*oc-
tobre^ fut conjonction deMkrs et de Saturne.
Les Ursins et Golonnois^ avec quatre cents
hommes d'armes et trois mille hommes de
pied , as^Uirent lors le duc de Valentinois
dedans le palais Saint - Clément , au bourg
Saint-Pierre de Rome , où s'efforcèrent à toute
puissance d'entrer sur lui ; mais il avoit trois
cents hommes d'armes, et deux niille piétons
qui défendirent le logis, en manière qu'il leur
demeura , et repoussèrent les Romains. Mes*
sire Jacques de Grussol , qui étoit là allé avec le
cardinal d'Âmboise, fut lors voir l'armée des
François auGarillan, et leur fit porter de Rome
force habillements, pour racoutrer ceux qui
en avoient défaut et pouvoir de les payer,
qui leur fut chose difficile , car la nxarchau-
dise étoit moult chère, et l'argent presque
failli. Aucuns des gentilshommes du roi qui
là avoient suivi le cardinal d'Âmboise, s'en
allèrent ranger avec l'armée de France au Ga-
rillan, desquels furent François d'Âlègre,
àeigneur de Percy; Artus Goufïier , seigneur
de Boisy; Louis de Jaulys, et quelques au-
tres. Durant ces jours, le marquis de Licite,
qui au service du roi avoit tout perdu, fut
à Rome devers le cardinal d'Amboise, au-
quel qompta son afBsiire et dit sa nécessité,
DE JEAN d'aUTON. 4?
et comment pour bien servir le roi et soutenir
sa querelle ^ il avoit perdu ses terres ^ et son ar-
gent dépendu, parquoi le prioit qu'il lui plût
remontrer au roi , afin qu'il lui voulût donner
quelque état pour vivre et le servir comme
il avoit accoutumé; auquel , comme m'a été
dit y ne fut rien donné ne rien promis ; et
lui^ voyant que à ce prochas dépensoit le de-
meurant de ce qu'il avoit ^ et qu'il perdoit
temps , et que autre chose n'en auroit y com-
me hors du sens et presque désespéré , s'en
alla de Rome rendre à Gonsales Ferrand pour
tenir le parti d'Espagne contre le roi; et ainsi
que depuis j'ai ouï dire à plusieurs , ledit Gon-
sales lui délivra toutes ses places et seigneu-
ries^ et avec te lui bailla cent hommes d'ar-
mes^ dont il a toujours fait la guerre aux
François à tous ses efforts : à quoi se pouvoit
obvier par contentement de paroles ou élar-
gissement de dons , ce qui y par défaut de peu
de diose^ pourroit porter grand dommage. A
ce ne veux ajouter autre chose^ si n'est que
tous bienfaits doivent être reconnus et tous
services rémunérés. Pour revenir en propos ,
après que le pape Pie fut mort, il fut gardé
comme est de coutume ^ et baisé les pieds. Le
cardinal Âscaigne^ qui s'étoit endetté à la ban-
que de grosse somme pour lui avoir aidé à
faire son cas bon , y perdit ce qu'il y avoit mis^
et se trouva frustré de l'intention du gouver-
48 CHRONIQUES
nement de la papauté y auquel il tendoit pour
totalement nuire au cardinal d'Âmboise et
contrarier aux François^ auxquels avoit au
commencement promis et tenu paroles d'ami-
tié. Que fut-ce? les cardinaux de Rome s'as^
semblèrent tous pour faire l'obsèque du pape
Fie 9 lequel dura neuf jours y et commença un
samedi^ dix jours devant la Toussaint : auquel
jour le cardinal Pétri ad Yinculadit la messe;
le jeudi après ^ le cardinal d'Âmboise dit l'au-
tre. Le lundi en après , vigile de Toussaint^
après la messe du Saint-Esprit^ laquelle dit
le cardinal Alexandrin , et le sermon fait ^ en-
trèrent cardinaux au conclave^ et là firent
leur élection y telle que le cardinal d'Âmboise
eut vingt-quatre voix, et ne restoit qu'à deux
qu'il ne f(it pape. Ce fut allé bien près des por-
tes du paradis; mais Pétri ad Yincula , comme
vous orrez, sortit de ses liens , et saisit les clefs;
lequel avoit treize voix, et le cardinal Sainte-
Praxède, cinq, qu'il donna audit Pétri ad
Yincula. Ainsi ne pouvoient les deux élus l'un
sans l'autre l'emporter. Le cardinal Pétri ad
Yincula jamais ne consentit à bailler ses voix;
le cardinal d'Amboise aussi vouloit garder les
siennes : ainsi voilà notre sainte mère l'É-
glise ébranlée , en danger de tomber en schis-
me ruineux! Mais pour obviera celle tant pé-
rilleuse division , le cardinal d'Amboise délia
le pouvoir de vertu , et mit le prix d'honneur
DE JEAN d'aUTON. 49
en place; car tapi ne s'arrêta à l'ambition de
l'apostolique prélature, ne à l'état de souve-
raine dignité^ que à l'union de l'Église mili-
tante et à l'utilité de la chrétienne religion,
n'eût principale faveur et entier vouloir; par-
quoi très-libéralement donna ses voix audit
cardinal Pétri ad Yincula, qui à ce moyen ob^
tint le titre papal et siège romain, et fut
nommé papa Julius Secundus. Bientôt après
ce, le pape fut couronné à grand honneur et
excellent triomphe, et puis le premier consis-
toire tint, auquel donna le Saint-Père le pape
audit cardinal d'Âmboise la légation de France
et d'Avignon, et fit François de Glermont, ne-
veu dudit d'Âmboise, cardinal; et à ce même
consistoire furent faits avec celui de Glermont
trois autres cardinaux , c'est à savoir : le neveu
du pape , l'évêque de Mende , et un autre évê-
que espagnol ; aussi fut fait patriarche de Hié-
rusalem le cardinal de Sainte-Croix. Un autre
consistoire de rechef fut tenu, et là faites plu-
sieurs belles ordonnances sur l'affaire de la
chrétienté; auquel étoientle cardinal d'Amboise
légat en France et tous les autres cardinaux de
Rome. César Borgia , duc de Yalentinois , étoit
lors à Rome malvoulu de chacun et même-
ment des Ursins, au moyen des crudélités et
tyrannies que durant le temps de pape Alexan-
dre leur avoit faites : parquoi pensa que là de-
meurer ne lui seroit bonne sûreté , dont prit
m. 4
#^
5o CHRONIQUES
oe qu'il avoit d'argîeot^ et Coût d'emblée et se-
crètement sortit de Rome, aonompagné de
huit Allemands et d'aucuns de ses serviteurs ;
puis se mit an mer à Ostie y et tira droit à Na*
pies , où de là se retira et rendit au capitaine
Gonsales Ferrand , lequel tenoit camp devant
le pont du Garillan ; disant que bon Espagnol
étoit 9 et que très-bien serviroit le. roi d'Espa«-
glie, à 6on pouvoir, et pour montrer comment,
dîsoit qu'il mettroit en bref les Espagnols en
la duché de Milan , qu'aisément pourroient
eonquéter , car pour lors étoit mal garnie de
gen£» d'armes; et pour iceux mettre à raison,
avoit intelligence aux Pisains, lesquels lui
avoîent mandé que s'il les vouloit défendre
contre les Florentins , qu'ils se donneroient à
lui , /et que, au moyen de ce, mettroit les Espa^
gnols dedans ladite ville de Piâe et de Lucquesi
parquqi pourroit tenir la duché de Milan en
wJ^ection et avoir dedans entrée. Et pour
commencer json vacarme , demanda audit ca-
l^taine congé d'amasser gens à Naples pour
âûre $»on vmée , ce que lui octroya le capi-*
taine CiOMales , dont fit crier par Naples que
MUS soiid^rds qui le voudroient servir si 6e
renidissepil; À la place , et que là les feroit payer
pour itroijs mois.
Tantôt se trouvèrent plus de dix mille
hommes prêts, desquels en fit liioisir et en-^
ràler six mille, et payer pour trois mois. Au*
DE JBAN d'aUTON. 5i
ouns Espagnols qui là étoient, disoient que,
avec les capitaines François qui la duché de
Milan gardoient, avoit intelligence^ et que
Tarmée qu'il faisoit étoit pour renforcer les**
dits François^ et, au moyen de celle entreprise,
Touloit mettre les Espagnols entre les mains
de leurs ennemis ; et de ce embouchèrent le
capitaine Gonsales, disant que si au roi de
France, duquel par avant s'étoit allié , vouloit
&ire une finesse, que autant ou pis en pour-^
roit faire au roi d'Espagne, et qu'ajouter foi
à son dire^ ou soi fier en sa promesse , ne so^
roit joué sûrement ne bien avisé à son affaire.
Tant d'autres raisons de suspeçon contre celui
Borgia furent mises en avant , que celui oapi«-
taine Gonsales le fit prendre , et tous ses gens
tués, réservé un Allemand et un de ses coques,
lesquels se sauvèrent comme ils purent , et lui
ainsi pris perdit bagiies et argent, puis fîit
mis sur mer et envoyé en Espagne prisonnier
dedans la tour criminelle de Tolède, pour là
passer le demeurant de ses malheureux jours,
comme chacun dit : c'est l'exil douloureux du
oruel tyran qui ma) a commencé, continué
en pis et fini de même. Après ces choses
mises à chef, le cardinal d'Âmboise s'en voiw
lut retourner devers le roi qui lors étoit à
Lyon sur le Rhône : dont le jour qu'il partit,
le pape commanda à tous les cardinaux de
Rome qu'ils le conduisissent j usques hors la
5a CHRONIQUES
ville, ce qu'ils firent , et pieu voit tant ce jour-
là, qu'il n'y eut mule de cardinal qui n'en eut
les pleines oreilles. De Rome s'en alla à Bra-
chane où le sieur Jean Jourdian festia lui et
ses amis le soir bien somptueusement , et en-
tre Brachane et Yiterbe fit faire une grande
feuillée , et là porter vins et viandes à déroi,
et force blave pour les chevaux , où un autre
jour le traita à plaisir. Puis s'en alla à Vf-
terbe, où au logis du cardinal Fârnèse fîit
reçu à l'honneur et traité à souhait; de là à
Seine, où au-devant de lui vinrent les Seinois
jusquesà la Paille, terre de Seine; à Florence
fat pareillement accueilli hautement ; à Fer-
rare aussi, où au-devant de lui vinrent le duc
et le cardinal de Ferrare, et de là à Parme.
Avec lui étoit lors le grand-maître de France,
son neveu , à tout quatre cents hommes
d'armes, qui jusques à^ Bologne l'avoit été
accompagner. Par la duché de Milan, s'en
alla jusques en Piémont, où le duc de Savoie
le fêta en sa ville de Quiers, puis passa la
Savoie où le roi lui envoya mules fraidies ,
haquenées et haubines jusques à Saint-Ân-
drieu, en la montagne d'Orelle, et ainsi s'en
vint à Lyon où le roi lui fit très-bonne chère
et moult joyeux recueil.
DE JEAN d'aXITON. £»3
XXI.
<
€ommna ItB ^antm ^ar^èrmt lon^-tnnpe U
potA du ti^arillan ^ ^t 2r^ la retraite fpi'Ue firent
à€^$ette^ qu'iU rendirent aujr C^pagnoto par
romp0diti0n.
Au pont et le long de la rivière du Garil-
lan^ étoient lors les François^ lesquels / après
qu'ils eurent gagné celui pont , et qu'ils fu-
rent les maîtres de la rivière p allèrent souvent
courir devant le camp du capitaine Gonsales,
et plusieurs escarmouches lui donnèrent , et
tant que celui Gonsalés^ ainsi ennuyé des
François et par le défaut de vivres qui lui
étaient courts , une belle nuit fit mettre le
feu dedans ses loges , et trousser son bagage ,
et entour la minuit délogea avec ses gens
d'armes et son artillerie. Les François qui
autour du pont du Garillan étoient , virent
de nuit les grands feux qui se faisoient au
camp des Espagnols , à quoi pensèrent ce qui
étoit; et pour savoir le tout, furent là en-
voyés Bernard de Scénon avec vingt chevaux,
que hommes d'armes que archers, et messire
Mercure , capitaine des Âlbanois, accompagné
de trente à quarante, estradiots, lesquels se
mirent sur la queue des Espagnols qui délo-
geoient à qui plutôt iroit devant ; tant allèrent
qu'ils chargèrent sur les derniers, et là pri-
54 CHRONIQUES
rent quelques prisonniers qui étoieni de l'ar-
rière-garde, et ainsi donnèrent sur le bagage
quiétoit demeuré, et métnement sur lesaom^
miers d'un Romain colonnois qui suivoit les
Espagnols , nonuné messire Yenere Colonne ,
et les prirent avec grande force vaisselle d'ar-
gent et riches bagues qui dedans étoient, et
tout cela emportèrent avec eux qui puis en-
semble butinèrent. Les Espagnols s'en allèrent
et furent hors leur camp trois heures avadt
jour, prenant leur chemin droit à une viUe
nommée Sesse, à huit milles près du pont du
Oarillan, et là se logèrent pour eux rafrai-^
chir. Les François étoient toujours autour de
cette rivière^ sans savoir si le passer outre ou le
demeurer étoit le meilleur^ et sur ce tinrent
souvent conseil : dont les uns disoient que
aller avant étoit moult difficile pour la four^
niture des vivres que les ennemis empêche-^
roient , pour ce que toutes les villes de là te-^
noient et étoient maîtres des passages , et aussi
que l'artillerie ne se pourroit charrier, car
par la force des pluies qui là avoienteu cours,
lesterres étoient molles et les chemins rompus;
les autres disôient qu'il valoît mieux passer
outre, car là où ils étoient avoient autant dé-
faut de vivres qu'ils pourroient avoir de là,
et si une fbis étoient outre , que avec puis^
dancedegens et de chevaux, ils mèneroient
l'artillerie devant quelque bonne ville que
DE JEAN d'aUTON. 55
par force ou eomposition prendroîcnt, et ainsi
gagBeroient pays, et acquêteroient vivres; et
mênieiBent de cette ojnnion fut measire Louis
de Hédouville, seigneur de San^ricourt ^ di-**
W^t outre, que si les Espagnols vouloient
lever leur siège ou donner bataille , qu'ils
n'auroient pas du meilleur, car autant de
gens d'armes de beaucoup près n'étoient
eomme les François, ne mieux délibérés. Toute-
fois le bailli de Gaen et celui de Dijon étcnent
d'autre avis : dont advint que par le trop
•
long demeurer là , les vivres qui ne venoîent
que par mer^ qui à vent contraire (comme
j'ai su par ceux inêmes qui étoient embarqués)
nuisoit aux François , du tout ou presque leur
avilirent , tant que grande mortalité fut sur
l'ost, et mémement sur les gens de pied.
Uennuyeux froid de l'hiver impétueux les
aifoloit ; car presque nus et déchaux étoient
eii la fange jusqu'aux genoux. Et là fat un
capitaine de gens de pied, nommé messire Jean
Chapperon, lequel voyant ses pauvres gens
mourir de froid et de faim, voulant sur ce
ieqr secourir, s'en alla au commissaire des
gens d'armes, nommé Gourcou , auquel conta
la piteuse nécessité des pauvres soudards , en
lui priant que quelque avance d'argent leur
fit pour leur aider à vivre jusques à leur paie-^
ment, et que là seroit sans &iUir temboursé :
à quoi ne voulut Celui Courcou prêter l'o-
56 CHRONIQUES
reille^ ne bailler la main ; parqaoi ledit Chap^
peron, voyant que autrement n'en auroit,
print de lui huit cents écus^ au paiement de
quoi obligea<%a maison et tout ce qu'il avoit,
et lui en bailla sûreté signée par écrit. Eût-il
pu mieux servir le roi que aux périls mortels
exposer son corps pour défendre sa querelle^
et à nécessité contrainte dépendre ses biens
pour subvenir à besogneuse affaire ? Je ne dirai
plus^ si n'est que c'est un bienfait de si grand
mérite qu'il ne doit aux chapitres des histoires
au bon compte être oublié^ ne au loyer dé-
partir^ demeurer sans rémunération. Or sui-
vons : les François donc étoient sur le Garil-
lan en telle affaire que j'ai dit^ et avec ce leurs
chevaux eurent là telle suffrette que à la par-
fin mangèrent les gîtes des bois^ les bran-
ches des vignes et les feuilles des arbres^ tel-
lement que presque tous y moururent, si que
tel homme d^armes avoit là mené quatre ou
cinq bons chevaux^ qui étoit à pied ou n'en avoit
qu'un. Les pauvres pages et varlets mou-
roient de froidure et de famine ; et voyant ce,
les hommes d'armes françois, dont aucuns
avoient encore quelques chevaux morfondus,
plusieurs fois à grand nombre se présentèrent
aux chefs de l'armée , disant : « Il nous vaut
mieux aller outre pour avoir des vivres, ou
donner la bataille à nos ennemis et là mou-
rir honorablement que demeurer ici comme
DE JEAN d'aUTON. 67
pavoureux ^ méchants et languissants de fa-
mine. » Et ainsi demeurèrent ^ un jour entre
autres y plus de huit heures à cheval , la lance
sur la cuisse ^ prêts de passer et aller chercher
leurs ennemis ; mais les chefs de l'armée ne le
youlurent permettre; donticeux gens d'armes
dirent à messire Louis de Hédouville^ l'un des
principaux capitaines^ que lui qui menoit
Favant-garde se mît devant , et que tous les
gens d'armes le suivroient; lequel fit ré-
ponse que à lui ne tenoit de ce que l'œuvre
n'allât en avant ^ et ainsi que j'ai su par un
gendarme nommé Philippe Sechaust qui là
présent étoit ^ messire Louis de Hédouville ^
en la présence du bailli de Dijon et du bailli
de Gaen^ chefs ordonnés pour gouverner l'ar-
mée, dit : « Messires, voici le bailli de Caen et
celui de Dijon qui aux besognes du roi et ma-
niement de son armée ont la charge comme
moi. Je ne les trouvai onc en vouloir de
passer outre, ne aventurer l'armée; dont je
ne sais autre chose dire d'eux, si n'est que
tant d'honneur ont bu et avalé en leur temps
que à cette heure le trouvent amer et tant
que plus n'en veulent goûter. » Ainsi étoient
en divers propos et opinions contraires iceux
capitaines, voire, ce dit-on, jusques à envier
le seul goi^vernement du tout, et à peine au-
trement pouvoir aller; car, entre pareils le
vent d'envie court à grosse touffée. Que que
58 CHRONIQUES
soit^ la chose n'alloit pas bien à point : les
trésoriers s^y acquittèrent tellement, que ^ par
défaut de paiement, toutes choses néoes-*
saires à l'ost demeurèrent en arrière , et ayee
ce, aucuns dérobèrent grand'somme d'argent
au roi, lesquels en furent atteints et punis
comme se pourra voir autour du rôle. Que di^
rai-je plus? Les gens d'armes aroient toujours
bon vouloir et s'essayoient souvent de faire
ce qu'ils pouvoient. Les Espagnols venoient
aucunes fois jusques sur le bord delà rivière
regarder leur manière, et, entre autres, deux
ou trois soirs ensuivant, vint un seigneur espa-
gnol se pour mener tout désarmé jusques au
droit du lieu où étoient les gens d'armes du sei-
gneur de laTrimoille, dont trois hommes d'ar-
mes , nommés , l'un Jacques Yemon , seigneur
de la Rochebœuf, Pierre Sechaust, seigneur de
la Locherie enLimosin, Etienne du Rousset,
seigneur d'Estiennes , dirent que lui feraient
une embûche, ce qu'ils firent telle que à l'heure
que l'Espagnol avoit de coutume de venir, se
mirent tous trois dedans un petit esquif et
passèrent la rivière, et là, sous un petit pont,
s'embûchèrent. Guères n'eurent là été que
voici dan Johan venir bas monté et sans armes
avec trois laquais , et ainsi qu'il approchait ,
quelqu'un de ceux qui étoient sons le pont se
découvrit tant que l'Espagnol l'avisa, et, lui
devant , les compagnons se mirent après à la
DE JEAN d'aUTON. 5g
eoui^ et un entre autres nommé Pierre Se*
chaust > une ybalète bandée au poing , se mit
devant les autres au travers des champs qui
étaient mous et pleins d'eau ^ et là tant courut
que ses souliers demeurèrent en la fknge^
L'Espagnol et ses laquais coururent sans re^
garder qui les sui voit tant qu'ils se sauvèrent^
et les François tournèrent à leur logis. Quatre
ou cinq jours après , celui SechaUst fut quérir
ses souliers qu'il trouva encore > et ce pendant
avoit cheminé nu-*piedsou avec ses houzeaux;
car là n'avoit homme que bien peu^ qui en
eut* Somme ^ tant alla l'affaire malement que
les Espagnols , qui étoient avertis de ce me*
chef ^ délibérèrent de passer sur eux , ce qu'ils
fir^it et gagnèrent lés montagnes pour vou-^
loir entre Gayette et le pont de Mole leur cou-
per ehemin. Les capitaines de l'armée sachant
cette venue tinrent conseil , où étoient Louis ,
marquis de Saluces^ l'infant James de Foix^
Jean Duplessis y messire Louis de Hédouvitle.
Et lors Jacques de Silly, bailli de Gaen^
étoit fos*t malade à Galette; aussi étoit Jean
Stnart^ duc d'Albanie^ et messire Jean Ghap-
peron^ avec prou d'autres. Que que soit, au-
dit conseil étoient plusieurs capitaines et au-
tres gens de bien ^ lesquels un soir débattirent
l'affaire^ dont oonclurent^ tu que la plupait
des hommes d'armes étoient démontés et les
gens de pied nus et affamés y et plus des deux
6o CHRONIQUES
parts morts , que au mieux et au plus sûr se
sauveroient; dont firent dire aux gens d'ar-
mes qui n'avoient chevaux , et aux malades et
gens de pied , qu'ils s'en allassent à Gayette ,
et retinrent deux capitaines de gens de pied
nommés Gossains et Saint-Cric^ autrement
n'ai su leurs noms , et avec eux leur bande où
étoient mille hommes ou environ et les cent
Allemands du roi qui étoient sains et entiers.
Tous les gens d'armes et archers qui avoient
chevaux demeurèrent aussi ^ et pour sauver
l'artillerie mandèrent Pregent de Bidoulx qui
étoit assez près de là en mer^ lequel vint en
l'heure , et toute cette nuit s'en allèrent gens à
pied et malades , et toute la grosse artillerie
fut mise en navires et bateaux. Messire Yves
d'Alègre, avec quatre cents hommes d'armes,
fut envoyé à un lieu nommé les Fraddes , à
la descendue des montagnes, par où les Es-
pagnols vouloient dévaler. Quelques petites
pièces d'artillerie laissèrent pour emmener
avec eux et tirer contre les ennemis , si mé-
tier en étoit. Que fut-ce? la grosse artillerie
fut mise sur l'eau et adressée vers la mer, qui
lors étoit tant impétueuse qu'on l'oyoit bruire
de deux milles loin; parquoi le capitaine
Pregent eut grand doute sur son affaire ;
toutefois se mit au danger de fortune qui n'é-
toit contente de l'ennui que par terre Êtisoit
aux François, mais en mer aussi se montroit
DE JEAN d'aUTON. 6i
courroucée; car à l'heure que leur artillerie
cuidèrent sauver, en leur chemin se mit en
embûche , tellement que , au bec du Garillan
qui entre en mer vers Gayette , la tourmente
fut si horrible que toutes les barques et
navires où ladite artillerie étoit allèrent à
fond , réservé celle de Pregent , qui , à lances
et à piques , fut sur l'eau à force soutenue ,
mais toute pleine d'eau, si que les bords à
peine paroissoient ; toutefois à puissance de
gens fut soutenue et vidée d'eau tellement
qu'il se sauva avec ceux qui à sa barque
étoient. Là se noyèrent plusieurs François
malades et altérés , et entre autres un nommé '
René de Saint-Âmand et un autre nommé Pierre
de Médicis, avec plusieurs autres desquels je
n'ai su les noms; ne je n'ai point su que nul
s'en sauvât, réservé un, lequel en tombant eut
souvenance de la glorieuse mère de Dieu qui
lui tendit la main , en manière que depuis ,
comme fut dit par ceux qui le virent, fut
trouvé sur le gravier sain et sauf. Ainsi fut
perdue l'artillerie des François et leurs bar-
ques affondrées. Le marquis de Saluées, voyant
que farce d'Espagnols étoient sur les champs
pour charger les François , transmit quérir le
seigneur d'Alègre et ses gens pour se venir
ranger aux autres qui n'étoient puissants
pour soutenir le faix des Espagnols , s'ils ve-
noient fors par ce côté ; parquoi s'en retourna
62 CHRONIQUES
ledit seigneur d'Alègre et les siens, et s'en
allèrent vers le pont de Mole pour là atten-
dre et recueillir ceux du derrière, où furent
ordonnés quinze hommes d'armes choisis en-
tre tous les autres ; desquels étoient messires
Rogier de Béart ; Pierre de Tardes, autrement
appelé le Basque , de la maison du roi ; Pierre
de Bayard; Pierre de Pocquière, dit Bellabre ,
Perrot de Payennes , Gascon ; Antoine de Lar
met et autres jusques au nombre de quinze,
lesquels furent mis en queue pour soutenir
l'escarmouche des avant-coureurs espagnols.
Au-devant de ceux et assez près étoient Louis,
marquis de Saluées, chef des François; mesr*
sire Louis de Hédou ville, le seigneur de Duras,
Bernard de Scénon , Pierre Dos , Antoine de
la Fayette, avec deux cents hommes d'armes
mal-montés, messire Mercure et ses Albanois;
les Allemands du Roi et les autres gens de pied
avec leur même artillerie marchoient devant ,
et ainsi un jour bien matin, vigile des Inno-
cents, délogèrent les François et leur petit
pas tirèrent vers le petit pont de Mole. Les
Espagnols incontinent leur furent en queue à
grosse route, et commencèrent à charger sur
les quinze hommes d'armes françois qui
étoient les derniers; et là bien à point escar-
mouchèrent les uns avec les autres, et dura
cette escarmouche jusqu'à un lieu nommé la
Gadeine , et entre celui lieu et le pont du Ga-
DE JEAN d'aUTON. 63
rillan furent repoussés les avant -«coureurs
espagnols par les François derniers : dont les-
dits Espagnols se renforcèrent , et ce que
voyant le marquis de Saluces et qu'ils cdiar<-
geoient le baron de Béàrt y fit retourner mes-
sire Louis de Hédouville ^ Pierre Dos et tous les
autres avec les Albanois ^ lesquels donnèrent
au travers des coureurs si à point qu'ils les re-
boutèrent j usques à leur grosse flotte qui venoit
après deux jets d'arc ou environ, et à cette
rechasse furent tués plus de trente Espagnols.
Toutefois, après qu'ils furent ainsi reboutés,
les François se remirent à la retraite, et Espa-
gnols après , à tout grand nombre , en escar-*
mouchanttoujours; l'artillerie cependant et les
gens de pied marchoient en avant. Les Espa-
gnols foulèrent fort les quinze derniers qui
portotent la charge. Pierre de Bayard , qui ce
jour soutint moult grand faix étoit toujours de
la mêlée, et tant que, à une charge qui fut là
fidte , lui fut tué son cheval sous lui , lequel se
releva l'épée au poing et ne se vouloit rendre;
à quoi le marquis de Saluces et le seigneur de
Sandricourt avisèrent, et soudainement re«
tournèrent sur les Espagnols , tant qu'ils les
repoussèrent , et recoussirent celui de Bayard,
lequel fut remonté par ledit seigneur de San-
dricourt , qui lui donna un très-bon cheval ,
et ce fait, les François passèrent outre, et ti-
rer^ t vers le pont de Mole , lequel avoit jà.
64 CHRONIQUES
* passémessireYvesd'Alègre, François d'Urfé et
ceux qui avec eux étoient. Les gens de pied et
l'artillerie n'étoient encore passés ; car ils ne
se pouvoient avancer pour l'empêchement de
ladite artillerie qui les retardoit fort. Dedans
Gayette^ étoient lors plusieurs François mala-
des et blessés^ et entre autres Jean Stuart^ duc
d'Albanie ^ lequel tout mal disposé ^ sachant la
retraite des François , avec tous ses gens et
d'autres ce qu'il put mener , s'en alla rendre
à celui pont de Mole ^ monté et armé pour là
vivre et mourir au service du roi. Aussi y étoit
messire Jean Ghapperon^ malade et blessé, qui
pareillement ne voulut garder la ville ; mais
avec quatre cents laquais des siens , tout à
beau pied , un bras en écharpe et l'épée en
l'autre main , se trouva à la venue des Fran-
çois qui furent chassés jusques à celui pont de
Mole , et là commencèrent à tour de bras^le
hutin. Aux François ennuyoit moult de re-
culer : toutefois force leur fut pour cette
heure ; car les Espagnols étoient là à moult
grand nombre , et tous bien montés , lesquels
chargeoient sur les derniers, desquels étoit
Pierre de Bayard , qui pour mourir ne vouloit
passer le pont , et tant se mit avant entre ses
ennemis que entre les jambes lui fut tué en-
core un cheval , et lui remonté à l'aide des
autres François qui là étoient. Le cheval de
Pierre de Tardes lui fut pareillement tué , et
DE JEAN d'aUTON. 65
•
lui, en se défendant comme un lion^ fut envi-
ronné d'ennemis et pris. Les François passè-
rent le pont , et l'artillerie demeura derrière ,
sur quoi chargèrent les Espagnols et là tuèrent
beaucoup de gens de pied. Un homme d'ar-
mes gascon y nommé JeannorDugas ^ voyant
qu'on donnoit sur l'artillerie , repassa le pont
sur les ennemis et à la lance abattue donna au
travers et se mita défendre ceux qui menoient
ladite artillerie , et tant fit celui bon homme
d'armes que longuement ennuya ses ennemis
qui à la parfin lui tuèrent son cheval et l'abat-
tirent; mais il se releva l'épée en la main, et là,
selon que j'ai su par vrai rapport , fit merveil-
les ; car il chargeoit à tour de bras sans ja-
mais se vouloir rendre , dont fïit à la .fin tué
sur-le-champ : tels ne doivent pas être mis
hors du compte des vertueux. Or fut ladite ar-
tillerie perdue par les François, et là à la dé-
fense d'icelle firent bien les ÂUeimands du roi,
car des derniers l'abandonnèrent; longuement
combattirent à ce pont de Mole , où plusieurs
des François, supposé qu'ils n'eusseilt du
meilleur, se montrèrent tout à droit. Les Espa-
gnols mettoient tous leurs efforts à gagner
le pont , et les François toute peine à le défen-
dre. Un homme d'armes espagnol se mit des-
sus, tout achevai, la lance en l'arrêt, pour vou-
loir passer, où se trouva un François nommé
Pierre de Pocquière, seigneur de Bellabre, qui
III. 5
66 CHRONIQUES
des premiers étoit à la défense ^ leqael adressa
à celui Espagnol de telle force que an choc de
la lance le désensella et le porta du pont' à
bas. Plus d'une grosse heure dura le combat
de ce pont , et tant que ce pendant les Espa-
gnols qui étoient sur les montagnes descendi-
rent à grosse route, dont aucuns des Fran-
çois qui ce avisèrent le dirent au marquis de
Saluées et au seigneur de Sandricourt, les-
quels avertirent que si guères demeuroient a
ce pont que le chemin leur seroit tranché par
ceux qui venoient des montagnes. A ce moyen
les François laissèrent le pont et se mirent le
petit pas à la retraite. Les Espagnols passèrent
et recommencèrent à charger sur les derniers,
desquels étoient Pierre de Bayard, Jacques
Vernon, François du Rousset, Pierre de Poc-
quière, Bernard de Scénon, Antoine de la
Fayette , Pierre Dos et grand nombre d'autres,
lesquels avoient tout le hurt ; sans cesser, pi-
cotoient les Espagnols nos François , Ce qui
moult leur ennuyoit , et là entre les autres fut
un François nommé Jacques yernon,'de la
maison de Montreuil-Bonin en Poitou , lequel
avisa un Espagnol homme d'armes qui s'éloi-
gnoit vers la marine pour venir de course sur
quelqu'un des François : auquel adressa celui
Yernon de telle atteinte , que homme et che»
val renversa sur le gravier de la marine si ru-
dement, que dedans la mer envoya pêcher son
DE JEAN d'aUTON. 67
homme. Un autre François nommé Etienne du
Roussety seigneur d'Estiènnes , donnoit à tou-
tes mains , et tant que à cette presse deux che-
vaux lui furent tués entre les jambes et lui
pris. A Pierre de Bayard fut derechef tué un
autre cheval , lequel ne mourut surJe-champ^
mais le porta jusques à Gayette , et là tomba
mort sous lui* fta les chemins trouvèrent
grand'flotte d'Espagnols descendus des mon-
tagnes, qui le passage leur vooloient empê-
cher^ mais à ceux fut passé par sur le ventre,
et plusieurs tués. Pierre Dos, Antoine de la
Fayette, furent là pris, et Bernard de Scénon,
très-hardi homme d'armes, lequel fut pris,
un estoc au poing, sanglant comme un
couteau de boucher, et en cet état fut mené
devant le capitaine Gonsales , qui le voulut
suader d'être à son service; lequel dit que
jamais n'auroit maître ne ne serviroit autre
que le roi , tant que à son service lui plai-
roit. Pour venir à fin, les François furent
chassés jusques à Gayette, où se retirèrent
tous comme connils au clapier; ainsi furent
les uns pris, les autres morts et les autres
chassés : voilà comment le bonheur des Fran-
çois est retourné en rabaissenient d'état et
amoindrissement d'honneur. Malement fu-
rent menés les malheuri^ux , par le défaut de
leur imprévu gouvernement, et sous la dé-
voyée conduite de leur malavisé conseil.
68 CHRONIQUES
Or, après que dedans Gayette furent retirés ,
pensant que les Espagnols les voulussent là
assiéger, coururent au Mont-Roland et à la
défense des murailles, et là bien à point s'ar-
rangèrent. Les Espagnols s'arrêtèrent là près ,
et firent semblant de vouloir mettre le siège ;
et ainsi demeurèrent deux ou trois jours. Les
François, qui à grand nombre étoient là, n'a-
voient guère de vivres , dont ne pouvoient te-
nir longuement; toutefois faisoient bonne
mine, et tenoient manière assurée. Le capi-
taine Gonsales, après toutes choses, leur
manda si la ville vouloient rendre , que tous
les prisonniers françois et autres de leur parti
qu'il tenoit, rendroit sans aucune rançon. Les
capitaines françois, voyant que fortune ne
leur étoit bonne, et que vivres n'avoient là
pour huit jours, et aussi les bons prisonniers
et grand nombre que les Espagnols avoient,
lesquels vouloient par composition rendre,
furent tous d'opinion de prendre ce parti ; vu
aussi que vivres ne pouvoient avoir que de la
mer, qui étoit malaisée chose à faire , et diffi-
cile à avoir; dont en conclusion furent con-
tents, et pour ce, envoyèrent otages d'un
côté et d'autre. Le capitaine Gonsales envoya
Pèdre Pas , capitaine espagnol , et un sien
propre neveu , lesquels furent mis en la Cha-
rente entre les mains des François. Des nôtres
furent transmis capitaines et gens suffisants à
DE JEAN d'aUTON. 69
ce entre les mains des Espagnols. Partout fu-
rent cherchés prisonniers François et délivrés.
La composition comprenoit le capitaine Louis
d'Ars, s'il vouloit : lequel dit que au regard de
lui il n'étoit point du nombre de ceux du Ga-
rillan^ ne n'avoit été à l'exécution de leurs
faits ; par quoi ne seroit en leur composition
compris , ne ne partiroit au loyer de leur
desserte , et s'ils s'en alloient en terre de sû-
reté pour vivre à leur aise, qu'il demeureroit
en pays de guerre pour peine endurer. Que
que soit, tous les prisonniers François furent
rendus, desquels étoient messire Jacques de
Chabannes, seigneur de La Palice; messire
Berault Stuart, seigneur d'Aubigny; Adrien
de Brimeu, seigneur d'Humbercourt ; Jan-
not d'Arbouville , lequel toutefois s'en vint
sans le congé de son maître, au moyen des
mauvais traitements qu'il lui avoit faits et
vouloit faire; Gaspard de Coligny, seigneur
de Fremente, le seigneur de Châtellart, Yves
de Malherbe, Pierre Dos, Pierre Tardes,
Bernard de Scénon, Antoine de la Fayette,
François du Rousset, tous capitaines; et en
somme tous les gens d'armes et autres sou-
dards qui trouver se purent entre les mains des
Espagnols, lesquels s'en revinrent en nuit,
les uns demain, les autres presque tous nus
et sans argent. En ce temps mourut à Gayette
Jacques de Silly , bailli de Caen , l'un des chefç
70 CHRONIQUES
des François. Gayette fut rendueauxEspagnols^
et les François se mirent en mer et cinglèrent
vers Gènes, où furent, à tout leur malheur,
par les Génois, bien reçus et doucement trai-
tés , ce qui leur fit grand bien , car besoin en
avoient. Fresque tous les capitaines principaux
moururent à leur retour, les uns de deuil de
leur perte , les autres de mélancolie de leur
défortune, les autres de peur de la malveil-
lance du roi , et les autres de maladie et de
lasseté. A Gènes mourut Louis, marquis de
Saluces ; àQuiers en Piémont, messire Louis de
Hédouville ; Pierre Dos , à Milan ; Bernard de
Scénon , à Lyon ; Pierre de Velours , seigneur
de la Chapelle-Barronyn , capitaine de mer,
mourut aussi à Lyon en s'en retournant. Tant
d'autres y demeurèrent à la poursuite que la
perte du nombre m'en déplaît et le réciter du
wmpte m'est ennuyeux, dont je n'en dirai
autre chose si n'est que le roi, courroucé à mer*
veille contre eux mémement qui avoient été
au Garillan, ne les voulut voir ne ouïr, mais
les fit tous demeurer en la duché de Milan.
Aucuns d'iceux toutefois vinrent vers lui,
qui par commun rapport avoient par leurs
bien-faits de chacun été recommandés. Si le
roi étoit lors bien marri , ce dont ne devoit
sembler de merveille, car il savait grand
nombre de ses gens morts , partie de ses pays
perdus et grosse somme de son avoir agâté;
DE JEAN D AUTON. 7I
mais à tous ses ennuyeux malheurs vertueuse-
ment résista, et combien quMl eût le cœur do-
lent, si montra-t-il riant visage comme celui qui
contre les efforts d'adversité affermoit son pro-
pos f disant : « Si à cette fois le fléau de for-
tune m'a persécuté à l'outrance , à quelque
heure le sort de bonheur me fera ma perte re-
couvrer et en prospérité maintenir. »
Or ai-je là encore, Dieu merci, puissance
pour l'affaire exploiter à profit, et chevance
pour y fournir à suffire; dont mon mal n'est
comme la plaie abandonnée sans remède, ou
maladie jugée à mort. Ainsi prenoit cœur vi-
goureux et fiance assurée le bon prince.
XXII.
HDe la mon tt ies {mivanx ùbB}t\ntB ie (ùuxb^
monsti^nenv it (nxmbonvtiy comXt it (ifin^.
Comme une perte volontiers attrait l'autre
et un dommage ensuit son malheur, après les
choses susdites, mourut à Lyon Louis, monsei-
gneur de Luxembourg, comte de Ligny, pro-
che parent du roi et son loyal serviteur , ami
de l'Église , père des gentilshommes , écu de
proesse, champion des dames, avocat des pau-
vres , appuyai du peuple , le parement de cour
et l'honneur du royaume de France. En l'é-
glise de Saint-Jean de Lyon fut solennisée la
']2 CHRONIQUES
fête funébreuse à trois messes dites par deux
évêques et un archevêque, c'est à savoir la pre-
mière par l'évêque suffragant de Lyon , la se-
conde par maître René de Prye, évêque de
Bayeux, et la tierce par l'archevêque d'Aix en
Provence. Tout l'environ du chœur fiit cein-
turé de satin noir, semé des armes de Luxem-
bourg et de cierges ardents. Le corps fut
apporté au milieu du chœur de l'église et mis
sous la chapelle de deuil , ceinte de velours
noir tout autour et parmi les armes de
Luxembourg semées. Le corps étoit couvert
d'un drap d'or frisé de noir et grand nom-
bre de torches tout autour, et la chapelle toute
couverte de cierges ardents et environnée de
ses gentilshommes et serviteurs, tous en deuil,
desquels l'un portoit sa bannière, l'autre son
timbre et l'autre son écu. Aux quatre corniè-
res de la chapelle étoient attachées quatre épi-
taphes faits en la manière qui s'ensuit, dont
le premier parloit à Dieu par la bouche du
défunt , le second au roi , le tiers aux gen-
tilshommes et le quart aux dames.
Premier épitaphe parlant a Dieu.
Hâas ! mon Dieu , moi mort qui suis ici
Sous le pouvoir de ta divine main ,
Très-humblement je te crie merci
De mes péchés , ne me sois inhumain ;
Tu es mon Dieu , et moi ton pauvre humain ;
Je suis pécheur, tu es miséricors ;
DE JEAN d'aUTON. yS
J'ai offensé , tu as fait les accords,
Ce, moyennant ta mort et Passion
Dont j'espère qiie mon âme et mon corps
Auront leur part en la rédemption.
Deuxième épitaphe pablant au roi.
Ha! ha ! sire , mon souverain seigneur,
A cette fois , je vous suis enseigneur
Que la vie de ce monde est petite.
J'ai eu par vous du bien et de l'honneur,
Et si m'avez été large donneur :
Or plaise à Dieu vous rendre le mérite ,
Et me veuillez , s'il vous plaît, tenir quitte
Du service que je vous ai promis.
Pai du vouloir et du pouvoir prou mis
A vous servir et de lance et d'écus ;
Rendu vous ai Ludovic et soumis ;
Plus eusse fait , si plus eusse vécu.
Le tiers épitaphb aux gentilshommes.
O mes amis et mes bons gentilshommes ,
Venez ici mon corps accompagner ;
Mettez à part vos doux repos et sommes ,
Et vous venez ci mirer et peigner ;
Your pourrez bien en pleurs vos yeux baigner.
Car vous perdez celui qui se nommoit
Le tout à vous , et qui plus vous aimoit.
Le quart épitaphb aux dames.
Nobles dames , qui m'avez vu en vie
Et maintes fois jouter et tournoyer ^
Venez ici me voir, je vous convie
A ce banquet pleurer et larmoyer.
Ce peu d'écrit je vous vais envoyer.
Qui sans cesse d'une piteuse épître
Vous servira au filer et au tistre ,
74 CHRONIQUES
Et vous fera de ma mort souvenir.
Or là lisez et retenez ce titre :
A vous autant en peut tôt advenir.
Pour rentrer en matière^ fut vrai que à celui
obsèque firent le deuil Antoine de Lorraine ,
duc de Calabre^ messire Jean d'Âlbret^ mon-
seigneur d'Orval et messire Henri de Neufchâ-
tel, et menoient iceux frères Mery d'Âmboise ,
grand -maître de Rhodes; messire Pierre de
Rohan , lors duc de Nemours , à cause de sa
feue femme, héritière de ladite duché ; et aussi
étoit messire Jean d'Amboise, monseigneur de
Bussy : lesquels étoient assis aux hauts degrés
du chœur, au côté dextre ; à l'autre côté étoient
Louis, duc de Bavière, comte palatin, qui lors
étoit en cour, pensionnaire du roi; Gaston,
comte de Foix; messire Guy de Rochefort, chan-
celier de France; messire Jean de Foix, monsei-
gneur de Lautrec; maître René dePrye, évêque
de Bayeux ; frère Laurent Bureau , évêque de
Sisteron et confesseur du roi; maître Guillaume
Guguel , évêque de Nantes ; Tévêque de Beth-
léem etl'évêque suffragant de Lyon. L'offrande
fut faite comme il appartient, et messire Valé-
rien de Saints, bailli de Senlis, présenta les cier-
ges à l'offrande à ceux qui faisoient le deuil. Un
docteur en théologie, nommé frère Antoine de
Furno, confesseur du commun, fit le sermon
authentiquement, en déclarant la vie louable
DE JEAN d'aUTON. j5
et royale généalogie dudit comte de Ligny^
lequel approuva de ligne en ligne procéder et
être allié par directe ligne et collatérale de
tous les empereurs et rois chrétiens^ et premiè*
rement avoir pris origine du roi Balthazar ,
qui d'Orient avec deux autres rois magiques
nommés Tun Melchior , l'autre Gaspar , vint
en Bethléem par la guide^de l'étoile et offrit
For au benoît fils de Dieu, J.-C. Que fut-ce? les
bien-faits et vertueuses gestes de celui feu com-
te de Ligny furent là mis en si claire lumière
par ledit de Furno , que chacun loua ses œu-*
vres , collauda ses vertus et pleura sa mort ,
voire de tant, que là n'avoit gentilhomme de la
maison du roi, dame ne damoiselle ne autre à
qui les claires larmes des yeux jusques à terre
ne dégouttassent, et ce sais-je, car je le vis et
étois présent. Ce même jour fut le corps porté
hors la ville pour être mené enterrer à sa com-
té de Ligny, lequel fut conduit jusques au col-
lège de Saint<-Jean-Bourgeois de l'observance
de Saint-François; tous les collèges de Lyon, où
avoit plus de douze cents prêtres , l'accompa-
gnèrent revêtus et en procession. Aussi firent
ceux qui à son obsèque a voient fait le deuil avec
les princes et seigneurs qui lors étoient en cour.
Les gentilshommes de la maison du roi qui
grand deuil er^ faisoient, le conduisirent aussi;
si firent les archers de la garde, tous à pied.
Autour du corps étoient ceux qui portoient ses
j6 CHRONIQUES
armes et qui faisoientle deuil. Devant alloient
deux cents pauvres tous en deuil^ chacun une
torche ardente en main. Somme, il y avoit
telle suite , qu'on ne pouvoit passer par les
rues. Bien fut là montré que sa personne avoit
été en commune recommandation; car hommes
et femmes et enfants, en voyant le piteux spec-
tacle , par les maisons et aux fenêtres , pieu-
roient à chaudes larmes , se détorsoient les
mains et faisoient deuil inconsolable en re-
grettant le bon seigneur qui de tous étoit aimé
et bien voulu de chacun , disant : (c Ores est à
bas Tun des fermes piliers qui soutenoient
l'honneur du royaume et portoient le bien
de la chose publique !
Tantôt après ce , le roi fut gravement ma-
lade et moult altéré , tant que plusieurs Gui-
dèrent que de lui fut fait, et entr'autres messire
Pierre de Rohan , maréchal de Gyé, qui lors
avoit grande autorité en France, lequel, pen-
sant le roi prochain de la mort, transmit à
toute diligence à Âmboise devers Louis de
Montroyal , lequel avoit en gouvernement la
personne de François d'Angoulême, qui devoit
succéder à la couronne, et celui Montroyal
avertit de la maladie dudit seigneur , en lui
priant, si le cas advenoit, qu'il se tînt saisi du-
dit comte d'Angoulême, et avec ce, qu'il tînt
à Amboise bon pour lui, et que très-bien le
guerdonneroit; en outre, manda au lieutenant
DE JEAN d'aUTON.
77
de ses gendarmes , qu'il fit le plus grand amas
de gens qu'il pourroit^ et que sur les passages de
la rivière de Loire les mit pour garder, que si le
roi venoit lorsÀ mourir, que la reine ne se reti-
rât en Bretagne, et que madame Glaudefût bien
gardée; encore, manda au sire Alain d'Albret,
que le roi n'étoit pour le faire long, et que,
pour secourir au bien public, mit sus dix mille
hommes près de besogner si à temps venoit, et
que de sa part autres dix mille ou plus en met-
troit sus; et , ce fait, s'en partit de cour à toute
diligence et s'en alla à Amboise, dont il étoit
capitaine, et avoit léans aucuns de ses archers
pour la garde dudit château , et là avertit la
comtesse d'Angoulême de l'état de la personne
du roi, disant qu'il s'en alloit mourir, et plu-
sieurs autres paroles dit, qui depuis lui portè-
rent dommage, comme sera dit par après. Or,
se trouva le roi assez bien disposé, ce lui sem-
bla, pour s'en pouvoir venir; dont se mit à che-
min, la reine quant et lui, et tout leur train,
et s'en vinrent à Blois , où etoit lors madame
Claude leur fille, et là fut le roi, avec l'aide de
Dieu et le secours de ses médecins , guéri tout
sain, et lui étant là, s'en revinrent les prison-
niers délivrés par la composition de Gayette, et
des premiers s'en vintmessireBerault Stuart,
seigneur d'Aubigny , auquel fit le roi bon-
ne chère; puis s'en revint messire Jacques
de Ghabannes, seigneur de La Falice, qui
78 CHRONIQUES
pareillement eut bon recueildu roi et delà reine
et de tous les gentilshommes. En somme, tous
les uns après les autres s'en vinrent devers le roi
àBlois, oùj^étoislors pour savoir au vrai des
nouvelles. A la fois m'en allois dîner ou souper
ail logis du seigneur d'Aubigny, à l'autre <^ieK
le seigneur de La Falice , pais aux banquets
que se faisoient les autres capitaines et gentils-
hommes qui aux affaires du royaume dé Naples
avoient été, et là écoutois chacun parler , qui
d'autre chose que de la guerre ne tenoient
propos; et ainsi, je mettois en mon papier ce
que je voyois débattre entre les capitaines et
les gens d'armes, et ce fait, à part, à l'un et à
l'autre m'en enquérois à toute heure , voire dès
les premiers grands jusqu'aux moindres , pour
savoir si le commun rapport s'accorderoît ;
aux maîtres de l'artillerie et aux varlets canon-
niers que par prières je menois à la fois dîner
ou souper à mon logis qui lors étoit près de
leur quartier, m'enquérois aussi combien de
pièces d'artillerie y a voit eu , des poudres et
autre munition, ne quel exploit elle avoit fait,
et de toutes autres choses qui ne se doivent ou-
blier à mettre par écrit. A quoi j 'ai plus travaillé
de savoir que je n'ai mis de peine à écrire;
car les François sont d'une condition telle ,
que s'ils viennent à l'inquisition de leurs faits
pour les rédiger en mémoire , au répondre au-
ront ^a bouche close, pour les laisser en oubli
DE JEAN D AUTON. 79
et demeurer en silence. Je n'en dis plus, fors
que les autres nations cherchent les historio-
graphes pour les avertir de leurs propres faits,
et de ce qu'ils savent des autres; dont ne
faut avoir merveilles, si les livres des Grecs et
des Romains et autres barbares nations sont
plus ornés de beaux mots et mieux enrichis
des louables gestes que les nôtres, qui, par dé-
faut de bons orateurs, demeurent affamés d'é-
légants écrits , et , par la négligence de vrais
rapporteurs , vides d'honorables faits. Je sais
bien que maintes autres bonnes choses se sont
traitées à porte close, que, par défaut de ne les
savoir, j'ai laissées en oubli. Mais qtii voudra
que plus avant j'en dise par écrit, plus ample-
ment m'en avertisse de bouche.
XXIII.
€0mnunt le rapitaint Couid V2lr0^ aptes la re-
traite t^u (^arillan et <&a;iette rent^ue par le0
J^aneote, et tnx retouméô en J^anee, tnalgre
la pui00anee Ire (^onMla^ i^errantr^ Iremeura
ïftiam \)enonBt en ||)0uiUe plu0 Ire tvois moiB ^
m prit nilled et ())àUaux^ et lui là amé^é ^ fit
0aillte0 et eour^ed eut 0e0 ennemie^ et lee ion-
traiflttit leuer leur ôiijej et romment Ijonora-
blement ô'en retourna en JTranee.
Les François retournés en France, comme
j'ai dit, le capitaine Louis d'Ars, qui n'avoit à
ÔO CHRONIQUES
lacomposition deGayette voulu entendre, étoit
demeuré à Venouse avec ses gens, et là, avoit
retiré avec lui le comte de Con versane , à tout
grand nombre de gens pour faire service au
roi, mais tantôt que celui comte ouït dire
que les François avoient vidé le Garillan et
rendu Gayette , s'en voulut aller , et lorsque
les nouvelles furent dites, celui capitaine Louis
d'Ars et le comte de Conversane , avec leurs
gens, étoien t à Montepellouse, ville du feu com te
de Ligny , et de là , s'en voulut retirer ledit
comte, mais encore le retint Louis d'Àrs, en lui
disant : « Par aventure ne sont les nouvelles
vraies auxquelles ne faut ajouter foi , si com-
mune voix ne le dit; ne nous effrayons point
ores par paroles au vent semées , qui toujours
avons vu l'effet de la guerre et le faix d'icelle
soutenu. » Par ses remontrances et autres
moyens emmena celui comte à Venouse avec
tous ses gens, et delà, s'en allèrent devant la
ville de la Velle , terre du feu comte de Ligny ,
laquelle assiégèrent et battirent tellement,
que, en moins de trois heures , lui donnèrent
l'assaut, voire au plus fort endroit de la place;
car il falloit monter plus de deux lances de
haut pour y entrer , mais rien ne leur arrê-
toit, car ils étoient à telles prises cœurés. La
muraille fut emportée d'assaut, et grand nom-
bre de gens là dedans mis à sac, et la ville pil-
lée , et tous les vivres dont grande provision y
DE JEAN d'aUTON. 8i
avoitpris et emmenés àVenouse, la roupture
du Garillan se continuoit toujours; dont ledit
comte de Conversane ne voulut plus arrêter
là , mais avec ses gens s'en retira en ses pla-
ces, pour là aviser sur ses affaires. Le capi-
taine Louis d'Arspour ce ne changea propos,
mais tint pied ferme, disant : « Jàpour la me-
nace de fortune n'abandonnerai ce que le pou-
voir de vertu m'a donné , ne pour doute de
l'effort de mes ennemis ne laisserai ce que par
puissance d'armes j'ai sur eux conquête. » En
cettui se montra bien là vertu de magnani-
mité , car les dangers de la guerre n'avoient
cherchés comme fol aventurier ; aussi ne les
vouloit-il fuir comme pavoureux craintif.
Souventesfois écrivit au roi de ses affaires,
sans jamais en savoir aucunes nouvelles; car
les postes aussi ne pouvoient passer, mais
étoient toutes détroussées par les chemins.
Âprè^ qu'il eut ravitaillé Venouse et pourvu au
surplus de son besoin, il s'en alla devant Mi-
nervine , bonne ville et forte , laquelle pareil-
lement prit et soumit en l'obéissance du roi.
Somme, tant à point démenoit la guerre, que
par toutes les Itales n'étoit autre bruit que de
ses faits, tant chacun louoit ses œuvres et
avançoit sa renommée, disant qu'en lui seul
devoit être la fiance du roi arrêtée et la re-
cœuvre de l'honneur des François trouvée,
comme en celui qui aux extrêmes périls avoit
III. .6
83 CHROIVIQUES
été ferme et éprouvée vertu. Que fut-ce? le
Capitaine Gonsales Ferrand^ sachant que^ si à
ce ne trouvoit remède, le pays de la Fouille
étdit en danger de se révolter et rendre audit
Louis d'Ârs, transmit là un capitaine nommé
Barthélémy d'Alviane, avec quatorze mille
hommes espagnols et artillerie grand nombre,
pour assiéger Venouse et les autres villes que
les François tenoienten la Fouille; lequel d'Al-
viane et ses gens se trouvèrent le vingt-cin-
quième jour de mars à trois milles près de Ve-
nou&e^ et de là celui capitaine > pour savoir de
la manière dés François qui dedans étoient,
prit quatitj cents chevau-légers et s*en alla
courir jusques devant la ville, où fut recueilli
par léd François qui là étoiént , et escarmouche
â l'outrance lui et les siens r car lé capitaine
Louis d'Ars, averti de leur venue, leur mit au*
devant deux cents hommes à cheval , lesquels
ne fkillirent à donner sur eux, et à belle eam-
pagne hors lés barrières, escarmouchèrent plud
dé'lroiâ grosses heures, et là, se montrèrent
entre autres Gilbert de Chaux et Jean de Mon-»
tieUx, François; car à toutes courses étoientdes
prémlei*à, et tant que leurs chevaux en plusieurs
lieux y furent blessés, et à la parfin les Espa-
gnols s^ennuyèrerit du combat ; car sans fail-
lir , comme j'ai su par de ceux qui là étoient,
les François qui nulle puissance d'icéux dou-
toient rencontrer, comme ceux qui sou ventes-
DE JEAN d'aUTON. 85
fois avoient leurs forces essayées et leur pou-
voir abattu y chargeoient sûrement sur eux
comme coutumiers vainqueurs, si que la place
leur firent vider, et mirent en fuite; et oe
fait, chacun se retira à son logis.
Le lendemain , un François nommé Bernard
de Saint-Soudain venant courir de Gastel de
Mont avec vingt-cinq chevaux, sans savoir rien
de la venue des Espagnols , se trouva si près
de leur camp qu'il fut d'eux avisé : dont IV-^
larme fut par tout le camp; mais pour ce ne
s'arrêta celui François, ains dit que par là
passerait; et premier que les Espagnols fussent
armés et montés à cheval, lui et ^s gens tous
en (lotte donnèrent des éperons et coururent
tant roidement que le camp percèrent malgré
leurs ennemis, et passèrent au travers par sur
le ventre à ceux qu'ils rencontrèrent sans per-
dre un tout seul homme, et s'en allèrent à Ve-
nouse avec leur bu tin. Deux autres jours ensui-*
vant, saillirent les François sur les Espagnols,
et les escarmouchèrent à toutes fois jusquei^ à
les dérouter et mettre à la chasse , et tant que,
à la seconde saillie, Bernard de Saint*Soudain à
tout cent chevaux les alla réveiller à touchant
de leur camp et donner si duré escarmouche,
que leurs premiers coureurs repoussa jusques
contre leur ost , dont se renforcèrent et sail-
lirent bien cinq cents genétaires , et recom-
mencèrent le bruit tel qu'ils rechassèrent les
84 CHRONIQUES
François jusques devant Venouse. Le capitaine
Louis d'Ars , voyant la grosse bande d'Espa-
gnols approcher et chasser ses coureurs, dit à
ses gens : « A cette heure est métier de défendre
nos amis , et nos ennemis assaillir et leur mon-
trer que trop ont éloigné leur camp pour ap-
procher notre ville : sus donc, sus ores se mon-
treront ceux qui ont vouloir de servir le roi
et envie d'honneur acquérir ! » Sur ce, fit ou-
vrir les portes , et lui armé légèrement pour se
trouver à délivre aux armes exploiter, avec
deux cents hommes à cheval ou un peu plus
et trois cents piétons , se mit aux champs. Or,
avoient couru les Espagnols et lassé leurs
chevaux; dont leur advint que le capitaine
Louis d'Ars et ses gens montés sur vites estra-
diots soudainement saillirent sur eux, et leur
donnèrent une si dure charge que par terre
allèrent plus de vingt , les premiers coureurs
François assemblés avec les autres : dont com-
mencèrent à recharger de tous côtés , et tant
que, pour abréger, les Espagnols furent rom-
pus et épars tellement que la fuite leur fiit
de saison, et s'ils étoient venus bien tôt, encore
plus vite furent rechassés et suivis battant
jusques à leur camp, mais non pas tous , car
plus de trois cents demeurèrent par les che-
mins ou morts ou pris. Or, n'avoit pas là
trouvé , Gonsales Ferrand , les capitaines du
Garillan qui avec grosse gendarmée , à leur
DE JEAN d'aUTON. 85
désavantage sans honorable chose faire , s'en
étoient retournés ; mais avoit rencontré celui
qui, avec petit nombre de gens amassés , avoit
ses ennemis louablement vaincus, et au dan-
ger de fortune vertueusement pied ferme
tenu. Qu'en dirai-je plus? je ne le saurois
de tant de louanges enrichir que ses œuvres le
méritent. Or, avant! Après qu'iceux Espa-
gnols furent ainsi chassés^ ils ne sortirent
plus que tous ensemble ne fussent, et pour
eux efforcer de plus faire, ils levèrent leur
camp et s'en allèrent tous ensemble avec leur
artillerie près de Venouse , entre une rivière
qui là passe et une abbaye nommée la Trante ;
et là, en un lieu bas mirent leur camp et assi-
rent leur artillerie; où n'eurent pas long repos:
car, trois jours ensuivant, furent escarmouches
par les François et tant que , dès que les uns
venoient de les visiter , les autres leur étoient
en barbe. Bernard de Saint-Soudain , qui tou-
jours étoit en armes, à la seconde escar-
mouche fut blessé d'un coup de hacquebutte.
Moult furent à louer ces pauvres soudards qui,
au temps de la plus heureuse fortune de leurs
ennemis, firent sur eux entreprises hautes et
merveilFèux faits. Quoi plus? tant furent les
Espagnols tourmentés qu'ils dirent le mot , et
voyant que là perdoient temps , gens et ar-
gent, transmirent au capitaine Louis d'Ârs
une trompette pour lui signifier la trêve qui
86 CHRONIQUES
entre le roi et le roi d'Espagne ëtoit, et ce fi-
rent-ils pour ce que par force ne lui pouvoient
nuire; à quoi, nonobstant ladite trêve, à toute
puissance l'essayèrent , ce qui étoit plus dés-*
obéi à la foi de leur maître que cherché Ta*^
Tantage de son profit. Je n'en dirai plus , si
n'est que foi ne se doit tenir à qui ne la tient ,
et se peut enft>eindre à celui qui l'enfreint.
Mais au propos : oelui capitaine Louis d'Ars ^
après la trêve à lui signifiée par les Espagnols
et icelle sue par l'évéque de Rennes y étant à
Rome ambassadeur pour le roi, lequel lui
avait envoyé les articles , accepta ladite trêve
en attendant le bon plaisir du roi , et , pour en
être averti, lui envoya un sien secrétaire
nommé Jean de Goulon , qui si à point fit son
message , qu'en moins de douze jours fut de
Venouse à Blois , et là , présenta ses lettres au
roi qui les vit, et aussi son conseil; sur quoi
fot conclu que audit capitaine seroit mandé
qu'il s'en retourneroit , et que premier laisse-
roît bonnes garnisons dedans Venouse et au*
très places qu'il tenoit; et ainsi le roi d^>êcha
le messager et fit délivrer grand'somme d'ar-
gent pour baiiler audit capitaine pour s'en re^
venir.
Or, s'en va ledit messager en poste , et tant
alla que bientôt après sa dépêche se rendit à
Venouse , où là avertit son maître du vouloir
du roi et lui bailla ses lettres, par lesquelles
DE JEAN d'aIJTON. 87
lui étoit mandé son revenir, pource que les trê-
ves n'ëtoient si longues , comme il étoit requis,
pour refaire armée et envoyer de par delà re-
conquêter pays et le secourir, et que, aussi au
long aller, ne pourroit tenir lesdites places ;
parquoi lui commandoit le roi le retour, ce
qui moult lui ennuya; disant que encore tien-
droit plus de six mois contre toute la puis--
sance de Gonsales Ferrand, et que par aven-
ture lui porteroit tel dommage et feroit telle
chose y que ce seroit à l'honneur des François
et au rabais de la gloire d'Espagne; mais au
vouloir du roi voulant du tout être obéir, mit
vivres et garnisons par les^ villes qu'il tenoit,
et avec quatre cents hommes se mit sur mer,
atout huit voiles seulement, et adressa où
mandé lui étoit. Après la trêve acceptée par
le capitaine Louisd'Ars, Barthélémy d'Alviane
délivra les ^^inquante hommes d'armes de mes-
sire Aimar dePrye, dont étoit Louis de Saint-
Bonnet, et les mit hors de Tarente où ils
étoîent prisonniers, puis s'en alla assiéger le
marquis de Betonte à Gonversane ; et sachant,
celui marquis , les gens de messire Aimar de
Prye être hors de prison , envoya prier ledit
de Saint-Bonnet, leur lieutenant, que pour
rhonneurdu roi dont il étoit serviteur, et lui
pour soutenir sa querelle assiégé , lui donnât
secours : ce qu'il lui promit de faire, et pre-
mier transmit devers le cap taine Louis d'Ars
88 CHRONIQUES
au prochas des emprunts ^ lequel lui envoya
centécusdontil acheta pourpoints et chausses
à ses gens qui étoient nus comme Arabes, car
prisonniers avoient été plus de quatorze mois,
sans changer d'habillements; que que soit,
au secours du marquis de Betonte s'en allè-
rent, et furent si près suivis des Espagnols qui
là tenoient le siège , que, à l'entrée de la ville,
l'un d'eux fut pris et les autres entrèrent, dont
Barthélémy d'Alviane leur manda que très-
mal s'acquittoient , vu qu'au moyen de la
trêve les avoit délivrés , et que si la ville pou-
voit prendre, que de les tuer de glaive ne leur
feroit l'honneur, mais honteusement les fe-
roit tous pendre aux créneaux de la ville;
mais pour sa menace ne désemparèrent la
place de trois jours , durant lesquels la défen-
dirent à toute force , et ce fait, voyant que là
ne pou voient rien gagner et le capitaine Louis
d'Ars s'en retourner, se mirent en mer et s'en
allèrent àTrane au-devant de lui, lequel ti-^
roit celle part, non comme fuitif chassé,
mais comme voyager conquéreur. Ainsi s'en
retourna celui qui sans faveur d'amis, sans se-
cours d'alliés et sans solde d'argent que de son
seul prochas, a fait à peu de gens ce que grosse
armée n'a pu , ce qui est chose bien à tard ou
non ouïe , et digne d'écout : ce qui me meut
de louables titres décorer ^on nom et en mé-
moire éterne rédiger ses faits, et non à fausse^
DE JEAN d'aUTON. 89
enseignes, car ce a été le seul de tous les
Gaulois qui en ce temps fut plus heureux en
entreprises et triomphant en victoires ; dirai-je
plus? c'est celui qui des premiers fut à l'ex-
ploit de la guerre de Pouille et le dernier y tint
le champ , sans que par le pouvoir de ses en-
nemis put être forcé ne mis à outrance, mais
s'en revint l'épée au poing comme heureux
vainqueur, portant à son cou l'honneur du
roi et le relèvement de la déchute des Fran-
çois. Je n'en dirai plus, fors que à tels capi-
taines sont dues honorables charges et profi-
tables récompenses. Pour entrer en propos ,
celui capitaine avec ses gens fit cingler ses
voiles de Venouse à Trane, ville des Vénitiens,
où là rencontra Louis de Saint-Bonnet et ses
gens , lesquels s'en allèrent tous ensemble de
Trane devant Bexte que tenoient les Espa-
gnols, et furent quatre jours à l'ancre où ceux
de la ville, nonobstant qu'ils tinssent pour
GonsalesFerrand, leur baillèrent tant de vivres
qu'ils en voulurent. De là furent à Ortonne
en mer, puis à Notre-Dame-de-Terme où en
pleine mer rencontrèrent quatre brigandins
armés de Vénitiens, lesquels présentèrent au
capitaine Louis d'Ars vivres et argent et se-
cours, si métier en avoit, lesquels les mercia
et aussi leur offrit son pouvoir pour leur af-
faire. De Terme s'en allèrent les François à la
marque d'Ancône où prirent terre. De là le
\
go CHRONIQUES
capitaine s'en alla à pied en voyage à Notre-
Dame-de-Lorette, et puis avec ses gens tira à
une ville nommée Sinagalle ^ où là achemina
ses gens pour tirer en Lombardie, et lui
avec trois gentilshommes des siens , c'est à
savoir : Luc de Groing, seigneur de La Mothe-
au-Groing , Gilbert de Chaux et Jean Aubert,
s'en alla à Rome en poste où Ait, du pape et des
cardinaux et de ses seigneurs de Rome, hono-
rablement reçu et doucement traité, et méme-
ment du Saint-Père, qui volontiers l'eût retenu
à son service et grandement appointé; mais
pour rien ne voulut laisser le service du roi ,
ne prendre aut^e parti. Par quoi, après plu-
sieurs choses entre le pape et lui dites, prit
bénédiction et congé , et se mit en voie pour
aller en France. Ses gens s'en allèrent de
Sinagalle à Pesre , à Forli , à Faïence , à
Imole, à Bologne, à Modêne, à Parme, à
naisance, et tout le droitchemin jusques à Pa-
vie. Ici ne veux oublier de dire qu'ieeux sou-
dards qui n'étoient que quatre cents en nom-
bre furent à tel honneur reçus par toutes les
villes des Itales où ils avoient passé, que les
portes leur furent ouvertes et les vivres aban-
donnés, et eux tous armés, à bannière dé-
pliée comme s'ils eussent été cinquante mille,
passèrent partout sans que nul se mît au-
devant, mais plusieurs desdites villes crioient :
France , Louis d'Ars. Tantôt que lesdits sou-
DE JEAN D AUTON. 91
dards furent à Pavie , le capitaine qui de Rome
étoit venu en poste se trouva là , où fut ma-
lade de fièvres l'espace de vingt jours; et lui
guéri se mit avec ses gens en pays vers Tor-
tone et en Alexandrie^ puisa Félissan, ville
du marquisat de Montferrat , et tirèrent à un
gros village nommé Isque près d'Ast, où,
comme ils étoient à leur souper, sortirent
mille ou douze cents hommes en armes, avec
cinq pièces de menue artillerie, et voulurent
le passage défendre aux François et charger
sur eux; mais ils trouvèrent à qui besogner;
car le capitaine Louis d'Ars, voyant l'outrageux
vouloir d'iceux vilains qui sans querelle vou-
loient guerre commencer, dit aux siens :
« Marchez , marchez ; en trop de bons lieux
avez pas^é pour être ici arrêtés , et en tant de
périUeuxdangers avez été que cettui ne devez
craindre. » A ces paroles, marchèrent à ferme
contre leurs gens , en manière que tantôt en
jonchèrent le camp de morts et affolés; dont
les autres tournoient les épaules et furent
suivis jusques contre la porte du château,
lesquels perdirent leur artillerie que les Fran-
çois emmenèrent jusqu'en France. Le duc
Philibert de Savoie reçut en son pays de Pié-
mont le capitaine Louis d'Ars et le fêta à tous
ejBbrts, par toute la Savoie fît passer ses gens,
et tous défrayer. En France s'en allèrent de-
vers le roi , qui les fit payer de toutes leurs gages
92 -CHRONIQUES
et les mit en ses ordonnances; au capitaine
Louis d'Ars fit tant bonne chère , que tout ce
que demander lui voulut, libéralement lui
bailla et davantage : aussi l'avoit-il justement
desservi et à bon droit mérité. Les Espagnols ,
qui abstinence de guerre et paisible trêve lui
avoient promise, tout en l'heure que la Fouille
eut désemparé , toutes les belles places qu'il y
tenoit furent par force assiéger et prendre, et
de là chasser tous les soudards qui tenoient
pour le roi. Qu'est-il à dire sur tel défaut,
si n'est que à leur serment de fidélité ne doit
nulle sûreté avoir, ne foi ajouter?
XXIV.
Comment m^mve ^uxxe îre Uo\\an ^ marrci)al îrr
(&JJC , qui long-lnnpô awit ru bruit m Stances
fut iiox^né î»u roi (t iécï^asBé ïfe rour.
Je ne sais que dire de la riante entrée de
madame la cour, du variable gouvernement
d'icelle , de son entretenement douteux ne de
sa périlleuse issue , si n'est que à peine y peut
nulle longue autorité avoir, ne toujours y être
le bienvenu ; car, de sa commune manière , à
tel montre hui bon visage, à qui demain tour-
nera le dos, et l'accointance de ses auteurs
est de telle nature que nul n'y veut compa-
gnon endurer ne pair souffrir. Somme, c'est
DE JEAN d'aUTON. qS
un si dangereux labyrinthe que bien souvent
les plus avisés se trouvent égarés. Ace propos,
je disque, en celui même temps, messire Pierre
de Rohan, maréchal de Gyé, qui, durant le
temps de trois rois en France , avoit entre les
autres au conseil eu le haut parler et au be-
sogner le maniement des affaires , fut débouté
de cour et éloigné de la personne du roi, et ce ,
au moyen de la folle entreprise et improvu
langage dont par ci-devant avoit usé, des-
quelles choses fut accusé envers le roi et la
reine ; et pour avérer le fait, celui maréchal
de Gyé fut à Orléans, par messire Guy de Ro-
chefort, chancelier de France, interrogé, en-
quis et ouï, assistants à ce, maîtres Etienne
Carmonne, tiers président à Paris, Jean de
Selva , second président à Rouen , Antoine du
Prat, maître des requêtes ordinaires, Antoine
de Louviers, conseiller à Paris , Jean de Pavie,
conseiller à Toulouse, et le juge-mage deCar-
cassonne, en présence desquels, sur les pa-
roles dont on le chargeoit et l'entreprise de
faire armée en France sans le su du roi , de
quoi avoit été accusé; après l'interroge fait
par ledit chancelier, nia tout, disant que de
ce ne savoit rien , et que à tort lui étoit ce for-
fait reproché : dont pour la matière ensuivre ,
fut mené par les gens du roi et conduit par
aucuns des gens d'armes de sa compagnie à
Amboise, pour être affronté à madame Louise
94 CHRONIQUES
de Savoie , comtesse d'Angoulême , et à Louis
de Montroyal; présents à ce, lesditsCarmonne
et de Sel va, du Prat et Carcassonne; et là, en
son visage lui furent dites les paroles que sur
la mort du roi avoit autrefois proposées , et
montré ce que par écrit avoit envoyé : ce que
nia derechef. Après ce, fut celui de Rohan,
mené à Chartres, où lui fut baillée la ville pour
prison , et lesdits conseillers s'en allèrent à
Paris pour faire de ce leur rapport au chan-
celier et à ses autresdits collègues, par lesquels
fut appointé que par lesdits rapporteurs se-
roit mené à Dreux devers le sire d'Albrct pour
être à lui affronté. Or fut ainsi pourmené
ledit messire Pierre de Rohan , ce qui moult
lui ennuyoit, vu les grands honneurs et au-
torité hautaine en quoi s'étoit par ci-devant
trouvé en France; ce néanmoins, fut mené
à Dreux , et lui étant à ce voyage dit auxdits
seigneurs qui le conduisoient, que le sire d'Al-
bret étoit son ennemi mortel , et que s'il al-
loit à Dreux mal accompagné , qu'il se dou-
toit de sa personne, parquoi requit avoir
de ses gens pour le tenir en sûreté; auquel
dirent lesdits seigneurs que de ce n'avoit garde,
car il étoit en la main du roi et en sa sauve-
garde pour l'heure, et sur ce, fut mené au
château de Dreux , où étoit ledit sire d'Albret
au lit, malade. Dedans la chambre où il étoit,
entrèrent lés conseillers et celui de Rohan,
DE JEAN d'aUTON. qS
lequel entra tête couverte et sans faire aucune
révérence audit sire d'Albret, mais s'assit sur
un banc d'osier vis-à-vis du lit où étoit le-^.
dit malade couché. Les sieurs du conseil eu-
rent chacun leur chaire près du lit, lesquels
interrogèrent là celui d'Albret sur ce qu'il sa-
vpit des charges mises sus audit de Rohan et
en sa présence : lequel d'Albret dit, oyant
tous^ quelesdites charges par lesquelles étoit
illed messire Pierre de Rohan affronté étoient
vraies^ comme par message lui avoit mandé
de bouche et écrit par lettre signée de sa
main; lesquelles furent vues et lues de-
vant tous. Ce fait, fut demandé audit de Rohan
qu'il vouloit dire sur ce : lequel dit que c'é-
toient choses controuvées et que vérité ne con-
tenoient, et que au sire d'Albret avoit été fait
le bec pour en dire, comme l'oiseau fait en
cage , et commença par paroles piquantes et
mots injurieux à charger sur ledit sire d'Al-
bret, le cuidant mettre aux champs, pour
avoir occasion d'objecter contre lui ; mais de
rien ne s'émut ledit d'Albret , ains toujours
persista en son direct fut fermé en son propos :
ce qui fut , par lesdits seigneurs du conseil
qui là étoient, bien ouï et entendu « En ce fai-
sant, ledit de Rohan qui n 'avoit cause d'être
joyeux, par manière décontenance, avec la
main se peignoit la barbe laquelle avoit fort
grande, et à la fois s'en couvroit une partie
96 CHRONIQUES
du visage, si que il n*en apparoissoit que le
front et les yeux. Or avoit le sire d'Albret en
inain un petit marmot qui faisoit sur le lit un
millier de singeries, et entre autres en fit
une telle , que , en regardant celui de Rohan
ainsi difforme pour la barbe qui lui couvroit
tout le visage, tout-à-coup de dessus le lit où
il étoit saillit d'un saut jusques contre lui et
se vint attacher les mains à sa barbe, en tirant
à toute force : dont celui de Rohan tout ef-
frayé se prit à crier et courroucer, disant
qu'on se truffoit de lui, et à force de tirer, ar-
racha le marmot de sa barbe et le jeta con-
tre terre, lequel se releva et se mit sur le lit
en faisant la moue à son homme; de quoi là
n'eut homme , réservé celui que savez , qui ne
fît sa risée à pleine bouche. Que fut-ce? après
toutes ces choses, ledit de Rohaii tout mal con-
tent s'en issit de la chambre en disant :
« Adieu seigneurs, et gardez bien votre mar-
mot ! » et ainsi chacun se retira. Après, fut mené
à Paris avec ses charges, et icelles vues et
mises en avant, le procureur du roi prit con-
clusion contre lui, tendant à fin qu'il fût déca-
pité , et démembrés ses biens publics , et ses
enfants déclarés inhabiles à succéder comme
fils de commisseur de crime de lèse-ma-
j esté .
A tous articles, ledit messire Pierre de
Rohan dit toujours : Nego, et avec ce, fut
DE JEAN d'auTON. 97
par lui demandé délai à donner et prouver
innocence et objecter reproches, ce qui lui
fut accordé pour rapporter le premier jour du
mois d'avril ensuivant, auquel parties furent
renvoyées au parlement de Toulouse. Appelés
lesdits seigneurs de Selva, du Prat et de Luynes
pour voir et juger la cause, lesquels, après
la vue et consultation d'icelle , donnèrent leur
arrêt , lequel fut prononcé pair le premier pré-
sident de Toulouse : par lequel arrêt fut ledit
de Rohan suspendu de son office de maré-
chaussée pour cinq ans ; interdit d'approcher
la cour de dix lieues près, durant ledit temps;
privé de ses gens d'armes , déclaré inhabile et
privé de toutes gardes de places et châtellenies;
condamné à rendre au roi l'argent des mor-
tes-paies du château de Fronsac, depuis le
temps de douze ans, et au surplus , absous de
plus grand'peine demandée par ledit procu-
reur du roi.
Ainsi sont plusieurs, par leurs démérites,
honteusement chassés de cours, qui, sous l'om-
bre de dissimulation, y ont longuement régné
et tant plus haut y sont montés, de tant plus
leur est griève la chute ; parquoi nul , selon
Sénèque , se doit à si haute chose appliquer,
que le demeurer y fasse à craindre et la des-
cente à achever. A chef de ce propos , ferai
commencement de la chronique de France de
l'an i5o4.
III. 7
98 CHRONIQUES
XXV.
€mmeta mreeirr Coui0 Irr ièramlie^ amiral Irr
Jtanct ^ qui Irr cr vtjyxt awil été ifor^ ie cmr^
fut far U roi manài A mi0 m granlrr autortti^
tf jC0mmnit aucune Irrâoriers et anivtB furnit
prtB rt punie pour auoir pill^ Vati^aA Iru roi
Lorsque messire Pierre de Rohan eut le
bond en l'entrant de l'an i5o4, messire
Louis de Graville, amiral de France , lequel
du temps de ce roi n'avoit que bien peu suivi
la cour; il, au moyen de son bon bruit et du
prochas d'aucuns ses amis, et par l'avis du roi^
fut envoyé quérir pour assister au conseil ,
comme celui qui ëtoit ancien , sage et clair-
voyant , et qui moult sa voit; et lui, venu en
cour, fut bénignement reçu du roi et autorisé
grandement en l'affaire du conseil et autres
besognes du royaume , et tellement que, à sa
venue, plusieurs choses touchant le défaut des
pertes et moyens d'icelles faites par ci-devant
furent débattues et mises sur le bureau; et
mémement fut conseil tenu sur les grands
frais , excessives mises et extrêmes dépenses
qui pour les armées du roi de delà et deçà les
monts avoient été faites; et tellement y fut vu,
que , le nombre des finances baillées aux tré-
soriers et la somme d'icelles reçues par les
>-•
DE JEAN D AUTON. 99
gens d'armes du rot entrejetés^ de plus de
douze cent mille francs dé reste furent
lesdits trésoriers et clercs des finances en-
vers le roi endettés y sans que nouvelles fût
de les rendre ni restituer : parquoi le roi , pour
ce avérer y tint la chose celée jusques à temps.
Tant fut le cas découvert, que l'un d'iceux
butinierSy averti de la menée, s'en alla au roi
et dit : « Sire , s'il est votre bon plaisir de me
donner grâce de mon forfait et pardonner mon
défaut , je vous nommerai aucuns de ceux qui
ont butiné votre argent ^ et vous restituerai ce
que j'en ai eu. »
Le bon roi , oyant la confession du pauvre
larron qui restituer vouloit et accuser les mal-
faiteurs y ne voulut tant la mort du pécheur ,
que^ après les pièces rendues , ne lui fit bailler
sa grâce par écrit et pardonna son crime , et
après ce , telle inquisition fit sur son affaire ,
que , par celui et par autres , eut en écrit les
noms d'iceux qui sur ce s'ensuivent , c'est à
savoir : messire Antoine deBessey^ lequel en fut
depuis à son honneur déchargé ; Jean Duples-
sis; François Doulcet, maître de la chambre
aux deniers, et contrôleur des guerres extraor-
dinaires; Nicolas Briseau, Charles Lemaçon ,
Gilles Leroux , Pierre Mesnager , Gilbert Le-
maçon, maître Jean Herouet, Jean Beldon^
Berlaut de Villebrême , Pierre L'Estourneau ,
Jacques dé Fontenay , Émery Loppin , Jean de
lOO CHRONIQUES
Chiedeville , clercs de finances , et quelques au^
très dont je n'ai su les noms; lesquels le roi
fit tous prendre, réservé François Doulcet, qui
se sauva chez les Jacobins de Blois. Nicolas
Briseau avait gagné l'église de Saint-Martin
de Tours, pour franchise; mais le roi l'envoya
prendre jusques là et le fit amener à Blois.
Messire Antoine de Bessey fut pareillement en-
voyé quérir jusques à Dijon, et prendre par
un nommé messire Lancelot du Lac, gouver-
neur d'Orléans. Gourcou fut pris à Blois à son
logis ; les autres furent envoyés prendre , les
uns à Paris, les autres à Orléans, et là où ils
étoient , et mis entre les mains de Jean d'An-
glac, prévôt de l'hôtel du roi. Us furent in-
terrogés et ouïs sur ce par messire Guy de
Rochefort , chancelier de France , et de tous
ceux du conseil du roi , tant que, après toutes
enquêtes et interrogations, et leur confession
mise par écrit, leur procès fut fait , par lequel
Jean Duplessis , nommé Gourcou , fut atteint
du cas , et, pour ce, condamné à être pendu et
étranglé. Tous les biens de François Doulcet
furent confisqués au roi ; trois des autres fu-
rent mitres sur les échafauds en la ville de
Blois , et eux bannis de la cour, et leurs biens
mis en la main du roi. Nicolas Briseau fut ren-
voyé à Saint-Martin de Tours , où il avoit été
pris, et son bien, arrêté. Somme, la plupart
d'iceux perdirent leurs biens, honneurs et
DE JEAN DAUTON. lOI
offices. Jean Duplessis , qui avoit été condamné
à mort , fut requis par la reine et la marquise
de Saluées^ qui lorsétoit en cour^ dont le roi
tant humain qu'onc homme ne fit mou-
rir à qui il put pardonner , voyant le cas à lui
seul toucher, lui donna la corde et ne voulut
que nul des autres pour ce forfait encourut
mort. Messire Antoine de Bessey , bailli de Di-
jon, fut envoyé au château de Loches, et Jean
Duplessis avec lui, prisonniers. Voilà com-
ment, par vicieuse rapine et avarice odieuse,
ces malheureux leur malheur délièrent, qui,
selon le cri public, furent cause de la mort de
plusieurs François et moyen de la perte du
royaume de Naples. Dont je, qui lors étois en
cour aux écoutes, ouïs sur ce parler les uns et
les autres diversement ; car les aucuns disoient
le malheur des François leur être survenu
pour ce que par ci-devant, après leurs grandes
conquêtes et heureuses fortunes, avoient en-
vers Dieu donneur des victoires été ingrats,
tant que ses bienfaits avoient méconnus et ou-
blié ses dons : dont furent frustrés de grâce
de besogner à profit et prospérer en honneur;
le dire des autres étoit que les capitaines de
l'armée, qui étoient divisés entre eux et en-
vieux de gouverner, avoient laissé l'honneur
de la guerre pour en vouloir prendre le pro-
fit, ce qui leur offusqua le sens de bien or-
donner, et divertit le vouloir d'exploiter à
1 02 CHRONIQUES
point. Le propos des autres fut que les sou-^
dards n'avoient tenu ordre de guerre ni dis-
cipline de chevalerie gardée^ mais s'étoient
arrêtés à leur opinion et avoient suivi leur
volonté y dont fîirent en leur intention déçus
et déchurent de leurs entreprises.
A ceux du conseil s'attachoient les autres^
et soutenoient que aux grandes affaires eurent
peu d'avis^ et au besoin soudain perdirent le
sens : qui fut cause dont l'œuvre fut follement
commencée et honteusement finie.
Les autres chargèrent sur les trésoriers et
clercs des finances, disant que l'argent qui
pour défrayer l'armée étoit ordonné avoient
retenu dedans leurs cofires, sans le vouloir
dispenser à besoin ni exploiter à profit y tant
que, par ce défaut, les gens d'armes furent à la
parfin dépourvus de vivres , démontés de che-
vaux, dégarnis de harnois, dénués d'habille-
ments et découragés de combattre. Plusieurs
autres raisons furent sur ce dites et causes al-
léguées, pour lesquelles rédiger j'en ai traité
comme s'ensuit.
Ll DEFAUT PU GARILLAN.
An temps que Mars eut dompté les Itâles
Et vaincues lears puissances totales
Par les François , et Naples subjuguée ,
Milan conquise, la haute mer voguée,
£t encherchés maints dangereux détroits y
L'an de grâce aille cinq cent et trois ;
DE JEAN d'aUTON. Io3
Lorsque Saturne eut fait conjonction
Avecque Mars , et révolution
Du cours entier de son tardif voyage ,
Espagne avoit à NapLes eu passage
Sur les François par celée entreprise ;
Lesquels ; voyant faire telle surprise
Par les exploits des hostiles efforts,
Transmirent là armées et renforts
Pour secourir à force leurs amis
Et guerroyer leurs mortels ennemis ;
Mais tel méchef survint alors sur eux ,
Que leur défaut les rendit malheureux ;
Dont je , qui lors écriv(Me leurs gestes y
Voyant les cas advenus manifestes»
Voulus savoir la manière du fait.
Tant m'en enquis et en sus en effet
Par le rapport des soudards et gens d'armes y
Des chefs aussi qui conduisent les armes»
Des conseillers et des clercs des finances
Qui sur ce font exploits et ordonnances ,
Que le secret de ce mal vînt atteindre»
Oyant la voix commune se complaindre
Et du méchef les dessusdits charger :
Chacun d'iceux se voulut décharger
Et excuser du défaut de la perte ,
Dont la. chose fut tant claire et apperte,
Que j'entendis chacun » en son endroit »
Sur ce alléguer le tort et le bon droit,
Et tout l'effet de ses mots exposer
Que par écrit je veux ci proposer :
Dont les soudards qui le plus se dolurent
Tous les premiers leur cas dire voulurent;
Puis les autres contèrent leur affaire ,
De mot à mot ; dont j'en ai voulu faire
Tout promptement ce petit abrégé ,
Ainsi qu'il est ci-dessous rédigé.
104 CHRONIQUES
Lu oins d'âbmbs.
Après avoir souvent les ndonts passés ,
Fait des labeurs et des armes asset ,
Italie surmontée et soumise ,
Nous par la mer travaillés et lassés ,
Devant les Turcs nos sièges emplacés,
Et mainte œuvre vertueuse commise ,
Fortune s'est de nos faits entremise ,
En enrayant notre prospérité ;
Mais jà pourtant sa dure austérité
N'amollira nos endurcis courages,
Car si ores nous donne adversité ,
Nous en serons une autre fois plus sages.
Division à nos chefs déchassés ,
Tant que les uns se sont tôt déplacés
Et les autres n'ont usé de main mise ;
Cupidité a les cœurs embrasés
Des trésoriers , tant qu'ils ont amassés
Deniers pour eux sans fournir à la mise.
Faute de sens a licence permise
Aux conseillers de taire vérité :
L'un au dire a été irrité ,
L'autre au faire a eu clos les passages.
Ainsi partout est contrariété ,
Nous en serons une autre fois plus sages.
Les cieux nous ont par signes menacés y,
La mer flottant nos navires cassés
Et la terre la famine promise :
Dont les aucuns de nous sont trépassés ,
Les autres pris et les autres chassés ,
Et le surplus revenus en chemise ;
Nos ennemis ont sur nous cette mise ,
Disant que, nous avons le jeu quitté,
Mais avant que tout ne soit racquitté
Nous y mettrons cœurs , corps , biens et usages ,
DE JEAN d'aUTON. lo5
£t si devant on s'est mal acquitté ,
Noas en serons une autre fois plus sages.
Les capitaines.
Ceux qui jadis voulurent obtenir
Titres d'honneur, pour armes soutenir,
Et victoires triomphales acquerre ,
Dieu au premier eurent en souvenir.
Droit apparent voulurent maintenir
Et par ordre mettre leurs gens en erre ;
Un chef expert au métier de la guerre
Voulurent seuls ordonner et commettre ;
Sachant qui a compagnon , si a maître ;
L'un veut le bruit , l'autre la gloire envie ,
Tant que souvent différend s'y va mettre :
Entre pareils y a toujours envie.
En guerre faut celé conseil tenir.
Explorateurs secrets entretenir
Et découvrir les détroits de la terre ,
Au dépourvu chercher et prévenir
Les ennemis , à l'aller, au venir ,
Ou au loger si on les trouve en serre ;
Donner à droit pour avoir leur desserre ;
A grands efforts les combattre et soumettre ;
Sur ce , plusieurs gouverneurs n'entremettre ,
Si que, à besoin l'un l'autre ne convie ;
Et ce qu'un peut , à deux ne faut permettre :
Entre pareils y a toujours envie.
Pour ne vouloir nous adjoindre et unir,
Honneur pour nous n'avons su retenir
Ni pour le bien public profit conquerre.
Et si disons que Dieu, pour nous punir ,
Nous a voulu notre sens détenir
Tant qu'au besoin ne l'avons su où querre ;
Souvent nous sont nos gens venus requerre ,
Qu'aux ennemis les voulussions transmettre
108 CHRONIQUES '
Abntiné l'avons , pour abréger.
Sans en payer les soadards ni mot dire :
Ce qui nous a de plusieurs fait maudire ;
Car maints François en sont morts » et Suisses ,
Naples rendue et ses forts édifices ,
Nos gens défaits sans être combattus ,
Mal réputés, et pour nos maléfices :
Avarice corrompt toutes vertus.
Quelqu'un des chefs sur ce voulons charger,
Commissaires n'en pouvons décharger ;
Contre voleui*s ont joué à la tire ,
Nous avec eux avons pris de léger.
Dont justice nous a fait corriger,
Sans nous vouloir à la rigueur occire ;
Envers nous fut tant humain le bon sire,
Que nonobstant nos rapines et vices.
Ne nous voulut être mis aux justices ;
Mais nous bannis , et de mitres vêtus ,
Avons perdu honneur, biens et offices :
Avarice corrompt toutes vertus.
Prince , on ne peut de plus s'endonmiager
Que soumettre sa chevance en danger
De ceux qui sont par argent abattus ;
Argent fait tôt mœurs et propos changer,
Témoins mentir, arbitres mal juger :
Avarice corrompt toutes vertus.
Les trésoriers et clercs des finances furent
traités en la manière susdite^ dont aucuns
d'eux, comme très-honteux d'avoir été atteints
du cas et punis du méfait, s'en allèrent les
uns hors du pays , et les autres tinrent à leurs
hôtels demeure solitaire avec leurs femmes
et enfants ; et les autres furent , moyennant
DE JEAN DAUTON. IO9
leurs amis et ce qu'ils n'étoient que légère-
ment chargés, laissés en leurs offices et conti-
nués en icelles ; et ce faisant , le roi , qui lors
étoit à Blois , peu à peu retira partie de ses
pièces , et se remboursa sur les plus apparents
et moins excusables, et avec ce, la confiscation
d'aucuns d'iceux qui s'étoient absentés , donna
à ses pauvres capitaines, qui tous avoient
perdu au royaume de Naples. Au château de
Loches , étoient lors prisonniers messire An-
toine de Bessey, bailli de Dijon; Jean Duplessis,
ditCourcou. Or avoit été, devant ce, ouï et in-
terrogé ledit bailli de Dijon, par messire le
chancelier de France, Raoul deLannoy, bailli
d'Amiens, et le seigneur du Bouchage , sur>ce
qu'on le chargeoit d'avoir pris et retenu l'ar-
gent du paiement d'aucun nombre de Suisses
ordonnés pour aller au voyage de Naples ; de
quoi s'excusa moult vertueusement, disant que
l'argent qu'il avoit du roi pour exploiter à
cet affaire , avoit légalement distribué et mis
totalement, comme apparoissoit par le rôle
du nombre desdits Suisses et le paiement sur
ce fait; et au dire d'aucuns ambassadeurs et
Suisses , qui lors étoient en cour , et au voyage
de Naples avoient été , s'en vouloit rapporter :
dont furent ouïs lesdits Suisses, lesquels de ce
déchargèrent ledit de Dijon, disant qu'ils
avoient été présents au paiement de tous les
Suisses qui avoient été audit voyage , et nuls
IIO CHRONIQUES
d'iceux en avoient ouï plaindre ni murmurer.
Parquoi toutes ces choses mises en avant et
rapportées au roi^ fut celui bailli de Dijon
mis hors de prison et entretenu du roi en ses
gages et offices mieux que devant , et bien à
point traité en cour, comme souvent j'ai vu
depuis.
Jean Duplessis demeura, quelque temps après
ce, audit château de Loches, étroitement
tenu et bien gardé; mais nonobstant toutes
ses charges et condamnation contre lui faites,
et au prochas d'aucuns ses parents et amis,
le roi, comme très-pitçux et tout humain, ne
le voulut tenir en perpétuel exil, mais lui
élargit sa grâce , tant que hors de chartre le
fit mettre: et envoyer à sa maison . Tout le temps
d'été, demeura le roi dedans et autour de Blois,
où durant ce temps plusieurs ambassadeurs
vinrent en cour, et furent là dépêchés et en-
voyés en leur pays ; et après toutes ces choses
finies, entour la fête Saint-Martin, le roi
partit de Blois , et s'en alla à Paris , où fit son
hiver , la reine quant et lui , qui encore du
temps de ce roi n'avoit là fait son entrée : dont
s'en alla à Saint-Denis , et après avoir là fait
quelque peu de séjour, s'en vint à Paris. Au-
devant d'elle fut toute la cour de parlement,
en triomphant arroi. Le prévôt et tous les
seigneurs de la ville avec tous les collèges de
l'Église lafîirent recueillir, et chacun d'eux à
DE JEAN D AUTOJV. III
son rang lui fit sa harangue et oraison. Les
rues étoient de riches tapisseries tendues et
parées; à toutes les portes et aux carrois par
où elle passoit^ sejouèrent nouvelles comédies
et divers personnages , en louant très-haute-
ment la magnificence du lis et l'excellence de
l'hermine. Tous les princes qui lors étoient
en cour, les gentilshommes du roi et grande
baronnie de France et de Bretagne étoient
avec la reine, laquelle fut ainsi conduite en
la ville de Paris , où fit là les serments accou-
tumé's, et fut reçue honorablement avec joyeux
accueil et dons d'inestimables richesses. Le
roi mettoit de jour en autre provision de con-
seil en ses affaires, jusques à soi trouver sou-
vent au consistoire et ouïr l'opinion des sages,
pour mettre à exécution son vouloir juxte l'ar-
rêt des mieux avisés ; tant voulut donner œu-
vre à l'accroît du bien public, que lors son
royaume de France sous sa main fut si heu-
reux que l'Église étoit unie , noblesse paisi^»
ble , marchandise plantureuse et labeur fruc-
tifiant; quoi plus? justice à tous dûment ad-
ministrée. Durant ces jours , maintes joutes et
tournois furent faits à Paris en Nesle , où tous
les jours étoient gentilshommes sur les rangs,
la lance sur la cuisse , et entre autres fut fait
un tournoi , dont advint qu'un nommé Fran-
çois de Maugiron , des gentilshommes de chez
le roi , et un autre nommé Supplan ville, se
112 . CHRONIQUES
trouvèrent l'un contre l'autre ^ lesquels étoient
moult gaillards^ hommes jeunes et adroits.
Pour faire fin, i(%ux montés et armés, le long
des lices y à course de cheval y s'adressèrent si
rudement, que au choquer, François de Mau-
giron asséna Supplanville si adroit et de telle
force , que la lance lui mit tout au travers du
corps, tant que tout mort s'en alla par terre, 1er
quel fut moult plaint et doulu, car il étoit très-
gentil et plein de cœur. Assez d'autres faits d'ar-
mes fiirent là exploités que je laisse, pour entrer
en autre propos. En la présence du roi et de la
reine et de tous les seigneurs de France, qui là
étoient, les clercs du Palais et les écoliers de
Paris jouèrent lors plusieurs comédies satiri--
ques et tragédies morales, par lesquelles, à
mots couverts et paroles vraisemblables , dé-
couvrirent tous les défauts et faits repréhen-
sibles qu'ils surent être de ce temps perpétrés
en France, à Naples et à Rome, en chargeant
sur le maréchal de Gyé, dont est touché au-
dessus, disant par leurs personnages audit
maréchal, que : son trop chauffer cuit et
son trop parler nuit. Aussi n'épargnèrent-ils
les trésoriers et clercs des finances, ni aucuns
de ceux de l'armée de Naples , qui s'en étoient
fuis; et puis passèrent iceux momeurs par
Rome , et Dieu sait quels lardons ils y semè-
rent; somme, il n'y eut pape, ni cardinal, ni
empereur, ni roi, ni autre sur qui à parler eut;
y
DE JEAN d'aUTON. Il5
voir jusques à Glairée et de Furno, à qui ne
jetassent une pierre en leur jardin ; et tant en
firent, que, à la parfin, leurs jeux leur furent
interdits, et aucyns d'eux punis jusques à de-
voir être l'exemple de crainte à tous autres;
je n*en dis plus, si n'est que cil qui forfaiteur
se sent, à tels hérauts ne doit faire blasonner
ses armes , ni publier ses faits , car ils disent
souvent tout et davantage.
Le roi fit lors translater le corps de son père
le duc Charles , duc d'Orléans , de Saiht-Sau-
veur de Blois, où avoit été en sépulture, et le fit
porter aux Célestins à Paris, où est l'antique sé-
pulture des ducs d'Orléans, et là, tant honora-
blement servir, que la fête funérale fut louée
de chacun , aussi à bon droit, car le corps ,
depuis Blois jusques à Paris , fut mené en telle
manière, commesi ce fût au premier obsèque,
et mis en son curre de deuil, tout couvert de
velours noir, et le corps de drap d'or frisé de
noir, le tout semé des armes d'Orléans. Grand
nombre des seigneurs de France en deuil , des
gentilshommes du roi et des archers de sa
garde, étoient à Fe conduire, et par toutes les
villes où passèrent , comme à Cléry , à Orléans,
à Étampes , et autres lieux sur le chemin de
Paris, toutes les processions des collèges et
églises parochiales, avec les seigneurs et le
peuple desdits lieux, furent au-devant du corps;
et tous prêtres qui pour le défunt célébrer
m. 8
I i4 CHRONIQUES
voulurent^ furent payés et repus , et tous les
pauvres qui furent trouvés par les chemins
eurent chacun un grand blanc pour prier
Dieu pour Fàme de celui bon prince. A l'ap-
procher de Paris jusques au Bourg-la^Reine ,
furent au-devant du corps tous les princes et
seigneurs qui lors étoient en cour, toute la
cour de parlement, le prévôt et les seigneurs
de Paris, l'université, Tévêque de Paris avec
tout le clergé des collèges de la ville en pro-
cession : tant d'hommes en deuil et portant
torches étoient là, et telle multitude de peu-
ple , que le nombre étoit plus grand que mon
estimation ne pou voit comprendre. Toutes les
cloches de la ville sonnèrent à cette venue ,
en manière qu'on n'eût là ouï tonner; quoi
plus? en cette manière triomphale fut porté
le corps en l'église des Gélestins , et là , trè&*
honorablement servi et somptueusement sé-
pulture.
En ce même temps, le roi transmit en am-
bassade maître Georges d'Âmboise , légat lors
en France, devers le roi des Romains étSint
lors en Allemagne : lequel légat s'en alla bien
accompagné d'évêques et autres seigneurs d'É-
glise et de gentilshommes à grand nombre ; et
lui avpit baillé, le roi, vingt-quatre archers de
sa garde pour le conduire , lesquels portèrent
en leurs hoquetons chacun quatre mille écus
que le roi envoyoit audit roi des Romains,
DE JK^N p'aUTON. Ii5
pour certaine cause et aucun traité fait entre
eux (à porte close , quant à moi). Si s'en alla
donc celui légat faire son message d'ambas-
sade y lequel Ait honorablement reçu et dou-
cement traité dudit roi des Romains et des
princes d'Allemagne ; et ouï sur son dire telle-
ment^ que ce qu'il demandoit il obtint, et ce
(ait 9 se mit à chemin pour s'en revenir en
France.
A la fin du mois de février, le roi se trouva
dfidans Paris, tout altéré et m^l de sa personne,
pour la froideur et humidité dudit lieu , qui
par temps d'hiver est moult froid et moite;
parquoi ses médecins lui dirent que le change-
ment de l'air et l'éloing de ce lieu où il étoit
lui allégeroient son inal , et que, pour le mieux
de sa santé, besoin étoit de s'en aller autre
part : ce qu'il fit , car incontinent délogea de
Paris et s'en alla par eau jusques au pont
Saint-Cloud , et outre , pour le danger dudit
pont, sur lequel nul roi de France ne passe.
De là s'en alla par terre j usques à Chartres y à
Ghâteaudun , à Bon ne val et à EJors , là reine
toujours avec lui. Audit lieu de Bloi^ se trpuva,
par un temps , assez bien , et fit très-bonne
chère , et là , avec la reine et Madame Claude,
leur fille, fit joyeusement sa fête de Pâques,
$ur laquelle finirai ma chronique de l'an i5ô4^
pour commencer des faits de l'an ensuivant.
l6 CHRONIQUES
XXVL
€i cammtnce la cï^xoniqnt it Statut dr Tan 1 50?^
parlant au prnnirr Vnnt gtïhe maladie Iront
It toi fut lavB durnnntt atteint*
En l'entrant du mois d'avril, en l'an i5o5, .
le roi , derechef, se trouva tout débile et fort
malade , et tant , que ses médecins ne savoient
bo/mement par quel régime y remédier , dont
eurent grand doute en son affaire; car de
fièvre continue et chaud mal fut tant épris ,
que, plusieurs jours, le boire, le manger et
le dormir perdit, si que chacun pensoit qu'il
en fut fait. La reine , qui plus en son mal se
sentoit intéressée et qui l'aimoit comme soi-
même, étoit nuit et jour en place pour le ser-
vir de ce qu'elle pou voit et le secourir de ce que
métier lui étoit, et pour le réjouir, devant
lui, montroit visage riant et lui usoit de joyeu-
ses paroles; mais, à part, toute couverte de
larmes, sedquloit si três-amèrement que nul
la voyoit qui de pitié ne pleurât : nul entrait
dans sa chambre, réservés ceux qui étoient
ordonnés pour le service , desquels furent
François d'Orléans , comte de Dunois , messire
Louis de la Trimoille , premier chambellan,
maître Florimond Robertet, l'évêque de Pé-
rigueux , son aumônier , et frère Jean Glairée,
DE JEAN DAUTON. Iiy
son confesseur^ lequel l'enhortoit moult bien
de son salut. Aussi celui se montra très-ca-
tholique prince^ car il se confessa révéren-
tement^ et les divins sacrements de l'Église
très-dévotement reçut, et en la présence de
messire Guy de Rochefort , son chancelier , et
de Florimond Robertet , fit son testament. Or
avoit-il singulière fiance en Dieu et souve-
raine envie de guérir , qui sont deux choses
qui de mort à vie souvent ramènent les hu-
mains ; dont lui , étant en son grabat , se voua
à la sainte**hostie de Dijon, où toujours avoit
eu entière dévotion et souveraine • révérence.
Durant cette maladie, aux évêques et sei-
gneurs de l'Église du royaume de France, et
par tous les pays du roi, fut commandé de
faire processions et prières pour sa santé; ce
qui fut fait par plusieurs jours où le clergé et
les nobles s'assemblèrent de toutes parts , fai-
sant leurs dévotes oraisons envers le Consola-
teur des désolés , pour la guérison de leur bon
prince : à ce ne faillit le pauvre peuple de
France, qui mit lors son labeur en oubli pour
y accourir à troupeaux, les mains jointes et les
yeux tendus à mont, criant à haute voix : « Hé-
las! vrai Dieu, salut des espérants en toi, jette
sur nous les yeux de ta miséricorde , et nous
étends la main de ta grâce, et regarde en pitié
l'état du royaume de France que des armes
célestes tu- as ennobli et enrichi de ta foi chré^
Ild CHRONIQUES
tienne , auquel Ion nom divin est hautement
honoré et ta sainte (bi dignement exhaussée.
Ores y avoit ta bonté mis un prince de floris*
sant bruit ^ renommé^ loué de toutes vertus ^
sur les requis le plus exquis ^ et entre les bons
le meilleur : hélas! Fortune^ ennemie de prôB-<
périté et marâtre d'humaine gloire, le tient
ores languissant en la ôouche dé maladie , de
qui la main teiioit jadis en crainte ses enne-
mis , et ses sujets en repos. Régarde, Dieu,
regarde à la plaie de notre chef, tant griète
que nous , ses pauvres membres , en commen**
çons à sentir i'amère douleur, et ne nous laidde
comme peuple sans ducteur ou brebis sans
pasteur : écoute les piteuses clameurs de ton
pauvre peuple, sire Dieu, et ne mets le cri de
la commune gent à dépris : car l'oreille de ta
douceur a toujours sa voix ouïe et sa prière
exaucée ; si , te supplions , notre père Dieu ,
que à cette oraison nous sois enclin , et à cette
requête, ptôpice; en donnant prompte santé
et longue vie à notre roi très-chrétien. »
Ainsi faisoit le peuple de France piteuses
complaintes pour là maladie du roi , et dévote
ôr ài^on pour sa santé ; âveô ce , la reine trahs-
ïnit hâtives postes devers le Pèrê*Saint pour
avoir pardons et indulgences a tous ceux qui
dévotement voudroient prier Dieu pour sa
guérison et prospérité : dont ledit Sâint-^Père
y élargit tant du trésor divin et apostolique
DE JEAN DAUTON. 1 19
grâce^ que , en tout le royaume de France et
par tous les pays du roi deçà et delà les monts^
envoya le jubilé^ et^ afin que chacun fût plus
enclin de prier Dieu pour le bon prince j or-^
donna^ ledit Père-Saint^ que, au quinzième
jour du mois de juillet ensuivant, seroient
faites processions générales et porté le corps
sacré de Jésus-Christ comme au jour de sa fête,
et que tous confèset repentants, en priant Dieu
pour le roi et sa santé , gagneroient les grands
pardons, comme en l'an du jubilé à Roilie.
. Le cardinal d'Amboise , légat susdit , s'en re-
tournoit lors de son voyage d'Allemagne, qui,
par les postes courant de lieu en autre, sut
les piteuses nouvelles de cette griève maladie;
s'il fit lors mauvaise chère , non sans cause ;
car il , à l'effort de ce malheur , voyoit la chaire
de son autorité ébranlée et l'appui de sa pros-
périté froissé , et tout le royaume de France
en chemin périlleux et dangereux hasard : ce
qui lui remplit le cœur d'ennuyeux soupirs, et
les yeux d'angoisseuses larmes, et, pour avoir
extrême refuge au souverain remède , tendit
les mains aux cieux et la pensée envers Dieu ,
à qui fit très-humble prière et dévote oraison
pour l'allégement du mal de son bon prince
et souverain seigneur )e roi ; puis adressa sa
requête à la glorieuse mère de Dieu , avocate
des humains, et, le plus tôt qu'il put, s'en vint
à Cléry , où , devant l'image de la vierge Marie,,
130 CHRONIQUES
célébra très-dévotement ^ et fit ses oblations
et prières d'intention pure et bonne volonté y
ec puis s'en revint devers le roi, qui toujours
étoit au lit. La reine ne cessoit de prier Dieu
et les saints, et faire votes et promesses pour
sa santé. Messire Louis , sire de la Trimoille,
qui moult se douloit de ce cas, le voua à
Notre-Dame-de-Lience , promettant y aller à
pied. Somme, chacun pour lui promettoit
d'offrir sa chandelle au saint où sa dévotion
étoiCQuoi plus ? tout le royaume de France
étoit troublé de cet affaire. . Or fut le roi ,
durant cette maladie , par défaut de repos ,
^ tant affoibli , que ses spirituels sensitifs en-
trèrent en rêverie, et, après divers propos,
demanda Madame Claude, sa fille, laquelle
lui fut présentée par madame de Tournon , sa
gouvernante; puis voulut avoir son épée et
une javeline 4ont il lui souvint lors : pour lui
complaire, lui fut baillé, en lieu de ce, quelque
bâton , lequel voulut bailler à Madame Claude ,
disant que nul autre qu'elle, s'il ne vouloit
incontinent mourir, y touchât; mais cette
dame de Tournon , voulant aider à soutenir
celui bâton, -y toucha; ce que le roi avisa, et
dit qu'elle étoit morte puisque à ce bâton avoit
touché. Dont ses médecins et ceux qui autour
de lui étoieht , pour soutenir son dire et aider
à son imagination , lui dirent qu'il étoit vrai,
et la firent ôter delà et cacher par un temps,
DE JEAN DAUTON. 121
et puis ramener devant lui : de quoi s'émer-
veilla y en disant qu'il pensoit qu'elle fut pieça
morte ^ laquelle dit^ pour toujours lui com-
plaire y qu'il étoit vrai ^ et que y après sa mort^
avoit été en paradis où Notre-Dame l'avoit
ressuscitée, laquelle mandoit au roi qu'il bût
et mangeât > et que tantôt seroit guéri : ce qu'il
fit /et peu après reposa bien à |)oint9 dont ses
médecins^ qui toute peine prenoient à lui se-
courir^ furent joyeux y et peu à peu y à l'aide de
Dieii y le mirent sus ; dont tout le peuple du
royaume de France rendit grâces à Notre-Sei-
gneur.
Durant le grand accès de cette maladie^ par-
tout^ et mêmement par les pays du roi ^ fu-
rent nouvelles qu'il étoit mort ; dont aucunes
des villes de France furent fermées et les châ-
teaux gardés y et en la duché de Milan fait bon
guet^ et tant que messire Charles d'Àmboise,
gouverneur dudit pays^ fit serrer les gens
d'armes et mettre vivres par les places fortes
de ladite duché de Milan ^ et pria les seigneurs
dudit pays être bons et loyaux envers la cou-
ronne de France, sous laquelle seroient tenus
en liberté et défendus des ennemis.
122 CHRONIQUES
XXVII.
JD^ la manih^ tlvan^e ie la mortt^'ttti^ îram^ gnt^-
wm nommic %t)dma6etiK tfeptnoUe ^ intmîrio
ï^n rot| qui moumt lar0 m la nill^ \tt ièènts.
A Gènes pareillement fut dit pour vrai nou*-
velles de la mort du roi : de quoi tes Genevois
montrèrent par semblant être moult troublés^
et pensèrent sur leur affaire ce qu'ils voulu^
rent; et entre autres^ fut une dame genevoise
nommée Thomassine ËspinoUe ^ dont j'ai parlé
ci-devant; laquelle montra bien ici le nœud de
Tamour des bonnes femmes indissoluble , et
leur constance immobile; car^ à l'exemple de
la bonne Julia^ femme de Pompée , qui voyant
les habits de son seigneur teints du sang des
bétes ordonnées au sacrifice > lecuidant mort^
sans autrement s'en enquérir^. creva de deuil;
cette dame recommandable ^ au seul rapport
de la première voix^ disant : «Le roi est mortl »
laissa toute cure mondaine et plaisir humain >
pour se retirer en sa chambre de deuil , où ré**
pandit un torrent de lannes/et rendit un
million de soupirs^ disant : rc Ores est mort
le mien intendio , accroît de mon état , support
de ma vie et défense de mon honneur : ce qui
m'ôte l'envie de plus vivre, et me donne
vouloir de finir mes jours. » Ainsi se douloit^
DE JEAN DAUTON. 123
réplorée dame^ montrant comment son in-
tendio étoit d'elle bien youlu^ et Tamour dont
elle lui en vouloit^ qui étoit ^ comme j 'ai dit ^
entre eux honorable et au préjudice de nuls.
Ores en fut tant^ ((ue la pauvre dame^ éprise
de deuil et environnée de regrets^ fut| par
l'accès de mélancolie^ conduite jusques au lit
de la mort 9 qui ^ huit jours après ce^ par une
douleut* de fièvre continue, lui sépara l'âme du
corps; dont les Genevois en firent funérale
fête, et moi, historial récit tant pour révéler
la nouVelleté du cas que pour magnifier le fé^
minin amour. En ce temps , la reine voyant
le roi convalescer et recouvrer santé, et que
hors du danger de sa. maladie étoit , s'en alla
en son pays de Bretagne, accompagnée des
princes et seigneurs de France et des barons
et gentilshommes de sondit pays à grand nom-
bre , où tant honorablement fut reçue , que
ce fut un merveilleux triomphe. Toutes les
villes où elle pâssoit lui furent tendues et les
chemins nettoyés ; les seigneurs de l'Église et
les gentilshommes du pays, avec les marchands
et tout le peuple, lui furent au-devant et l'ac-
cueillirent tous de vouloir cordial et* joyeuse
chère. A Nantes et à Rennes , et es autres prin-
cipales villes de son pays , se tint l'espace de
cinq mois , où , presque durant lequel temps ,
tint ses Etats et mit ordre en toutes les af--
paires de ses terres de Bretagne, et de jour
134 CHRONIQUES
en autre avoit nouvelles du roi : lequel étoit
sus et faisoit très- bonne chère ^ et ainsi se
trouvant allègre , eut envie de s'en aller à
Tours j ce qu'il fit , et passa par Âmboise j où
séjourna quatre jours. Là étoit madame d'An-
gouléme et monsieur François d'Ângoulême
son fils 9 et Marguerite sa fille > lesquels le
roi emmena avec lui à Tours ^ et les fit lo-
ger en son logis du Plessis^ où là 'séjourna
par l'espace de deux mois ou environ ^ en pas-
sant le temps à divers ébats/ l'une fois à voir
tirer ses archers ^ l'autre à regarder chevau-
cher ses grands chevaux^ et l'autre à chas-
ser les sangliers dedans le bois du parc où
monsieur d'Àngoulême^ étoit toujours quant
et lui; tous plaisants déduits^ et joyeux passe-
temps lui furent faits lors^ pour toujours le te-
nir en liesse; chacun lui disoit propos nou-
veaux et étranges nouvelles y et entre autres y
lui fut dit ^ par vrai rapport d'aucuns Genevois
et autres qui étoient venus de Génes^ comment
dame Thomassine ' EspinoUe ^ dont j'ai écrit
ci-dessus , étoit morte ^ et ce ^ pour avoir ouï
dire que le roi étoit mort y et lui fut compte
des regrets qu'elle avoit faits et de la manière
de sa mort : de quoi le roi fut moult émer-
veillé et bien marri; mais à ce ne put nulle-
ment remédier ni autrement satisfaire^ si
n'est, pour publier sa vertu et amplifier son
mérite , voulut que par écrit présent en fut
DE JEAN d'aUTON. laS
mémoire future , et pour ce faire , me donna
la charge que lors écrivois sur les gestes de
France^ et me dit que messire Germain de
Bonneval^ gouverneur de Limosin^ m'averti-
roit de cet affaire comme celui qu'il en avoit
embouché et la vérité en sa voit. Dont m'en'
allai au logis de celui gouverneur, lequel
me déclara toute la chose, ainsi que par écrit
je l'ai ci, en ma chronique , rédigé.
XXVIII.
ta Complainte it (S>tne^ mv la mort iie ïaamt
Wi\(mamne €dpinolU^ fêéntioùm^ tuavxt tnt(ndt0
du rot ^ atic r€pttapt)ie et U fleuret
Impétueux vent , coursoire Vulturne ,
En Orient menant bruit diuturne ,
Contre Aquilon descendant de son pôle ,
Là'Sus en l'air faisant leur monopole
Et bruyants cris sur l'heure conticine ;
Saturne ayant sa buccine argentine
En l'ascendant du palais Capricorne ,
À son public par les cieux crie et corne ,
Et retentit ses tons mélodieux
Pour réveiller les déesses et dieux ,
Disant à tous les célestes consorts :
« Levez«vous sus , mettez-vous aux essors ,
Et allez voir la région terrestre
Pour ne laisser plus là-bas en terre être
Celle qui est tant digne de louanges ,
Qu'elle doit bien être avecque les anges ;
Car sa vie louable et méritoire
A desservi son lieu au consistoire
120 CHRONIQUES
Des immortels , et posséder le trône ,
Sidéréal , comme sainte matrone ,
Qui à son los tant fait magnifier,
Que après sa mort se doit déiGer ;
C'est le vouloir- des dieux et le plaisir
Qu'elle vienne les cieux prendre et saisir,
Et qu'elle soit tôt élevée et source ,
Et mise sur les Pléiades et l'Ourse ;
Car elle fut en vertus coutumière ,
Dont sera là spectacle de lumière.
Pour la gloire d'icelle amplifie?)
Et aux autres mieux exemplifier. »
Sur ce , j'ouïs ce cri finir et taire.
Et Jupiter laisser le Sagittaire ,
Pour saillir hors de sa claire maison ,
Disant aux «sorps célestes : « C'est raison ,
Puisqu'en terre fut d'honneur tant parée ,
Qu'aux cieux lui soit mansion préparée ,
Et qu'il n'y ait zodiacal degré
Qu'à son plaisir ne monte et à son gré. »
Ce dit , Phœbus , du palais du Lion
Jeta là bas des rais un million ,
Pour éclaircir le monde bruineux ,
Et faire à mont un chemin lumineux ;
Mercure y vint , à sa tête canine ,
Qui doucement à sa Vierge bénigne
Se montra là gracieux champion ;
Mars détourna la queue au Scorpion ,
Pour ne vouloir le chemin empêcher ^
Vénus aussi vint sa Libre approcher,
Pour la paret* de rameaux et de fleurs ;
Diane n'eut lors voulu être ailleurs ,
Mais la chambre du Cancre avpit opverte ,
Et de nymphes tapissée et couverte.
Ainsi chacun d'iceux fit son devoir
Pour accueillir la dame et recevoir.
Comme étoit dû à cette bienheurée
Plaisante au monde et aux cieux désirée .
DE JEAN D AUTON. 137
Je ne savois encore à qui c'étoit ,
Que tant d'honneur là*sus on apprêtoit ,
Mais tôt après au vrai fus avertie
Qu'une dame mienne étoit départie
De ce siècle, en celle nuit passée ,
Et qu'elle étoit de douleur trépassée.
Or en sus-je les piteuses nouvelles
Qui |ie me sont ni plaisantes ni belles ,
Par les clameurs du peuple Genevois ,
Que j'entendis crier à haute voix ,
Disant : « Hélas! Thomassine EspinoUe ,
Qui nous étoit guidon et bannerolle ,
Et l'entretien du roi notre bon prince ,
Le seul recours de la nôtre province,
Est morte ! Hélas ! que fera la cité
Désolée , puisque celle perdons ,
Que ne pouvons plus recouvrer par dons ? »
Ainsi étoit pleurée et regrettée ,
Dont en sera ma Complainte traitée.
GoMPLAIMTE EI(iÉGIAQUB.
•
Oyant les cris , les laments et delas ,
Les pleurs, les plaints, les soupirs et hélas ,
Que pour la mort de celle furent faits ,
De larmoyer mes yeux ne furent las ;
Mais en laissant tout plaisir et soûlas ,
Et chargée de deuil outre mon faix ,
En recordant les grâces et bienfaits ,
Et sa valeur tant regrettée et plainte ,
J'ai bien voulu dicter une Complainte
Pour faire ici commémorer son nom ,
Disant à tous : Si sa vie -est éteinte , ^
Toujours en los fleurira son renom !
Pourquoi doncques n'eut-elle longue vie
Puisqu'elle^avoit^boj» vouloir et envie
De profiter en veFt;q^ux propos?
Elle n'avoit pas la mort desservie ,
1 28 CHRONIQUES
Ni ne devoit si tôt être ravie ,
Mais tout temps vivre en très-heureux repos ?
Réponds ici , ô fatale Atropos ,
Qui sans raison , de tes cruentes mains ,
Romps les filets de la vie aux humains ,
Bfalgré Clotho et Lachésis tes sœurs?
Tes faits sont trop cruels et inhumains,
Quand sous ta main nuls hommes ne sont sûrs !
Par coup soudain celle as rendue morte ,
£n démontrant ta périlleuse sorte ,
Dangereuse , diverse et importune ;
Mais un remords sur ce me réconforte,
C'est qu'elle fut constante , ferme et forte.
Contre l'assaut de perverse fortune.
On n'en devroit pas louer plus fort une
Que celle-ci , que chacun dit et vante
Àvoiç été belle , bonne et savante ,
Sage , riche , gracieuse et bénigne ,
Honorable^ très faconde et prudente ,
£t parangon de grâce féminine.
Si par larmes épandre et ruisseler,
Ou richesses tôt désamonceler.
Était pei*mis de révoquer les âmes ,
Je ne voudrois jà tant dissimuler,
Que tout ne misse à celle rappeler,
Comme la plus désirée des dames.
Or, est son corps transi , entre lés lames
De ses parents trépassés et amis.
Hélas ? pourquoi est-il ainsi là mis ,
Pour devenir si vile pourriture ,
£t aux vermets de terre être submis ,
Qui fut le chef des œuvres de nature?
O Genevois, que ferez- vous ici.
Si n'est douloir et pleurer de souci ,
Pour la perte qui vous est advenue
DE JEAN D^AUTON.
Par le décès du corps qui est transi ,
Que vous voyez en la terre être ainsi ,
Ce qui vous est dure déconvenue ?
Le temps requiert aussi , l'heure est venue
Que vous devez porter le noir habit ,
Pour démontrer le funéral obit
D'une qui fut la plus qu'autre estimée ;
Celle perdez par un cas trop subit ,
' Qui seule étoit mieiâL digne d'être aimée.
Que faites-vous , mesdames Genevoises ,
Damoiselles , marchandes et bourgeoises ,
Chambrières , servantes et esclaves ?
Àpprochez-vous plus près que de deux toises ,
Pour lamenter en lieu de £ûre noises ,
Et ne soyez à plourer ici graves.
Laissez à sec sur le sablon vos naves ,
Et épuisez toute l'eau de la mer
Pour la venir en ce lieu consumer
Par le dégoût de vos yeux larmoyents :
Celle est morte , qui , pour vous renommer,
Sur les autres a trouvé les moyens !
Vous , Neptunus , qui la mer gouvernez
Et les voiles faites cingler au vent ,
Venez ici et nous entretenez ;
Plus ne pourrons saut yons aller avant ,
Car nous avons perdu par ci-devant
Le gouvernail de notre navigage ,
La conduite de tout notre passage ,
L'appui tenant notre sûre espérance ,
L'intendio du noble roi de France.
Dame Aurora , qui avez arrosée
De vos larmes la terre en plusieurs lieux ,
Pleuvez ici celle douce rosée
Que pour Cygnus dégouttez de vos yeux :
Vous ne pouvez , ce crois-je , faire mieux ,
i in.
129
l30 CHRONIQUES
CSar celle-là , qui plus étoit louée
D'excellent prix de beauté avouée ,
Et qui portoit tous les titrer d'honneur,
A rendu l'âme au céleste Seigneur.
Vous , Eacus , Minos et Rhadamant ,
Qui de tous droits infernaux décidez ,
€rardez-vou8 bien de faire jugement
Contre celle , et que n'y procédez ;
Ou si de tant , certes , vous excédez ,
Tantôt sera'sentence révoquée ;
Car jà sa cause est mise et évoquée
Au grand conseil du divin consistoire ,
Où tous les dieux tiennent leur auditoire.
Tisiphone , Alecto et Mégère >
' Pluton, Charon, Belidès, Tantalns,
Et tous ceux qui en lieu de réfrigère
Êtes plongés es infernaux paluds ,
A cette-ci ne ferez vos saints ;
Car du gouffre obscur, puant et noir
Où vous êtes , jusques à son manoir,
Qui est plus beau que les champs Ëlysées,
N'a sur chemin adresses ne brisées.
Laissez les fleurs , ô déesses Napées ,
Et appelez les fontales Naïades ,
Et aux forêts de verdure drapées
Allez quérir Satyres et Dryades ;
Sonnez aussi à ces Hamadryades ,
Que trouverez sur les arbres perchées ,
Dessus les monts Oréades couchées ,
Faunes aux champs , en mer les Néréides ;
Amenez-les ici à mes aides.
O Narcissus , qui eûtes en dédain
La douce Écho en bon point jeune et belle.
Vous n'euBsiez pas dit refus si soudain
DE JEAN d'aUTON. i5l
De œtte-ci , ne tant été rebelle :
Tant de vertus avoit et grâce telle
Mais qu'elle n'eût parole ou regard chidie} ,
Qu'oncques homme tant fot grand , bel ou riche,
Ne la snt voir, aviser oa o«ïr,
Qui n'eût désir de son amour jouir.
Sus, Terpander, florissant en musique ,
Et ApoUo le doux harmonisant ,
Mettez à part la science et pratique
De votre chant ; plus n'est ici duisant.
Yoniy Orphéns, tant bien citharîsant
Que les Enfers endormez pour vos sons ^
Et Arion , qui faites les poissons
Danser en mer, quand la harpe touchez :
Fuyez d'ici et plus ne m'approchez.
Car vraie amour et douloureux regret.
Dont elle fut jusques au cœur atteinte',
Pour son seigùeur, intendio secret ,
Le cuidant mort et sa vie être éteinte ,
Pour trop serrer le lien d'amitié ,
C'est un bien-fait et un cas de pitié
Qui ne se doit à jamais oublier.
Mais en tous lieux crier et publier.
Que diront pluscnatenr» et poètes
De Thisbée , d'Héro et de Phylis,
De Médée fille du roi iEtes ,
Dont amours ont les corps ensevelis ,
D'Érigone , de Scylla dont je lis^
De Julia et Dido de Garthage?
Celles doivent laisser en bas étage ,
Et à cette fonder un oratoire ,
Où tous ses faits seront mis en histoire.
Elle a bien fait des couvres tant louables
Que par écrit se doivent rédiger
l3a CHRONIQUES
Et engraveren pierres et en tables,
Pour les mettre en vue et ériger :
Elle a voulu les vices corriger,
Et approuver les grâces et vertus ,
Les affamés repus , les nus vêtus ,
Servi à Dieu et bien aimé l'Église ,
Et tout son temps vécu à cette guise.
Ennuyeux n'est ce conte à réciter.
Dont le surplus du dire je révoque.
Mais toutefois pour mon dû acquitter.
Vêtus en noir et portant même toque ,
Mes citoyens à ce deuil je convoque ,
A celle fin que chacun soit recors
De la dame dont ici git le corps ,
Et qu'elle soit tant pleurée et doulne ,
Qu'on connaisse qu'elle étoit bien voulue.
Le long propos de ce piteux affaire
Tant me réduit à courroux et à deuil ,
Que je ne sais certes si je dois faire
Plainte de bouche ou fondre en larmes d'oeil.
C'est un regret dont si fort je me deuil ,
Que mes soupirs , qui toujours sont en l'air,
Me syncopent et rompent le parler,
Tant que je suis à ce moyen contrainte
Faire silence et finir ma Complainte.
L'ÉPITAPHE PABLANT PAR LA BOUCHE OS LA OEFUNTB.
Comme chacun au tour du malheur tombe,
Ici dessous cette massive tombe ,
Suis morte , hélas ! et périe avant âge ,
Sans nul répit avoir pour l'avantage
De jeunesse dont j'étois emparée ,
Et de beauté moult richement parée
De biens mondains dont aussi j'en acquis
Moult largement , quand à Gênes naquis ,
DE JEAN d'aUTON. i55
Où j'ai vécu doucement à séjour.
Et demeuré là jusques à ce jour.
Auquel lieu vint, conune j'étois en vie ,
Le noble roi de France ayant envie
De visiter sa superbe cité ,
Où se trouva comme s'il fut cité :
C'étoit le preux roi douzième Louis.
Je le vis là , l'entendis et l'ouïs,
Parlai à lui au mieux que faire pus ,
Et mon regard sur lui à faix repus ,
Si bien qu'amour me fit tôt mettre en quête
De l'accointer, dont je fis mon enquête
Et demandai la grâce du bon prince,
Qu'il m'octroya , disant que je la prinsse ;
Puis me voulut laisser et retenir,
L'intendio , sans autre erre tenir.
Hélas ! j'ai bien ce noble don prou cher.
Car oncques4)uis ne laissai approcher
Homme de moi , non certes mon mari
Qui maintefois en a été marri.
Deux ans ou plus, j'ai toujours maintenue
Cette vie et pour lui main tenue ,
Et eusse fait tant qu'au monde eusse été ,
Et pour lui seul tout mon cœur exciepté ;
Mais Fortune , celle marâtre adverse,
Disant ainsi qu'elle m'aura traverse ,
Et ne voulut souf&ir ce, ne permettre ,
Comme sera ici touché par mètre :
Car une voix m'envoya pour me dire
Qu'il étoit mort, dont fus éprise d'ire
Et de courroux , tant que lors je m'accouche ,
Ne oncques puis me levai de ma couche.
Disant : « Hélas ! ah! Mort ! trop est mortel
Ton dur assaut , si par toi est mort tel !
Car s'il étoit, comme on dit, trépassé.
Mon corps voudroit ce pas être passé.»
En ce disant, la fièvre continue
Me vient saisir et tant me continue^
1 54 CHRONIQUES
Qa'à la parfin mes esprits tamt lassés
Ne parent pins soutenir tel aooès ,
Dont commençai les membres à étendre ,
Tirer du cœur q«i da travail est tendre ;
Lors vient la mort qui les deux yeux me boudie ,
M'étreint le pouls et me ferme la bovcfae.
Ainsi laissai les choses temporelles.
Dont maintes ont souvent mal temps pour elles.
Hélas ! sire, sojez-ci enseigneur,
Si vraie amour estoa gk en seigneur,
Si vous êtes après moi survivant
En ce monde où n'j a sur vivant ,
Ne mettez pas oelsi corps en onfali »
Que vous avec tant de grâce ennoMt :
Puisque pour vous il est mort sons la lame ,
Veuillez avoir souvenance de l'âa
RbGBET que fait LI EOI POUE la MOET os sa dame IHTEHDIO.
Cruelle Mort , de dur venin éprise ,
D'amer poison enracinée et prise
Et de fièvre pestiféré entachée ,
Pourquoi as-tu par celée entreprise
Celle dame aa dépourvu surprise ,
Et contre elle ta fureur attachée ?
Elle n'étoit pas encore tachée
De vieillesse , ne de son gris pelage ;
Mais au printemps de son florissant âge ,
Belle , honne , sage , riche et discrète ,
Or, est- elle morte par ton outrage:
Toujours la plains et sans fin la regrette !
En fait d'hdnneor étoit si bien apprise ,
Qu'elle lie fut en sa 'vie reprise
D'aucun méfait, et de mal reprochée.
Or l'avois-je pour intendio prise ,
Et elle moi, de quoi mieux je me prise ,
Vu les vertus dont cWe étoit merchée.
DE JEAN d'aUTON. l35
Tant fut certes de mon cœur approchée,
Qae pour son bien maintenir en'psage,
Peusse bien fait à Grénes on voyage ;
Mais de maie heure est morte la^uvrette.
Hélas ! c'est bien un merveilleux dommage :
Toujours la plains et sans fin la regrette !
Elle vivant, j'ai sa valeur comprise.
Tant qu'il ne faut que morte la déprise ;
Mais est requis que par moi soit cherchée ,
Voire du cœur que regret autorise
De ce faire; et le cas favorise ,
Disant qu'amour ne peut être cachée ;
Ce que sait bien ma pensée empêchée ,
Mes sens ravis et mon triste courage, '
Qui ne peuvent oublier l'avantage
Que me fit lors tant qu'ores en sufl&ette :
Son corps en est en terre pour 6tage.
Toujours la plains et sans fin la regrette !
Prince , j'ai eu son amour en partage ,
Dont elle aura de moi, pour héritage.
Prière , adieu et oraison secrète ;
Je ne lui peux donner autre 9u£frage ,
Si n'est qu'ici en ce bas monde et frage ,
Toujours la plains et sans fin la regrette !
Celle est morte qui a vécu sans blâmç ,
Et eu le bruit de tant heureuse famé ,
Qu'impossible seroit de trouver homme
Qui sût nombrer la moitié de la somme
Des grands vertus qu'avoit la noble dame.
Qui veut savoir comment elle se clame ,
Je ne la veux certes celer à âme :
Thomasaine Espinolle se nomme
Celle.
Ci finira ma fûteuse épigramme.
1 36 CHRONIQUES
Louant les faits et priant pour son âme ,
Gomme regret, de ce faire, me somme^,
Et vraie amour qui me commande en somme ,
Si j'aimais lors , encore vent que j'ame
GeUe.
Après que j'eus cette élégie mise à fin^ j'en
présentai audit lieu de Tours ce que j'en avois
fait au roi , pour lui donner de ma part quel-
que diverse nouvelleté et moyen d'agréable
passe-temps : ce qu'il avisa de mot à mot , et,
comme depuis par aucuns me fut dit ^ l'envoya
à Gènes pour faire mettre sur le tombeau de
la défunte, en signe de continuelle souvenance
' et spectacle mémorable. En cette manière se
passa une partie du temps de cette année , que
le royaume florissoit en paix et le peuple pros-
péroit à profit. Quoi plus ? si n'est que le très-
louable prince, comme chef des vertueux et
exemple des bons , eut toujours connoissance
du service de ses gens et souvenance de leurs
bien*faits , tant que sous sa main le mérite de
chacun étoit ; selon son état , hautement ré-
munéré et récompensé dûment : à ses servi-
teurs lais donnoit grosses offices et bons gages;
à ceux de l'Église, prélatureset bénéfices, et
afin que nul demeurât sans en avoir, quand
de quelque évêché ou abbaye faisoit pourvoir
ses plus recommandés, de leur dépouille revê-
toit les autres ; et qui plus est , en grâce, de re-
connoissance étoit tant clairvoyant, que de
DE JEAN d'aUTON. iSy
son propre motif pourvoyoit ceux des siens
qui n'a voient en cour amis pour les avancer,
ou audace pour en demander : qui est œuvre
louée de la bouche de tous et moyen d'at-
traire le cœur de chacun. En ce même temps,
encolloquaplusieursdontle bien-fait m'est ré-
duit à mémoire pour en avoir eu ma part ,
telle que, par son commandement, du cardinal
de Narbonne, lequel, devant ce, avoit pourvu
de plus, j'eus lors le prieuré de Clermont de
Lodève en Languedoc : ce qui de moult ren-
força l'entretiennement de mon état, et m'o-
bligea de plus à prier Dieu pour la prospérité
du donneur. Or avant : ici est à dire que Phi-
lippe d'Autriche, archiduc, faisoit lors la
guerre au duc de Gueldre, parent du roi, et de
tout son pouvoir contrarioit au vouloir dùdit
seigneur, et mémement pour l'évêché de
Tournay, dont il vouloit pourvoir un des
seigneurs de son conseil , nommé Charles du
Hautbois , et avec ce , faisoit prises et surprises
sur les droits de la juridiction de Tournay,
appartenant au domaine de la couronne. Par-
quoi le roi envoya en ambassade par divers
lieux Engilbert , monseigneur comte de Ne-
vers, avec grand nombre de gentilshommes,
et bien accompagné de gens de conseil, des-
quels étoient maître Jean Poncher, évêque de
Paris; maître Pierre de Saint- Andrieu , juge-
mage de Carcassonne , et maître Jacques Oli-
1 58 CHR0NIQUB9
vier, son avocat en p^Lrlement : auxquels ne
voulut ledit archiduc donner audience j ni te-
nir paroles d'amitié, ni faire raison de son
tort. De quoi , le roi , averti , délibéra donner
secours contre lui au duc de Gueldre , et lui
£ûre réparer par force le méfait que par ami-
tié ne vouloit amender.
Toutes ces choses révolues, le roi s'en alla
de Tours à Âmboise , où séjourna cinq jours ,
et puis tira droit àBlois , où devers lui vint en
ambassade, pour le roi d'Angleterre , un che-
valier anglois nommé messire Charles de Som-
breset , parent dudit roi d'Angleterre : lequel
ambassadeur fut du roi honorablement reçu
et festié à souhait et ouï sur ce qu'il vouloit
dire et demander, qui étoit que ledit roi d'An-
gleterre , qui bon pour les François avoit tour
jours été et étoit, en voulant de plus en plus
fort être, et, pour accroître l'alliance et renfor-
cer l'amitié d'entre le roi et lui , demandoit
avoir en mariage Marguerite d'Angoulême,
proche parente du roi ; et sur ce , bailla, ledit
ambassadeur, par articles, l'intention dudit
roi d'Angleterre, et tout ce qu'il vouloit dire.
Le roi vit ceux articles et lut de point en point,
et iceux mit en conseil pour en avoir l'opinion :
le cas fut débattu à plusieurs fois, et sur ce,
allégué divers propos et maintes choses, et
entre autres , dit que si le roi n'avoit aucuns
hoirs mâles de sa chair procréés, et que si
DE JEAN d'aUTON. I Sq
Monseigneur François d'Ângouléme y par dé*
faut de ce , succédpit à la couronne comme le
plus proche et aussi que en hoirs mâles défail-
lit, au moyen du mariage de ladite Marguerite
d'Ângouléme, sœur dudit Monseigneur, pour-
roient les Ânglois , en l'avenir et contre l'or-
donnance de la loi salique, quereller, comme
par un tel cas ont fait , le royaume de France :
ce qui pourroit à telle heure mouvoir guerre
qui seroit immortelle entre les François et
Ânglois, et à la perte de tout le royaume de
France. Parquoi fut conclu, à la fin, que celui
mariage ne se feroit : dont s'en retourna ledit
ambassadeur sans autre chose faire.
Le roi s'en étoit allé lors à une petite place
nommée Madon, à deux lieues de Blois , où fit
venir la comtesse d'Ângouléme et ses enfants,
lesquels fit loger au Montils-sous-Blois, et là
vint aussi la duchesse de Bourbon , bien ac-
compagnée. Souvent fut le roi à la chasse des
cerfs et des sangliers en la forêt de Blois , qui
prés de là étoit, et passa le demeurant de la
belle saison audit lieu de Madon , où se trouva
toujours en bon point; puis s'en retourna à
Blois avec toute sa seigneurie , où tantôt après
la reine vint de son voyage de Bretagne, toute
ravie de joie de voir le roi prospérer en état
et revenu en santé.
En ce même temps, fut traité le mariage du
roi Ferrand d'Aragon et de madamoiselle
l4o CHRONIQUES
Germaine de Foix , nièce du roi : lequel Fer-
rand étoit veuf de dame Isabelle de Castille y
morte quelque peu de temps devant ce \ et pour
conduire le démené de cedit mariage , celui
Ferrand, roi d'Aragon, avoit envoyé ses am-
bassadeurs devers le roi , lesquels y besognè-
rent tellement, que par le vouloir du roi et
l'opinion de son conseil le mariage fut conclu
et accordé , et ladite Germaine de Foix , fian-
cée et épousée audit roi Ferrand , par procu-
reur, où furent faits divers ébats et joyeux
passe-temps, par lequel mariage fut dit et ac-
cordé que tous les princes et seigneurs du
royaume de Naples , qui lors étoient en cour
fuitifs de leur pays pour avoir tenu pour le
roi , seroient remis en leurs terres et seigneu-
ries.
L'archiduc, à qui lors, à cause de sa femme,
fille de la feue reine d'Espagne , appartenoit
ledit royaume , fit son armée et amas de gens
pour aller prendre possession de ses pays d'Es-
pagne et faire là son entrée; et, premier que
partir, prit trêve et abstinence de guerre avec
le duc de Gueldre, duquel il avoit prises quel-
ques places où mit grosses garnisons et bon-
nes gardes, et aussi ordonna de ses affaires
de son pays de Flandre, et laissa gouverneurs
et lieutenants pour lui audit pays , et ce fait ,
avec grand nombre de Flamands et Allemands,
bien garni de finances, se mit sur mer, tirant
DE JEAN d'aUTON. i4i
vers la terre d'Espagne , et par quelque temps
lui et ses gens eurent vent à gré ; mais 4 l'ap-
procher d'Espagne, leur survint une fortune
de mer tant impétueuse , que tout son navi-
gage fut soudainement séparé et éparti, les
uns d'un côté, les autres d'autre, desquels
périrent par naufrage trois navires et grand
nombre de galions où noyèrent de trois à qua-
tre mille hommes; et est à savoir que la plu-
part d'iceux furent par tempête reculés jus-
ques à la côte d'Angleterre , où ledit archiduc
et ceux qui étoient en son navire cuidèrent
tous périller; car leurdit navire fut rompu
et éclaté contre les terres, si fut ledit archiduc
incontinent, avec ceux qui près de lui étoient,
secouru par légers brigantins et petites bar-
ques, tant que à sûreté furent menés en terre
ferme; et pour ce que ledit naufrage s'étoit
fait en Angleterre, ledit archiduc fut mené et
conduit à Londres , où le roi d'Angleterre étoit
lors, lequel le festia honorablement et le
consola au mieux qu'il put de la défortune de
sa perte , en le traitant le plus humainement
qu'il sut faire ; et après que quelque bon es-
pace de temps eut là demeuré , il demanda
s'en aller en ses pays , priant le roi d'Angle-
terre ne le plus détenir, vu. les affaires qu'il
avoit; auquel dit le roi d'Angleterre, que de
droit pouvoit être son prisonnier , vu que son
naufrage avoit fait en Angleterre, mais ne le
l4a CHRONlQUfiS
vouloit traiter comme prisonnier; ains lui fe«
roit cpmme à irère et bon armi , en lui disant :
(( Vous avez en vos pays Edmond de la Pôle,
comte de SufFolk , lequel se dit avoir droit à
la couronne d'Angleterre , et veut quereller
mes pays. De quoi je le répute moiù mortel
ennemi , et lui en veux de toute ma puissance.
Parquoi, si votre délivrance voulez avoir,
avant ce , vous veux prier que celui comte de
Suffolk me veuillez mettre entre les mains, et
ce fait 9 aurez non-seulement franche déli-
vrance , mais secours de mon pouvoir et aide
de mon effort. » L'archiduc, voyant que besoin
lui étoit de ainsi le faire , mit ledit de Sufiblk
entre les mains du roi d'Angleterre, en lui
priant de le traiter le plus doucement qu'il
pourroit , ce que lui promit de faire. Ainsi fut
délivré l'archiduc, lequel étant en Angleterre
fit là derechef sa provision pour aller en Es-
pagne, où s'en alla bien accompagné par mer
comme devant, et eut le temps doux et la
mer tranquille , tant qu'en son royaume d'Es-
pagne fut en bref 9 et là reçu des seigneurs et
gens du j^ys à grand'solemnité et joyeuse
fête.
Après la fête de Noél , madame Germaine
de Foix, reine d'Aragon, s'en alla de cour
pour tirer vers Espagne, accompagnée de
grand'noblesse de France, et avec elle s'en al-
lèrent les princes et seigneurs du royaume de
DE JEAN d'aUTON. i43
Naples qui^ au moyen de ce mariage^ dévoient
être remis en leurs seigneuries; auxquels le
roi donna force argent et lettres pour bailler
au roi d'Aragon^ touchant la délivrance de
leurs places et possessions. Aussi ordonna
le roi que y pour icelle conduire jusques en
Espagne^ l'évêque d'Alby feroit le voyage
avec plusieurs autres ^ et que par toutes les
villes et lieux du royaume de France où elle
passeroit^ feroit entrée et seroit reçue comme
la personne du rôi ^ ayant grand'puissance de
donner grâces et rémissions et élargir prison-
niers; et ainsi s'en alla cette noble princesse^
laquelle partit de Tours^ entour la fête des
Rois f et adressa vers son pays par un temps
si très-froid à merveille^ qu'en plusieurs lieux
les arbres gelèrent et mêmement les noyers et
les oliviers en Languedoc^ les amandiers et
les châtaigniers jusques à la racine ^ et les vins
dedans les pipes par les caves et celliers; et
eût gelé le blé semé en terre, n'eût été la
neige qui en plusieurs lieux couvroit les champs
de plus de quatre pieds de haut. Les petits oi-
seaux, qui pour l'empêchement de la neige et
par la force du vent et froidure démesurée ne
trouvoient à pâturer, mouroient sur-le-
champ, et prenoit-on les perdrix et les merles
et d'autres assez, à la course par les champs; et
outre, ceux qui mal vêtus se mettoient en pays
de plaine, étoient tantôt transis et gelés, et
l44 CHRONIQUES
tant que plusieurs^ que j'ai vus depuis, en per-
dirent les doigts des mains et en furent per-
clus des membres.
XXIX.
tfomnunt^mrHuitmpe^ ianx ^ttaMicmam ie
&xctafin( furent pr^0 à combattre pour la que-
rHU Vnne î^anu IruMt pa$0 Ire ^reta^ne»
Ce temps durant, fut un combat à l'outrance
mis sus entre deux gentilshommes de Bre-
tagne, dont l'un étoit de ceux de Châteaugiron,
et l'autre à la reine , et pour ce que celui de
Châteaugiron avoit accusé une damoiselle ma-
riée dudit pays de Bretagne d'avoir commis
adultère , et qu'il en avoit vu telles enseignes
qu'il vouloit dire et maintenir qu'il étoit vrai :
ce que , par ladite demoiselle , fat nié comme
meurtre, et tant fit, qu'elle trouva ledit gen-
tilhomme qui voulut soutenir ^a querelle et
défendre son honneur contre ledit de Château-
giron ; mais au premier que procéder par fait
d'armes , la reine voulut que la chose fût mise
devant son chancelier de Bretagne pour sa-
voir de la preuve , de laquelle ne fut trouvé
autre chose que la seule accusation de celui
de Châteaugiron; parquoi furent remis au
combat , et le tout devant et à l'ordonnance
du roi, qui pareillement les envoya à son grand
DE JEAN d'aUTON. i^S
conseil; toutefois fut délibéré leur donner le
champ , et fit faire les lices dedans le château
de Blois et semer la place de fumier et de sable
pour soutenir à ferme les chevaux des cham-
pions^ lesquels dévoient combattre un samedi
d'après les Rois, où se trouvèrent les gentils-
hommes de tout le pays et autres à grand
nombre , et les querelleurs prêts d'accomplir
leurs armes. Mais premier que passer outre,
le roi voulut savoir sur ce l'opinion de son con-
seil; qui fut telle par conclusion que, par une
telle querelle que cette , ne devoit avoir com-
bat, combien que tous duels, qui sont combats
de deux , soient, à la probation de la vérité ce-
lée, trouvés, et mêmement, à cause de meur-
tre, de trahison et de crime-lèse, inconnus,
fors pour indice de seule accusation. Toute-
fois, selon toutes les lois, sont iceux combats
réprouvés, qui par nul prince catholique se
doivent recevoir ne permettre , car en telles
choses est vu Dieu contre son divin comman-
dement être tenté , pour ce qu'il est vraisem-
blable que le plus fort submarche le plus dé-
bile. Et de tels exécrables combats souloient
user les Romains , disant aucuns être une dé-
votion envers Fortune qu'ils avoient, afin que
icelle, enivrée du sang de leurs citoyens par
manière de batailles, leur fut en guerre pro-
pice et aux armes avantageuse : autre raison
plus à croire est sur ce cas assignée, disant
III. 10
]46 CHRONIQUES
que les ducteurs des légions romaines^ des*
tinés aux batailles^ deyoient voir dedans
scènes et théâtres telle manière de combats ^
et hommes nus jouter à l'outrance et çx*
ploiter les glaives et blesser et occire plu-
sieurs, afin que en mortelle bataille ne trou*
vassent chose épouvantable de voir leurs
ennemis armés, et que frayeur n'eussent des
plaies des navrés, et horreur du sang des
morts; lesquelles choses furent depuis, selon
les mêmes lois romaines, réprouvées et défen-
' dues , pource que tels yeux gladiatoires sont
préparés pour délecter de sang humain la vo-
lupté des jeux cruels, où l'homme sans cause
est occis pour l'appétit désordonné de l'homme.
Ce qui fut remontré au roi , et plusieurs au*
très raisons contre ledit combat; parquoi il
défendit le champ auxdits querelleurs, et
voulut que, à son grand conseil, en fût de
tous points décidé ; dont lesdites armes furent
arrêtées.
Le roi tint lors à Blois ses Ëtats , et là or-
donna des affaires de son royaume et entre*-
tenement de ses sujets, sans guère désem-
parer la chambre, pour le danger du grand
froid qui durant ces jours étoit en saison; et
lorsque le temps se commença à échauffer,
il sortit à l'ébat, prenant son déduit à ce que
mieux lui sembloit requis pour sa prospérité
maintenir. Là passa tout doucement la saison
DE JEAN d'aUTON. l^j
du carême et puis très-dévotement célébra la
joyeuse fête de Pâques : sur laquelle mettrai
paille à monécritjusquesà temps, en faisant
fin au récit de ce présent historial volume
contenant les faits de France de l'an i5oi,
continuant jusques à l'an i5o6.
CHRONIQUES
DE
JEAN D'AUTON.
SIXIÈME PARTIE.
Voyant le los , le bruit et le renom,
Da roiXiOuis douzième de ce nom ,
Environner le monde et ses'dimats ,
Et que chacun fait recueil et amas
De ses œuvres dignes et honorables ,
Gomme de faits non ouïs etmirables ,
Dont les fluants orateurs rhétoriques,
Enrichissent leurs chambres et boutiques,
Faisant aucuns « sur ce, nouveaux dictés.
Et louanges de bien-faits mérités ,
Et les autres , par cœur ou par ouïr-dire ,
Gomme ils savent réciter et décrire ,
En composant , par mètres et en vers ,
Ges étranges et maints propos divers ;
Je , toutefois , comme le moins savant
De tous autres , voulant mettre en avant
Plume et papier pour faire mon recueil ,
De ce que j'ai sur ce connu à l'œil.
Et su par vrai comme le temps s'exploite ,
Pour avoir fait sur les lieux mon empiète ,
En ensuivant mes Annales-histoires ,
l50 CHRONIQUES
Sur les combats y conquêtes et victoire» , »
Et autres faits encherchës et atteints ,
Parles Gaules et lieux ultramontains;
Afin aussi que ceux de l'avenir
Aient , des faits des présens , souvenir,
Pk^enant k bien et vertus pour exemple,
Et le défaut pour un chatî très-ample,
Et pour donner, selon la vérité ,
Los à celui qui los a mérité ,
Et réprouver, par raisons satiriques ,
Les griefs efforts et excès des iniques ;
Sacbant le fait de louange ennobli
Ne devoir pas être mis en oubli ,
Ai présumé mettre les mains à l'œuvre ,
Tout grossement comme rude manœuvre ,
Pour publier, ainsi comme j'entends ,
Les gestes , dits et faits de notre temps ,
Que j'ai voulu rédiger par exprès ,
Comme s'ensuit ci-dessous ci-après^
I.
€t morta^^ Tue maîranu tianift Ir^ Itanu^ ftlle
du r0t*
Les Pères romains ^ comme récitent leurs
historiographes et orateurs^ souloient dire
que , en regardant les images honorables et
arcs de triomphe de leurs prédécesseurs,
ayant souvenance de leurs œuvres magnifi-
ques et mémoire de leurs bien - faits , étoient
pour ce plus enflammés à vertus : toutefois,
selon la sentence du divin Hiéronyme, les
vrais écrits et approuvées histoires des gestes.
''''*
*»"i
DE JEAN d'aUTON. l5l
florissans, sont les perpétuels sépulcres et
éternels monuments des hommes dignes de
louange ; par lesquels , les corps éteints par
•temporelle mort revivent en éternelle mé-
moire y et les noms oubliés par trait de temps
sont remis en perpétuelle souvenance. A cette
cause y tenant la doctrine de ceux qui les si-
mulacres triomphaux laissent pour les ri-
ches y et la mémoire des vertus poi^r les bons ,
voyant le christianissime roi Louis , douzième
de ce nom , prospérer en gloire , accroître en
honneur, et profiter en vertus, et aussi en
ensuivant mon propos historial sur les gestes
des François, commençant en l'entrant de
l'an mil cinq cent six, où j'ai fait fin des
faits précédents par volumes abrégés; pour
continuer donc , et afin que la mémoire des
choses recordables, par défaut de les re-
cueillir et mettre en lumière, n'évanouis-
sent comme les temps ou dépérissent comme
les corps, tout ainsi que au plus vrai j'ai pu
voir et savoir, ai voulu, par manière de vraies
chroniques et gestes annales , des modernes
et futures choses de mon temps faire ample
description.
Disant.au premier que le très^chrétien roi
Louis , douzième de ce nom , au commence-
ment de l'an susdit mil cinq cent et six,
étoit dedans sa ville de Blois, la reine avec
lui, et Madame Claude leur fille, laquelle-
l52 CHRONIQUES
étoit en Tâge de sept à huit ans , très-belle et
moult bien enseignée : et là se passa le temps
en toute joie et plaisir; car le roi étoit lors
très-sain et en bon point , et tous ses pays
heureux en paix et plantureux en biens.
Advint que , en ce temps , sur la fin du mois
d'avril y le roi, pensant en ses affaires , s'en
alla à Tours , la reine et Madame Claude avec
lui, et fif venir devers lui Louise de Sa-
voie, comtesse d'Ângoulême, et ses deux en-
fants, lesquels étoient tant bien appris, que le
roi les aimoit moult à certes; et tant lui étoit
agréable le fils, qui le plus proche à venir
étoit de la couronne, que, pour ce'et autres rai-
sons appartenantes , délibéra lui donner Ma-
dame Claude sa fille en mariage : pour la-
quelle chose traiter, voulut audit lieu de Tours
tenir conseil. Dont. envoya à tous ses parle-
ments de France , et à toutes ses villes , pour
faire venir vers lui de chacun lieu gens sages
et hommes consultés , et tant , que en peu de
temps furent en ladite ville de Tours, de cha-
cune cour de parlement, présidents et con-
seillers, et de toutes les principales villes de
France, hommes sages, ordonnés et députés
par lesdites villes et pays de France , comme
dit est. Aussi y étoient tous les seigneurs du
sang, grand nombre de prélats, le chance-
lier, et tout le grand-conseil, avec la plupart
de la noblesse du royaume de France. Lors-
DE JEAN d'aUTON. i55
que tous les États furent là ainsi assemblés ,
le lundi, le mardi et le mercredi des Roisons,
dedans la grand'salle du Plessis , le roi tint
siège royal ; auquel lieu furent assemblés les
États, c'est à savoir : les prélats de l'Église, les
princes -et seigneurs du royaume, le conseil
des parlements et des villes de France; sur
lesquels dudit conseil présidoit messire Guy
de Rochefort, lors chancelier de France. Et
là fut tenu conseil sur le traité dudit mariage,
et ouï l'opinion de chacun, où plusieurs belles
choses furent alléguées, et saines opinions
proposées, comme l'affaire le requéroit, en
quoi gisoit l'honneur du roi, la sûreté du
royaume et le salut de la chose publique.
Parquoi toutes allégations ouïes , fut unique-
ment conclu et dit, que, pour le bien et utilité
du royaume de France , ledit mariage se de-
voit accomplir et parfaire; et de ce faire,
chacun desdits États, et tous ensemble , priè-
rent le roi. Et pour faire la proposition au
roi, pour. les villes et pays de son royaume de
France, un nommé messire Jean Bricot, doc-
teur régent à Paris , et chanoine de Notre-
Dame, fut à ce accordé, lequel montra au
roi , et à tous les assistants , le grand bien et
profitable utilité qui, pour les bonnes al-
liances des amis connus, et le grand péril
et mortel danger de celles des réconciliés et
ennemis couverts, se peuvent ensuivre , et ad-
l54 CHRONIQUES
venir sur le royaume de France et à toute la
chose publique, comme autrefois par alliances
étranges en étoit advenu ; à quoi étoit obvier
sur toutes choses, et à ce avoir singulier
égard. Plusieurs autres bonnes raisons et
propos afférents a ladite matière dit ledit
Bricot, et tant, que le roi, vu l'opinion de
son conseil et la prière de chacun , consentit
ledit mariage; et devant tous, par la main de
maître Georges, cardinal d'Âmboise, et légat
en France, les fit fiancer le jour de l'Ascen-
sion, dedans la grand'salle du Plessis- lès-
Tours. De quoi, par tout le royaume de France,
furent faits les feux de joie.
Après les fiançailles faites, les princes et
seigneurs de France, et autres gentilshommes,
à grosses bandes se préparèrent à faire joutes
et tournois, dont, dessous le Plessis, près le
collège des Bons-Hommes, entre la muraille
du parc et la rivière , furent faites les lices. Ce
jour, le roi fit faire la montre de ses gentils-
hommes entre la muraille du parc et la ri-
vière , où furent tous armés et montés , leurs
chevaux bardés et couverts de drap d'or et
d'orfèvrerie, dont plusieurs d'iceux menoient
les uns douze grands chevaux , les autres qua-
torze, et les autres vingt, tous chevaux de
prix , et gorrièrement accoutrés , et eux tous
vêtus de drap d'or et autres riches parements.
DE JEAN d'aUTON. i55
Aussi les quatre cents archers de la garde
firent là leur montre.
Messire Guy on d'Âmboise tint ce jour un
combat en foule de douze gentilshommes con-
tre douze f desquels il en menoit douze y et un
autre gentilhomme nommé MoUart Suffray y
les autres douze. Avec eux étoit un nommé
messire François Daillon, lequel avoit avec
lui quarante autres gentilshommes , tous mon-
tés et armés à l'albanoise et à la turque^
lesquels, premier qu'assembler, firent leur
décœuvre , courses et escarmouches de che-
vau-légers, en manière de mortelle bataille
et guerre ouverte. Le roi fit là mettre et atî-
trer force grosse artillerie , qui , durant l'es-
carmouche y fut tirée et ruée contremont au-
tour de la bataille, comme en manière de
donner sur les ennemis. Et ;après lesdites
courses et escarmouches , les gens d'armes des
deux batailles, tous en foule, adressèrent les
uns contre les autres de telle roideur, que au
choquer toutes les lances allèrent par éclats ,
et puis à grands coups d'épée s'entremêlèrent
et combattirent longuement, et tant, que le
roi les fit départir. Ce fait , le sieur de la Crote,
avec ses chevau-légers , donna sur l'artillerie,
et lui et ses gens icelle gagnèrent et emme-
nèrent , en faisant toute la manière de guerre
mortelle. Ce que la reine regarda, et les dames
qui avec elle étoient, disant que c'est étrange
1 56 CHRONIQUES
chose que la guerre , et merveilleuse à regar-
der.
Deux jours après, ledit messire Guyon
d'Âmboise tint uu pas aux lices, et avec
lui messire François Daillon, François de
Maugiron , le seigneur de Gimel , le bâtard de
Luppe f Chevrières , Rochebaron , le seigneur
de Beaumont, le seigneur de la Fayette, le
seigneur de Gastelpers, et un nommé le
Croc, lesquels tinrent le pas. Les assaillans fu-
rent, le duc de Bourbon , lequel ouvrit le pas ,
le comte de Vendôme, le prince de Tallemont,
Guy de Laval , Jacques de Bourbon , comte de
Roussillon , messire Jacques du Fahy , et Fran-
çois d'Ârs, lesquels combattirent à cheval, et à
la barrière à pied; où furent là donnés maints
coups de lance et d'épée, tellement que chacun
des combatteurs y eut honneur, et le roi,
plaisir. Cela fait, les étrangers se retirèrent, et
la cour demeura audit lieu de Tours.
IL
Comment U roi rntioga mtmxt Staxum ^t Ho-
jci)r(^ouart wtt autr^ m axxô^cmcÂt Irmnrd U
xox îr^ Eomain0.
Le mariage fait , comme j 'ai dit , le roi en-
voya en ambassade^ devers le roi des Romains^
DE JEAN d'aUTON. iSy
messire François de Rochechouart ^ et avec
lui maîfre Antoine du Prat, maître des re-
quêtes , et maître Antoine Jourdan , secrétaire
dudit seigneur^ lesquels^ prêts à partir, dépê-
chèrent par le commandement du roi un hé-
raut , lequel envoyèrent devant porter les let-
tres du roi au roi des Romains, et pour
l'avertir de la venue d'îceux ambassadeurs.
Lequel héraut se mit à chemin à toute dili-
gence, et tant qu'il arriva en Hongrie, où
trouva ledit roi des Romains en camp , faisant
la guerre à un conite du pays, nommé le comte
Estèphe , pour ce qu'il vouloit avoir la fille du
roi de Hongrie, que le roi des Romains vouloit
avoir pour le fils du roi de Gastille. Le roi des
Romains, après avoir reçu les lettres du roi, dé-
pêcha ledit héraut, et lui bailla un de ses pos-
tes, pour le mener devers lesdits ambassadeurs
de France, et iceux avertir de son vouloir.
Sur ce , se mirent à chemin ledit héraut et la
poste , pour retourner devers lesdits ambassa-
deurs, lesquels étoient partis de Tours le vingt-
cinquième jour du mois de mai en l'an susdit
mil cinq cent et six, et avoient pris leur
chemin à Orléans , à Troyes , à Bar-le-Duc , à
Nancy et à Strasbourg. Or, avoit ledit messire
François de Rochechouart lettres du roi,
pour bailler à l'évêque de Strasbourg , frère
du duc de Bavière; aussi avoit lettres adres-
sant au marquis de Bade et au duc de Wir-
l5d CHRONIQUES
temberg , lequel duc étoit à une sienne place ^
nommée Estoquart; d'Estoquart furent à
Ome^ et là se mirent sur la rivière de la Du-
noe f et par icelle rivière furent jusques à une
ville nommée Regensboui^^ es hautes Allema-
gnes, où illec trouvèrent leur héraut et le
poste du roi des Romains ^ lequel leur bailla
lettres par lesquelles leur mândoit qu'il leur
envoyoit deux de ses gentilshommes^ pour les
mener en la comté de Carinte en Autriche ^
leur mandant que là ouiroient de ses nouvelles.
Or^ étoit ladite comté de Carinte à plus de dix
journées loin du lieu où étoit lors le roi des
Romains. Dont messire François de Roche-
chouart^ principal ambassadeur pour le roi,
voyant l'éloing de son chemin et la hâte de son
message, dit qu'il n'iroit audit lieu de Ca-
rinte , mais remanda au roi des Romains, par
son poste , qu'il avoit charge du roi son maî-
tre de lui dire de bonnes choses et diligen-
ter son voyage ; parquoi le prioit qu'il lui plût
ne le renvoyer si loin de lui , mais le voulsit
dépêcher au plus tôt qu'il auroit temps de ce
faire. Tantôt que le roi des Romains eut sa
l'intention de l'ambassade, lui remanda, pui&«
qu'il ne se vouloit éloigner ne aller en ladite
comté de Carinte, qu'il s'en allât en la ville de
Lintz en Autriche assez près de lui , et que là
sauroit où se devroit trouver pour aller à lui.
Dont s'en alla avec les autres ambassadeurs le
DE JEAN d'aUTON. l5g
long de la Dunoe^ jusques au lieu de Lintz>
très-belle ville ^ en laquelle le feu empereur
Frédéric , père dudit roi des Romains , se te-
noit et y mourut : où là lesdits ambassadeurs
attendirent l'espace de huit jours, pour cuider
avoir réponse dudit roi des Romains, lequel ne
sonnoit mot. A cette fin renvoyèrent par-de-
vers lui pour savoir qui lui plaisoit de faire sur
lQ\ir charge. Lequel derechef leur manda,
qu'ils l'allassent attendre à un autre lieu
nommé Isenays en la comté d'Estayez, aux
montagnes d'Autriche, au même lieu où sont
les minières de fer, dont il tire tous les ans
plus de cent mille florins de profit. Là arrivè-
rent lesdits ambassadeurs le premier jour
d'août. Ce même jour arriva illec un des gen-
tilshommes du roi des Romains, pour dire
auxdits ambassadeurs qu'il leur mandoit qu'il
n'iroit audit lieu, mais qu'ils s'en allassent l'at-
tendre à un autre lieu nommé Gretz , quatre
journées plus bas, tirant en la Hongrie à une
repue près : ce qu'ils firent; et eux étant là,
furent quatorze jours entiers sans avoir au-
cunes nouvelles du roi des Romains, lequel
faisoit toutes ces dissimulationsët éloing de
parler auxdits ambassadeurs, afin qu'ils n'al-
lassent par-devers lui, et qu'ils n'eussent vue
et connoissance de l'armée , qu'il avoit tant
pauvre et désordonnée , que à iceux François
ne l'eût voulu montrer pour chose du monde :
l6o CHRONIQUES
car ses gens étoient à peu de nombre , et nus
comme Arabes. Mais pendant ce qu'il éloi-
gnoit lesdits ambassadeurs , il traita d'appoin-
tementavec les Hongres, qui plus puissants
de beaucoup étoient que lui : car étant lesdits
ambassadeurs à Lintz, iceux Hongres jusques
à une lieue près du camp du roi des Romains,
brûlèrent trente et cinq villages de ses pays,
sans ce qu'il leur donnât un seul alarmée;
ains traita d'appointement, et après, avec ses
gens s'en alla à une ville nommée Vienne en
Autriche ; et *de là , pour conclure dudit ap-
pointement, envoya devers les Hongres un
chevalier des siens, bien fort son recommandé,
lequel s'en alla droit au camp d'iceux Hon-
gres , à une lieue près du lieu où le roi des
Romains avoit tenu son camp. Et lorsque le-
dit chevalier approcha, cuidant faire son am-
bassade, la commune gentdu camp des Hon-
gres se mut , et sans avoir égard à la sûreté
que doivent avoir ambassades, coururent sus
audit chevalier^ disant : « Nous ne voulons
appointement ne paix au roi des Romains,
qui sans juste querelle vient assaillir nos pays,
et nous faire la guerre; » et ce disant, sans
vouloir ouïr ledit chevalier , le tuèrent sur-le-
champ.
Dedans Vienne étoient lors les ambassades
des Hongres devers le roi des Romains, qui
tantôt sut la mort de son chevalier, que les
DE JEAN d'aUTON. i6i
Hongres avoient occis : de quoi fut moult
courroucé y mais dissimula pour l'heure.
Toutefois le peuple de Vienne se mut , aussi
voulant tuer les ambassades des Hongres et
leur faire jeu parti : ce quç ne voulut le roi.
des Romains, pour l'honnêteté garder, et
l'envie qu'il avoit d'avoir paix avec eux; par-
quoi, rapaisa tout, et là conclut son appoin-
tement tel, que les Hongres lui baillèrent
deux mille bœufs et trois mille aunes de
drap, pour nourrir et vêtir ses gens, qui bon
besoin en avoient , lesquels disoit .vouloir
mener avec lui à Rome , pour se faire là cou-
ronner empereur. Ainsi fut conclu le traité
d'entre lui et les Hongres. Parquoi, fit partir
ce qu'il avoit de gens d'armes en son armée,
et les fit marcher le chemin de Rome, jus-
ques au bout de ses pays, et arrêter en une
ville nommée Villac, prochaine ville de la
terre de Saint-Marc; et lui, demeura dedans
les montagnes d'Autriche, à la chasse des cerfs
et des chamois, où prit un grand cerf à mer-
veilles, et plus grand qu'autre communément,
car il avoit cinq pieds de hauteur ; duquel il
fit mettre la grandeur en toile, qu'il donna
pour la nouvelleté à messire François de Ro-
chechouart , ambassadeur pour le roi ; et de-
puis, lui, envoya les cornes jusques à Greno-
ble, lesquelles étoient si grandes et massives
qu'elles pesoient quarante et deux livres, et
III. T I
l6â CHRONIQUES
ieelles donna pour étrange-présent au cardinal
d'Amboise. - *
Or étoient lesdits ambassadeurs audit lied
de Gretz, auxquels il ennuyoit moult de ce
qu'ils n'avoient nouvelles du roi des Romains :
dont messire François de Rochecbouart, grand
ambassadeur pour le roi^ lui envoya un gen«
tilbomme des siens , nommé Grermain de Mail*
léon I pour le prier et requérir que son plaisir
fût de le vouloir ouïr, ou autrement/ vu laloin**
taineté, du temps de son voyage et la charge
hâtive qu'il avoit du roi son maître , s'en re-
tourneroit jsans lui dire ladite charge. Et sur
ce.^ inanda le roi des Romains audit ambassa*^
deur> qu'i} serendit à uixe ville nommée Loven,
^, trois journées dudit Greiz^ sur la rivièi^e de
Meure , qui passe audit lieu de Gretz ; où se
rehdit ledit messire François de Rochechouaft
avec les autres ambassadeurs; et Jà trouva les
gens du roi des Rqmains ^ lesquels les libèrent
dedan£( une petite abbaye, à un quart de lieue
de Loven , où depx. jours aprè$ se rendit le roi
des Romains. Et le lendemain qu'il fut là ar^
rivé , manda lesdits ambassa|deurs , et leur en-
voya cinquante gentilshommes des siens jus*
ques à leur logis , pour, les conduire et mener
audit lieu de Loven par-devers lui , lesquels
se mirent àjçhemin , en devis9.nt ensemble de
choses joyeuses. Et en approchant la. porte de
la yille d'un trait d'arc pré;», leur vi|it aunlq-
DE JEAN d'aUTON. i65
vant l'archevêque de-TrèveSy fils du marquis
4fi Pade , un çicRjFrère avec Ipi r. çt g^a^4's^ite
4 jajitjires gçptiUliomme^ du p^ys, lesquels ;xiçn
n^ept }Qs4ît;.^p[ibas8a4eursy4Q^eo4i!Q 9# \o^
gji&dudit^xçheveque, gt .après cpUgJt^qn f^ite^
e(,qu'ils. fqrer^l; prêts ,; le JQi^d^,|ipfnw!?s.tes
ajiaR^a^ yenir.par-deyçrç lui : cfe qu'ils fipeqtj
et.a'jeq^ allQren|; isuMi logis,, et imoQtèirept^çp s$^
(^^mbrq^ JVlQssi^e. Frapçoi^. dç. Rocheohou^rjl
mtJf^h premier, où trop y» Je roi d*s,|lpinaias^
liaccqmpagoq 4u dup4ft JuiUi.er^, 4u. paW'-
qui^de.QrfiQdebourg ^i^^. cpiute de $ojne$; et
dç.réyêqu^deGurce. .,:. ; ,., , .
.,,A la y^DiU6 dis^dits ambassadeurs, le roi des
Romw^^s sp. lev^ 4^ sa. ph€Ûr«.^;f^t:^^r4çyapt
jusques à moitié de la eibajoibre ) islLilàJQit.ia
main au bonnet, ^eOi demandant À; :imQSâire
FxancoiS'dQ, Rpchechouart ,.{Meinoipal ambas«*
M(ieur,i comment se, portait le .roi «de Eranoe
SQUi frère;, lequel de Rochechouart lulcdk )
M.Sirei iLfeit ^rès^bonnechère» et'S&xecom-
mande à vous. », Et Jors le roi .des Romains Je
prit {mr la fuain, etle tira à part àunâifenétre
de la ^chambre , où.lu demanda, sfiL voulek
dire sa .charge enpublic,.ouàpart; lequel dit
que tout, aiiisi qu'il lui plairoit , et qu'il vour*
loit bien 4ire devant tous ; ce qu'il .accorda
YOlpOlUejrs. £lt lor^jpaaître Antoine du Frati
un des4it$ ambassadeurs , s'avança, et poucce
que .tous les as^ta^ts n'entendoient la fran**
1 64 CHRONIQUES
çois , commença à dire en haut et rhétorique
latin la charge de leur ambassade, laquelle
contenoit comment le roi , pour le bien et uti-
lité du royaume de France, et à la prière et re-
quête et par l'avis et délibération du conseil
des Trois États de France, il avoit donné en
mariage Madame Claude , sa fille , à François
d'Orléans, comte d'Ângoulême , le plus proche
à venir de la couronne : de quoi en vouloit
bien avertir ledit roi des Romains; et au sur-
plus., que le roi vouloit et désiroit avoir tou-
jours bonne paix et amour avec lui, et en
outre vouloit savoir si le roi des Romains
vouloit tenir l'accord qu'il avoit fait touchant
l'investiture de la duché de Milan , pour Ma-
dame Claude et ses successeurs.
Autres articles furent là pour le roi dits et
déclarés par ledit maître Antoine du Prat.
A chef desquelles choses , le roi des Romains
demanda auxdits ambassadeurs s'ils avôient
autre chose à dire : « Si avons, sire, dit mes-
sire François de Rochechouart , mais s'il est
votre plaisir, ce sera à vous seul, et à part.
— Or bien, dit le roi des Romains, je sais
bien qu'avez prou de choses à dire , mais
vous venez de loin , et êtes las, et avez métier
de repos : parquœ vous vous pouvez retirer à
votre logis quand vous plaira, et demain, à
l'heure que je serai prêt de vous ouïr, je vous
manderai. » Et sur ce, s'en allèrent à leur lo-
DE JEAN d'aUTON. i65
gis y accompagnés de grand nombre de gentils-
hommes du roi des Romains.
Le lendemain y sur les deux heures après
midi^ furent iceux ambassadeurs transmis
quérir par ledit roi des Romains. Si s'en allè-
rent par-de ver s lui, et eux venus en sa cham-
bre , leur dit : « Or, dites , seigneurs , votre
charge, quand vous plaira. Mais premier,
je veux savoir si vous voudrez bien qu'au-
cuns de ceux de mon conseil soient avec
mçi pour ouïr votre charge? — Oui, sire,
dirent les ambassadeurs, qui vous plaira. »
Dont appela à ce , l'archevêque de Trêves , le
duc de Juilliers , le marquis de Brandebourg ,
l'évêque de Gurce, le comte de Sornes et
le chancelier de Tyrol, pour assister : les-
quels tous assemblés, le roi des Romains se
mit en sa chaire , son conseil tout autour de
lui. Lors maître Antoine du Prat, maître des
requêtes, dit en latin leurdite charge, pour
ce que autre que le roi des Romains n'en-
tendoit le françois; disant que le roi leur
avoit donné charge lui dire ce que paravant
lui avoient dit; et davantage, que touchant
les cent mille francs qu'il demandoit pour
l'investiture de la duché de Milan, laquelle
il avoit accordée pour les hoirs qui en l'ave-
nir sortiroient de madame Claude (attendu
que le mariage d'elle et du fils du roi de
Gastille, archiduc, nes'accomplissoit), enten-?
«
i66 •"' CHROMQUC8 «
doit y le roi , que dé rïtti né lui ' 6n étôit tènfu ;
mais que là où il TOudrOft bailler ladite in-
vefititui^ à Madtime Claude* ' et à ^ céut' qui
d'elle déscendrof eut, il lui ferôit tailler le»
cent mille franes qu'il lui itVoit'prébîiê; et
ieëux déiitirer aU^ lieu et jotir qtlt serbit eW-
tte eux àvîfté ' et ordo'Éné ;** par uittBi , (fii'il fit
bâiller le èonsentemetit "des électeurs. Gedit»
le roi des RomaiUB'demmda auxdits antibafisâ-^
dmirs là'ils avoretit autre chosêf'à dire, les*
quels dirent que si avôièttti'ce*qti'ilffferoienr,
Aprèd ce qu'ils aurotént «u réponse' de 'lui
sur ■ les^ Vîhôses par eux alléguées.' 'Sur qifoi
ne. voulût ledit roi des Roàiains Rendre ré-^
ponse/tnais les fit semondre par aucuns' déè
siens/ et lui-même les sotama par plusieurs
fois de dire toute leur charge : ce que rfe vouv
lurent 9 s'ils n'avoient premièremlent réponse
de lui; lequel ne ' voulut dire autre chose, si
ft'est, qualht au regard dudit mariage y qu41
touchoit plus ' au ' petit archiduc qu'à nul
autl'e', 'et (Jueà.' celui manderoît ce t]fue le roi
luieti^voitfait direypour y pourvoir cbtnme
))f sàurôit ^ et aussi , tant qtre touchoit l^inves^
titure deMifdame Claude; que atissr il leman-
démit aux lecteurs de TEmpire , pour en sa-
voir leur vouhyir , 'et de deen avertiroit le roii
Et Sût* ce y leëditi ambassadeurs prirent congé
de lui, lequel au partir leur doima chatte
faire ses recommandations au roi de France ,
DE JEAN d'aUTON. 167
son frère; et leur bailla un gentilhomme
allemand, lequel parloit bon françois, nommé
ledit gentilhomme Simon de Ferrète. Quatorze
journées par le pays duditroi des Romains ,
celui gentilhomme mena et conduisit lekdità
ambassadeurs I et tant, qu'ils arrivèrent à
Trente , ville près de la terré de Saint-Marc, et
dé là tirèrent à Milan , où étôit lors lieutenaïit
du roi messire Charles d'Âmboise , lequel
avertirent de l'armée du roi des Romains.' Et
de là, messire ^François de Rochechouart
manda au roi de tout ce qu'il àvoit exploité
en son ambassade, et su envers ledit roi des
Romains.
. in.
Cmnttimt U iroi 2r^ tf âdtilU , avchitmt^ apvh mtrit
m U martage lut Matuame Clause tt tan tmu
V%nfj0nUmt ^ mal contetA ïat ce , prit alliani;^
h plu0irar0^ A Bt \nedaxa mtuvxi im xoii tt in
la nunrt ïnùait roi ie €aaiïie.
Le roi de Gastille, étant lors en ses pays
d^spagne , fut averti du mariage de Madame
Claude, fille du roi, avec François d'Orléans,
comte d'Ângoulême , laquelle pensoit être
pour son fils; dont autrefois par ci-devant
avoit été paroles. Parquoi, se mal-contenta >
disant que autrefois promesses avoient été
l68 CHRONIQUES
faites de Madame Claude et de son fils; à
quoi il s'attendoit. Toutefois ne sut autre
chose que faire sur ce, si n'est user de me-
naces ^ et dire que tous ses amis et alliés lui
faudront , ou en France fera telle guerre, que
maints, qui de ceux ne peuvent -mais, le
compareront chèrement; et dès -lors prit
alliances et confédérations à tous ceux qu'il
put savoir être ennemis couverts du roi : car
nul pour lors étoit déclaré ennemi de France ;
et en outre, voulut animer lesi^autres à son pou-
voir, et tant fit, que le roi des Romains, son
père, toutes les Espagnes et Angleterre (comme
se disoit), avec les Vénitiens suivant les plus
forts, et grande partie des Itales , se tinrent
de son parti contre le roi. Dont soi voyant de
lui moult puissant, et de tant d'alliances for-*
tifié , se déclara ennemi du roi , qui délibéra
de sa part obvier à tous ces dangers , avec
Taide souveraine , disant qu'il mettra sus telle
armée, que ce sera pour devoir rabattre les
coups à tous ses ennemis. Or advint que le
roi des Romains, comme prêt de tout temps
de faire aux François quelque alarme , voulut
mettre sus grosse armée , pour courir sur la
duché de Milan ; le . roi de Castille , faire aussi
une autre armée en Espagne pour vouloir des-
cendre en Languedoc et en Guyenne ; et les au-
tres confédérés, chacun en son quartier, met-
tre sus grosse puissance , pour ennuyer le roi
DE JEAN d'aUTON. 169
et assaillir son royaume de France. De quoi
ne se mut le roi^ que bien à points ains tint
conseil sur son affaire , et envoya par ses pays
faire mettre sus tant de gens, que le nombre
et le pouvoir d'iceux lui sembloient devoir suf-
fire à garder sa terre et chasser ses ennemis,
et en outre fit renforcer de gens d'armes sa
duché de Milan , disant que si le roi dès Ro-
mains commence par ce côté , que lui-même
ira en personne , pour lui couper le chemin
et empêcher le passage.
Or étoit le royaume de France menacé de
toutes parts , et le roi , en propos délibéré de
bien le défendre , et dépendre grand trésor à
l'afiaire dont en avoit plus que prince de
chrétienté : ce qui tenoit moult ses ennemis
en crainte; car il avoit gent et argent , ce qui,
après l'aide de Dieu et le cœur des amis , fait
obtenir les victoires, faire les conquêtes , et
entretenir les royaumes. Combien qu'amas
de pécune soit , à tout prince libéral , détes-
table, si est-elle, atout affaire, secourable.
Or advint , en déduisant le moyen de ses me-
nées , comme il plut à Dieu qui des royaumes
dispose , que le roi de Castille , étant en son
pays d'Espagne , fut soudainement atteint de
si griéve maladie, que malgré le remède des
médecins , en moins de huit jours , fut mort :
dont tous ses alliés baissèrent le nez et fi-
rent silence, si que de tous points leur entre-
IJt) ' CHRONIQUES
prise fut abattue et anéantie. Dont le roi de-
meura 'en *8on entier, et paisible en son
royaume de France.
IV.
Ccmimnit le roi mnoga mtmxt Charles V%mbùm
avec fiV0i»t axmét h Holoant^ pùïïtudit mu^
mettre à Vobéiminct irn pape , et eomment ^an-
cm ^e Clenmmt , earirmal IH ïlaxbonnt ^ fttt
pour ee et autres el)O6e0 ^eners lel^it 6aittt--|)ere
le pape,
9
' En ce même temps et an mil cinq cent
et six > le pape Julius second mit armée sus
pîour vouloir soumettre et réduire à son obéi^
sânce Bologne-la-Grasse , laquelle avoit été,
cinquante ans ou plus, hors la bubjedtioh de
l'Église, à qui elle apparteiïoit d'ancienneté,
mais étoit lors par force occupée et gôuyerpée
par tm Bolohois , nommé mesâire Jean BeaT*
tivole, lequel aussi ^^chant l'armée du pape
mise su^, à cette cause fit de sa^pârt grosse
gent d'armée , fortifiélr la ville , etmettre de-
dans grand nombre die gens d'sirmes , et icelle
bien garder. Le pape; voyant que difficile chose
lui seroit venir à chef de son^ iMentioh sans
autre secours que dô sa main forte, énVôya
dévers le roi lui prier qu'il lui plût donner
en son affaire quelque renfort; et que, par le
DE J£AN *D ilfUTON. ^^l
pouvoir de son at*mée i^ui-'étoit iorsen^la
duché de Milan V lui poArjrdit aisément i^ii^è
telle aide, que Bologne pourrait être remise et
réduite à la seigneurie apostolique, à qui de
droit elle appaVtenoit ; et iaussi , que si un ' tel
service faisoit à rÉglise,-que à toujotir»Hûais
déplus icelleobligeroit envers lero^autae-de
Fnaiitcè,^ui'à tout grand besoih et extrême
nécesEfité avoii tout temps eu lepée au poing,
pour ieelle augmenter, secourir et* défendre :
dont, pour le loyer de ses- mérites, en poi^
tèît, entre lés autres rôyaum'es chrétiens, Y-ex.^
éelient titre' d'honneur souverain du 'nom
Très^Ohrétien. Et aussi mandort'le pape^aû
foi, que s'il roulôit passeir les monts > pdur
voib de ées affairés; et visiter ses pays,* que
volontiers se*trouVeroit en quelque lièà èri tire
€?ûx avièé, ^ où bien qu'il- l'attendroît à ïkh
lôgne^, iK^ur illfec* lé >rôir èl parler tfveô lut:
0y¥nt le rbi larequêteèt dire dti Sdût-^Péi^ Te
paj^, et là prt)messé qtfil lui faiisoit ^e^'àt-
féhdre 6 Bologne ; coiiittie pirince frès-cmhtt-
Uqile; èdnservateiii» des droits de ï'Égli^é;
défehteut^ dé' >3a franchise, et fitd 'obéissant
d-îcéllé, disposa d'etnptoyer'^n pouvoir aii^'
dit affairé, etf tant quHl ihatïda à ftiessîYcf
Chartes d'Amt)oise'/ soiflieutétiânt delà léS
n&Onts , 4ù'il tînt prêts sfeâ gens d'armes , et
qu'il fit amas dé gens de pied; jtis(|Uës à greLtid
nombre; et lors qu'il lui manderait, qu'il
173 CHRONIQUES
allât en avant ^ là où son plaisir seroit : ce que
fit ledit messire Charles d'Âmboise, si à point
que en peu de jours ses gens furent tous prêts
de marcher.
Durant ce , le roi transmit devers le pape j
qui jà étoit sorti de Rome, un nommé Fran-
çois de Glermont^ cardinal de Narbonne, par
lequel mandoit audit Père -Saint qu'il lui
donneroit tel secours en toutes ses choses^
que rien n'épargneroit à ce ; et que , des gens
d'armes siens étant en la duché de Milan ^ se
tient tout sûr^ lesquels il auroit toutes fois
que besoin en seroit , et que jà l'avoit mandé
à messire Charles d' Amboise ^ son lieutenant
delà les monts. Et en outre mandoit audit
Saint-Père y qu'il étoit délibéré de s'en aller,
après l'hiver passé, delà les monts, et que
très- volontiers aussi verroit sa Sainteté , et se
trouveroit en quelque ville de par-delà , où
seroit par lui avisé. Autres charges et créances
eut ledit cardinal de Narbonne devers le pape,
que je laisse pour abréger et dire que celui
cardinal, très-bien accompagné, prit son che-
min de Rome; et premièrement fut passer
par Avignon, où séjourna quelque peu de
jours, puis marcha par la comté de Yenisse,
puis par le Dauphiné, à Briançon, à Ourse , à
Suse, en Ast, à Alexandrie et à Pavie, où
étoit lors messire Charles d'Amboise , lieute-
nant du roi : et là furent deux jours à courir
DE JEAN d'aUTON. lyS
les cerfs dedans le parc de Pavie, où prirent
un grand cerf. El après ce qu'ils eurent parlé
de leurs affaires , ledit cardinal monta sur la
rivière du Pô, et fut par eau jusques à Plai-
sance en Lombardie, de Plaisance à Parme ^
à Modène et à Bologne, où avoit jà grand
nombre de gens d'armes, que messire Jean
Ben ti vole, gouverneur d'icelle, avoit là mis,
sachant que le pape avoit fait armée pour
venir assiéger ladite ville de Bologne. Or ne
savoit encore , celui Bentivole , que le pape eût
demandé secours au roi , et que le roi le lui eût
promis; parquoi sachant la venue dudit car-
dinal de Narbonne , voulant à celui faire tout
l'honneur qu'il pourroit, envoya devant lui
ses enfans, bien accompagnés de gens d'armes,
montés et armés , et leurs chevaux bien bar-
dés, lesquels marchèrent au-devant dudit
cardinal trois milles hors Bologne , où mirent
pied à terre, pour lui faire la révérence. Ce fait,
remontèrent et marchèrent tous ensemble
vers la ville , où à un mille près se trouva mes-
sire Jean Bentivole , accompagné de gens d'ar-
mes à toute puissance , lequel vouloit des-
cendre pour faire la révérence audit cardinal,
ce que ne voulut, mais s'entr'embrassèrent
tout à cheval ; et ce fait , en parlant de plu-
sieurs choses, marchèrent jusqu'à la ville, où
ledit Bentivole fit entrer honorablement celui
cardinal, et le mena descendre et loger dedans
1 74 CHRONIQUES
son palais de Bologne ', où le festia grande-
ment et le défraya avec tout son train pour
le dîner; et après ce', s'en alla ledit cardinal
coucher assez près de là , à une ville nommée
Plenore, terre de Bologne. Le lendemain ^
prit le travers des Alpes, tirant legrand ehe^
min de Rome jusques à Florence, et là «ut que
le pape étoit parti de Rome pour s'^i venir à
Bologne à toute grosse armée, et qu'il tenoit
le chemin de la Marque d'Âncône. Parquoi>
celui cardinal, pour adresser, prit le*chemin
de Pérouse , terre de l'Église , et passa outre
deux milles loin, où trouva le pape avec grand
nombre fie cardinaux et gens d'armes; -et là
lui fit , ledit cardinal , son sajut comme il de-*-
voit , et lui dit ce que .le roi* lui mandoit de
par lui , et toutes ses chargess: de quoi , te pape
iîit moult joyeux, et fit très-bonne chère au-
dit cardinal, et le festia très4ionorabtement,
en s'enquérant souvent de la prospérité du roi
et de ses affaires. Après long propos^ et pa-
roles joyeuses, chacun se retira,, et le lende-
main,- le pape fit. son entrée audit Pérouse ,
où les seigneurs et le peuple de la ville le reçu-
rent à grand triomphe. Là dedans séjourna
douze jours, durant lequel temps le marquis
de Mantoue, lieutenant de son armée, se ren-
dit è lui audit, lieu de Pérouse y^ entour la fifn
du mois- de septembre, et là fit la montre de
ses gens d'armes ,' où avoit environ six cents
DE JEAN d'aUTON. IjS
hommes d'armes, larmés à la mode dltalie,
légèf^pxfint ^ .pt. moiités sur çhey^tux légers;
aussi. y aygit t,roi3 mille hommes die. piecjl, qu
quelque peuj moins.
.., Les xûou très. d'iceux gens d'armes faites, le
pape ayec. aon armée partit de Pérpusfi, et. prit
sojx adresse vers la ville d'Urbin^ pu.fut.rççu
et festié par le duc et la duchesse , et traité
tout à plsûsir, auquel lieu séjourna quatre
jQurs^ I
. . I^e roi avoit jà su que le pape marchoit avec
son ost, parquoi ayoit jnaiidé à mçssire Ch^J^les
d'Amboise, son lieutenant, que , à toute dili-
gence, marchât celle part avec huit cents hom-
mes d'armes , et les gens de pied qu'il avoit
amassés; et de tout ce, voulut avertir le pape
IMvrci^»iPOS.tçf^;,gt I4nt,.que. auiJitJiçu. d^'JJr-
bin sut jl^4jt.iSai)) trière l^es nçj^yf;llej^ ^u i^oi,
et comment sondit lieutenant avec grosse
armée se devoit rendre à lui à Bologne , et
qu'il avoit mandé marcher âou armée , qui jà
étoit sur les .champs, pj^te de le .secourir>et 9e
joipdre .avec lui. .J)e quoi le. pape fut mouljt
joyeux 9 et se dît toujours .être tenu au. roi,, eu
le Remerciant de tou^t son .pouvoir^
. . Après .ces nouvelles sues ^ le pape avec son
armée^ marcha .droit à Bologne^ et prit son
phemin vers jGésène^ à,.Forli, ,et.. devant
Fi(ience, terre d'Église, que les Vénitiens par
force occupoient.lors. et étoient dedans tous
1 76 CHRONIQUES
en armes y tenant les portes doses. Parquoi^
le pape passa outre , et marcha jusqu'à Imole^
et là demeura trois semaines ^ en attendant
approcher Tarmée du roi , qui jà étoit à la
route. Et aussi ce pendant fit marcher son
arméejusquesà une ville nomméeCastel-Saint-
Pierre, terre de Bologne, étant à huit milles
dlmole.
Tantôt après que l'armée du paEjpe fut de-
vant Castel- Saint -Pierre, ceux de la ville
parlementèrent , et à la parfin se rendirent
à la merci dudit Père-Saint.
V.
Comment mtmxe Cl)arle0 VTixabmt^ Itratetiont
îru roi Ma Ue mont0^ fit marel)er wn axmit
îrroit à Holofyxt^ pour Beamnv U pape.
Messire Charles d'Amboise, lieutenant du
rpi delà les monts, sachant qu'il étoit heure
de partir pour aller au secours du pape, avoit
fait assembler ses gens d'armes à Parme , et
mis en marche, comme le roi lui avoit mandé;
et tenoit ordre tel , que , nonobstant l'empê-
chement de pluies et l'ennui de l'hiver qui
lors avoient cours, gens d'armes, piétons
et artillerie , et tout le sommage n'avoit arrêt;
car sous ledit lieutenant du roi, avoit capi-
taines experts, et lieutenants avisés en faits
OE JEAN d'aUTON. 1*}^
d'armes; et pour ce que j'ai su les noms
desdite capitaines qui là étoient , je les ai
voulu commémorer, afin que si bien-fait y a,
que ce soit à la louange d'eux et à l'exemple
des futurs. Premièrement, y étoit présent
messire Charles d'Âmboise, général lieutenant
du roi, lequel avoit à.lui centhommes d'armes;
messire Jacques de Cliabannes, seigneur de
La Palice, lequel avoit cinquante hommes
d'armes; messire Yves d'Âlègre, cinquante
hommes d'armes; messire Robert Stuart,
cent hommes d'armes écossois ; Adrien de
Brimeu , lieutenant des cent hommes d'armes
du marquis de Mantoue ; messire Jean de
Durfort , seigneur de Duras , cinquante hom-
mes d'armes ; messire Rogier , baron de Béart,
cinquante hommes d'armes; messire Galéas
Palvesin, quarante hommes d'armes ; messire
Ântoine-Màrie de Saint-Severin, cinquante;
messire Philibert de Glermont , seigneur de
Montoison, cinquante; le seigneur d'Orose,
quarante ; le seigneur de Ghâtellart, quarante;
le seigneur de Fontrailles , trente ; le comte
de Misoc , cinquante ; messire Mercure ^ cent
Albanois. Les capitaines des gens de pied
étoient Mollart, allemand; Jacques d'Âlègre;'
Péralte , espagnol ; Gossains et un Italien ,
nommé le marquis Bérnato , lesquels avoient
sous leur charge quatre mille hommes , Alle-
mands , Dauphinois et Piémontois, Aussi y
III. 12
iy8 CHRONIQUES
avoit quinze pièces d'artillerie sous la main
de messire Jean de Bessey, gruyer de Bour-
gogne. Et ainsi fîit mise l'armée de France
aux champs, tirant le droit chemin de Bo-
logne, et tant, que devant une place bolonoise,
nommée Castelfranc, furent les François, et
là mirent le siège. Puis commencèrent à tirer
quelques menues pièces d'artillerie, pour voir
que ceux de la place voudroient dire, les-
quels se Refendirent tout lâchement, en ti-
rant bien peu de coups , et sans attendre sur
eux plus grand effort, se rendirent, leurs
bagues sauves. Ce fait, ledit lieutenant du
roi , avec ce qu'il voulut de ses gens d'armes ,
entra dedans : ce que tantôt sut le pape , qui
lors étoit à Imole; de quoi fut bien joyeux,
pensant que, au moyen dudit secours, Bo-
logne seroit bientôt à lui soumise.
Messire Jean BentivoUe, qui lors étoit à
Bologne , sachant la venue de l'armée du roi
et la prise de Castelfranc, Ait bien ébahi,
disant qu'il ne pourroit longuement tenir
contre ladite armée, et que de deux maux lui
Êilloit échever le pire , ne voulant pour rien
choir entre les mains du pape , qui de mort
lui en vouloit. Parquoi avisa que mieux étoit
pour lui se rendre aux François , pensant être ,
entre leurs mains et soiis la clémence du roi,
humainement traité; et pour y ouvrer som-
mairement, envoya ambassades à Gastelfrano
DE JEAN DAUTON. 179
par-devers messire Charles d'Âmboise^ lieu-
tenant du roi , pour lui dire que si son plaisir
étoit de prendre à merci lui et sa famille, et
tous ses biens saufs , que à lui volontiers se
rendroit, et lui mettroit Bologne entre les
roani9. Lesdits ambassades portèrent leur pa-
role , et firent sur ce tout ce que enchargé
Içur étoit 9 et, avertirent ledit lieutenant du
roi du vouloir dudit messire Jean Benti-
voile y et comment entre ses mains se vouloit
rendre , et mettre ladite ville de Bologne en
son obéissance. A quoi fit réponse , que pour
l'heure ne pou voit avec lui rien composer y et
qu'il n'avoit autre charge du roi ^on maître, que
de vqnir au sisoours de l'Église et faire ce que le
pape lui commaqderoit , parquoi ne pouvoit
de lui rien conclure, sans en avertir ledit
Père-Saint. Ce nonobstant , vu le parti humaii)
de celqi Bentivolie, lui manda que s'il vouloit
bailler sauf-copduit pour quelqu'un de ses
gens , qu'il enverroit devers le pape , et que
à son pouvoir traiteroit de la paix. Dont le-
dit BentivoUe , voyant que la chose ne pouvoit
pour l'heure prendre meilleure fin pour lui,
bailla ^auf- conduit et sûreté, pour passer
par ses dangers et aller vers le pape. Ce fait,
ledit lieutenant du roi transmit à Impie un
sien secrétaire , trésorier des guerres de Mi-
lî^n , pour avertir le pape comment messire
Jean Beptivolle se vouloit rendre et mettre
l8o CHRONIQUES
entre les mains du roi, et la ville de Bologne
en son obéissance , pourvu que lui , sa famille
et tous ses biens fussent saufs et gardés , et
comment , sur ce , ledit lieutenant n'avoit
voulu rien conclure , mais avoit le tout remis
au vouloir et à l'ordonnance du pape; en
fui mandant que sa Sainteté y avisât^ pour
y besogner selon son plaisir et commande-
ment , et que tout ainsi leferoit sans faillir,
et qu'il lui plût sur ce lui faire savoir son
vouloir. Oyant le pape les choses susdites,
fut content de la réduction de Bologne; mais,
quant à ce que ledit BentivoUe et ses choses
demeureroient saufs, ne lui vint pour l'heure
à plaisir, et avoit si bonne envie de le traiter
autrement ; car, durant leur discord , ledit
BentivoUe avoit fait mourir le père du dataire
du pape : dont avoit conçu haine mortelle
contre lui. Mais, après avoir pensé atout,
et que user de vengeance étoit contre le
commandement de Dieu, consentit que ledit
BentivoUe seroit mis entre les mains du lieu-
tenant du roi, pour en faire à son plaisir,
et ses biens saufs ; et ainsi dépécha ledit
trésorier des guerres, et le renvoya devers ledit
lieutenant du roi, lequel étoit à Gastelfranc.
Tantôt après qu'il eût renvoyé ledit mes-
sager françois, lui souvint de quelque chose
qu'il avoit oublié à mettre en ses lettres : par-
quoi dei*echef transmit après un autre des
DE JEAN d'aUTON. i8i
siens y qui étoit son chambrier; et pouree
qu'il ne savoit parler François , demanda au
cardinal de Narbonne^ qui aveclui étoit^ un
de ses gens , pour accompagner son homme
et rapporter la parole , lequel lui bailla un
sien chapelain^ qui chantoit devant lui. Si
s'en allèrent iceux ensemble, et passèrent par
le camp du pape , dont étoit chef le marquis
de Mantoue , lequel avertirent de leur affaire;
et voyant qu'ils n'avoient sauf-conduit, leur
dit que sur leur chemin n'avoient nulle sûreté
pouree que ce jour avoit envoyé devant Bo-
logne cent de ses Âlbanois , qui ne sa voient
rien du traité de la paix. Mais pour ce, ne
s'arrêtèrent, pensant qu'ils passeroient au
moyen dudit chambrier, qui savoit parler
italien, et qu'ils diroient aux Bolonois, que,
pour le bien et profit de la ville , étoient en-
voyés du pape au lieutenant du roi. Or ad-
vint que, à l'approcher de ladite ville,
comme à deux milles près, ou environ, ren-
contrèrent les Âlbanois du marquis de Man-«
toue venant de leur course, lesquels avoient
trouvé un capitaine de Bologne avec trente
chevau-légers, sortis pour découvrir, des-
quels ne s'étoit sauvé que ledit capitaine, que
tous ne fussent tués ou pris. Dont celui capi-
taine, tout effrayé , s'en étoit retourné à bride
abattue jusqu'à Bologne, où là fit asavoir
aux Bolonois comment les gens d'armes du
1 83 CHRONIQUES
pape leur avoient couru sus^ et leurs gens
défaits y dont les uns étoient morts, et les
autres prisonniers, tellement que de tous n'en
étoit échappe que lui tout seul , qui à force
de courir àvoit gagné la ville. Oyant les 60-
lonois ces nouvelles, grand nombre d'iceux
s'armèrent , et montèrent à cheval , puis se
mirent aux champs à la suite desdits Âlbanois,
qui jà étoient près de leur camp, dont ne les
rencontrèrent ; mais trouvèrent le chambrier
du pape et son compagnon, courant la poste.
Et pource que ledit chambrier étant mieux
monté que le prêtre du cardinal de Narbonne
étoit devant plus de deux jets d'arc, or ad-
vint que celui chambrier fut pris par les Bo-
lonois, lesquels le voulurent tuer; mais il
leur dit comment le pape l'envoyoit devers lé
grand-maitre de France , lieutenant du roi ,
pour le profit de la ville et traiter de la paix,
et aussi que s'il étoit question de guerre entre
le pape et eux, qu'ils ne le fissent mourir : car
il avoit de quoi payer cent écus pour sa ran-
çon. Tant joua de doux parler, que autre mal
ne lui firent, mais le prirent et gardèrent
très-bien. Son compagnon, qui tout de loin
voyoit les Bolonois jouer de force , ne sut
que faire , si n'est tourner le dos , et se voulut
mettre à fuir; mais fut avisé par aucuns
d'îceux Bolonois, dont l'un d'iceux bien
moiité se mit seul à la course après lui , et
DE JEAN d'aUTON. i85
tant y que bientôt Teût atteint y en lui voulant
courir sus. Le prêtre , voyant son cheval las ,
et qu'il ne se pouvoit sauver à fuir y et aussi
qu'il n'avoit à besogner qu'à un homme seul^
mit la main à l'épée , et se défendit en ma-
nière que la javeline de son ennemi saisit, et
la lui ôta du poing; et de fait, l'eût tué et dé-
fait, n'eût été que sept ou huit des autres,
qui virent la défense de celui prêtre, bâti-'
vement coururent là ^ et sans le vouloir ouïr
parler ni écouter sa raison, donnèrent sur lui
à tous côtés , et tant que , en se défendant ,
l'abattirent et le tuèrent sur le champ. Le
chambrier du pape fut mené à Bologne , et
présenté à messire Jean BentivoUe, auquel
dit celui chambrier la charge qu'il avoit du
pape : parquoi fut incontinent délivré, et à lui
baillée sûreté, pour aller faire son message.
Durant ces jours, la pluie étoit en ce lieu
.continuelle , nuit et jour , et dura tant lon-
guement, que les fanges étoient si grandes par
les chemins , que gens et chevaux y étoient
jusquesaux genoux, tellement que l'artillerie
ne se pouvoit charrier ; et la falloit tirer à
force de gens et de chevaux , qui à toute la
peine du monde la menoient de lieu en lieu.
Ce nonobstant, messire Charles d'Âmboise,
lieutenant du roi, mit tel ordre à tout ce, que
pour l'empêchement de celui temps ne de-
meura rien en arrière , mais partît de Cartel-
/ ■
l:'
r
184 CHRONIQUES
franc avec son armée et artillerie^ et tira vers
Bologne^ de tant qu'il fut à un pont^ deux
mille près dudit lieu de Bologne. Là le trouva
le messager du pape, et lui présenta ses let^res^
desquelles fut bien joyeux, mémement pource
qu'il consentoit que messire Jean BentivoUe
fôt mis entre les mains du roi , et ses biens
être saufs. Lorsque ledit messire Jean Ben-
tivoUe sut le vouloir du pape et l'armée de
France être si près de> Bologne , partit dudit
lieu, et à l'aube du jour se rendit audit pont;
et là s'en alla mettre entre les mains dudit
lieutenant du roi, comme avoit promis de
faire , et avec lui un de ses fils nommé messire
Alexandre BentivoUe : lesquels reçut douce-
ment, eticeux bailla en garde à un Lombard,
nommé messire Antoine-Marie de Saint-Se-
vérin, auquel donna charge de les mener à Mi-
lan , et les faire garder tant que seroit le plaisir
du roi. Et au partir, ledit messire Jean Ben-
tivoUe bailla les clefs de Bologne à messire
Charles d'Amboise, en lui recommandant sa
pauvre femme désolée et ses biens, la face
toute couverte de larmes , et le cœur serré
de douleur , en faisant les plus piteux regrets
et douloureuses plaintes qu'onc fit pauvre
chevalier, disant 2 « Hélas ! Fortune , ennemie
de gloire et marâtre de prospérité , que t'ai-
je méfait, quand en mes jours florissants, et
au temps de ma douce ju vente, m'as laissé
DE JEAN d'aUTON. i85
quelque temps féliciter à plaisir ^ et^ aux en-
nuyeux ans de ma chenue vieillesse, me mets
en exil perpétuel ? Or, me fais-tu à clair con-
noître, que le plus malheu|[*eux gourre de tes
adversités est avoir été longuement prospère,
et puis déchoir sans ressource! » Plusieurs
autres lamentations désolables fit le pauvre
chevalier, et tant, que le lieutenant du- roi
même fut mu de telle pitié , que des yeux lui
sortirent les larmes, mais pour rentrer, en-
voya ledit Benti voile à Milan. La femme et
un des enfants dudit Benti vole, après ce, s'en
allèrent avec" huit cents chevaux hors Bo-
logne, ettirèrentversladuchédeFerrare, où
portèrent la plus grande partie de leurs ba-
gues et choses portatives.
Le lieutenant du roi , ayant les clefs de
la ville de Bologne, pensant sans nulle ré-
sistance entrer dedans, transmit là un
nommé mes^e Galéas Viscomte, avec ses
fourriers, pour faire les logis: lesquels four-
riers, cuidant marquer lesdits logis, furent
assaillis de la commune de Bologne, qui fit
un cri sur eux, et un tel hutin, que ce
fut jusques à charger, en manière qu'iceux
fourriers furent, les uns blessés, et aucuns
tués , et menés tellement , que à grand'peine
se put sauver ledit messire Galéas Viscomte,
avec partie de ses fourriers , lesquels s'en allè-
rent d'effroi au-devant du lieutenant du roi.
l86 CHRONIQUES
qui «vec son armée approchoit la ville; et
sachant la reBellion susdite , comme ennemi
d'icelle , fit là droit marcher l'armée^ et met-
tre le siège devant , et à toutes mains faire
péter artillerie 9 et abattre tours et murailles,
en l'assaillant si vivement, qu'il n'y eût de-
dans si hardi qui n'eût frayeur de ce bruit.
Et ce voyant, aucuns de ceux de la ville, qui
jà savoient l'appointement du pape et de Ben-
ti voile, envoyèrent en, poste devers ledit Saint-
Père , et devers aucuns des citadins de la ville ,
qui jà s'étoient allés rendre au pape, pour
iceux avertir du siège et de la continuelle
batterie que faisoit le lieutenant du roi de-
vant Bologne, et que, si tôt n'y étoit pourvu,
ladite cité étoit en danger d'être prise d'as-
saut et pillée par les François, qui tous ef-
forts mettoient en avant pour y entrer.
Oyant le pape ces nouvelles , fut tant émer-
veillé que plus ne pouvoit, et ébahi de cet
affaire, vu les lettres que, peu devant, lui
avoit envoyées ledit lieutenant du roi , di-
sant que, après que messire Jean Bentivolle
seroit entre ses mains , il s'en iroit loger de-
dans Bologne. Or savoit le pape jà que le-
dit Bentivolle avoit rendu les clefs de la ville,
et que à Milan l'avoit envoyé le lieutenant
du roi. Sur quoi, ne savoit que penser, si
n'est que quelque nouvelle rébellion eussent
fait les Bolonois, ou que les François vou'
DE JEAN d'aUTON. 187
lussent piller ladite ville ^ qui étoit moult
riche et pleine de tous biens : parquoi ^ pensa
que si ladite ville étoit ainsi prise et pillée y
qu'il seroit double perte, et que son entre-
prise lui seroit plus dommageuse que profi-*
table : car il auroit perdu les frais et mises
qu'il auroit faites pour soutenir son armée ,
oùjà avoit grand trésor dépendu, et aussi,
que la cité qui étoit sienne seroit détruite et
désolée; ce qui dedans étoit, pris et pillé;
le peuple mis à sac , et les biens d'icelle ra-
vis et emportés : ce qui seroit totalement à
son désavantage. Dont pour à ce vouloir met-
tre provision, transmit hâtivement le car-
dinal de Narbonne devers messire Charles
d'Âmboise, lieutenant du roi, lui prier et
dire qu'il cessât de battre la ville , et qu'il fît
tenir cois ses gens. Si s'en alla ledit cardinal ,
et lui étant par chemin , couroient incessam-
ment postes de Bologne , pour hâter les mes-
sagers du pape, disant que les François avoient
jà tant battu la ville d'artillerie, et fait telle
ouverture, qu'on n'attendoit que l'assaut, et
que sans faillir elle seroit emportée et prise ,
qui ne mettroit sur ce hâtif remède et som-
maire provision. Le cardinal de Narbonne,
qui du pape avoit charge de hâtivement aller
faire cesser l'armée de France , voyant que as-
sez tôt ne pouvoit courir, et aussi que plus de
quinze milles de chemin avoit encore à faire,
l88 CHRONIQUES
transmit là un de ses gens nommé Jean Vous-
sart^ accompagné d'une des postes de Bo-
logne, pour avertir le lieutenant de roi, du
vouloir du pape et de la venue dudit cardinal,
et pour faire cesser le siège jusques à ce que
ledit cardinal eût parlé à lui. Or se mirent les
coureurs en voie , et tant que les chevaux pu-
rent aller, tirèrent vie , en manière que , après
qu'ils eurent chevauché huit milles de pays
le cheval dudit Youssart fut déferré , et tant
las qu'il demeura tout court : parquoi, la
poste de Bologne qui sans celui François ne
pou voit faire bon message pour les Bolonois,
se mit à pied , et lui bailla sa monture, en lui
montrant son adresse , et lui priant bien fort
qu'il se hâtât, car long chemin avoit à faire :
ce qu'il fit, et tant, que sur les deux heures
de nuit arriva ledit Youssart devant la ville de
Bologne , du côté d'Imole , où là trouva gros
guet et les gardes de ladite ville en armes,
lesquels salua, et leur dit comment de par le
pape venoit là pour les affaires de Bologne,
et iceux avertit de la venue dudit cardinal son
maître que le pape envoyoil là à toute grand^
hâte; et que, pour plus avancer l'affaire, ledit
cardinal l'avoit transmis devant à diligence ex-
trême. Parquoi, pria lesdites gardes, que pour
plus tôt être au siège des François , et pour le
profit de la ville , le laissassent passer par là
dedans , qui étoit pour le plus court : ce que
DE JEAN d'aUTON. 189
ne voulurent, pource qu'il étoit François, et
aussi que sûrement n'eût su passer, vu que
guerre mortelle se faisoit lors entre eux et les
François, et que Fun n'épargnoit l'autre.
Mais icelui adressèrent hors la ville, par un
chemin touchant le long des fossés, et l'aver-
tirent d^ crier en passant : V Église! qui étoit
le cri commun de la ville; ou autrement, ceux
du guet lui pourroient tirer quelque coup
d'artillerie ou de trait. Si se mit à passer le
long dudit chemin tout coiment , en criant :
V Église^ et ne lui demandèrent rien les enne-
mis, jusques il approchât le camp François;
et lorsque aux rais de la lune qui étoit claire,
le virent adresser vers le camp , lui tirèrent à
la passée plusieurs coups de hacquebuttes et de
trait, et tant, qu'il fut contraint, pour se sau-
ver, de mettre pied à terre, et abandonner
son cheval, pour gagner les haies et jardins,
qui là-dessous étoient : et ainsi comme il put ,
se rendit au siège, où trouva sur les pieds le
lieutenant du roi , armé de toutes j^ièces, fai-
sant tirer artillerie aux rais de la lune contre
la ville , et abattre murailles, sans cesser, dé-
libérant le lendemain donner l'assaut.
Par ledit messager fut averti de la venue
du cardinal de Narbonne , que le pape lui en-
voyoit pour faire cesser le bruit; et tantôt
qu'il sut les nouvelles de ce, fit arrèter l'ar-
tillerie et accoiser le siège; mais pourtant fit
igo CHRONIQUES
faire ses approches et tranchées , et mit guets
de toutes parts, Jusques à l'heure de la mi-
nuit, des deux cotés firent silence , sans tirer
ni faire bruit. Mais après ce , Bolonois com-
mencèrent le butin , et à tirer coups d'artille-
rie sur le camp des François, lesquels aussi ne
leur faillirent, mais tirèrent de plus.j^lle^ et
plus que onc; car ils avoient jà approché
leurs pièces près des fosséa de la ville. Et
ainsi tirèrent l'un contre Fautre^ jusque^ à une
heure après minuit , que le cardinal de Nar-
bonne survint au camp, et là avertit le lieute*
nant du roi comment le pape ne voulpit que
ladite ville fat prise par force, en priant ledit
lieutenant qu'il cessât de faire plus tirer con-^
tre ladite ville : parquoi la batterie fut cessée
et le siège arrêté, combien qu'il ennuyât moult
audit lieutenant et aux François, qui là étoient,
vu la défense que içeux Bolonois , après l'ap-
pointement, faisoient; mais pour obéir au
pape , tout fut arrêté*
Tantôt après, vinrent ambassades de la ville
devers ledit lieutenant du rpi; disant qu'ils
avoient charge dçs citadins et peuple de ladite
ville, de dire au lieutenant du roi que icelle
dite ville et les habitants avec tous leurs biens
étoient au pape, et de l'Église ; et vu que le-r
dit lieutenant , qui là se disoit poqr le pape ,
Youloit icelle prendre et détruire, s'ébahis-
soient, en le priant, pour l'honneur de leqr
DE JEAN D AUTON. IQI
souverain seigneur le pape, qu'il se voulsit
désister de plus leur courir sus , et que de leur
part feroient leur devoir et viendroient à la
la raison. Sur quoi^ fit ledit lieutenant ré-
ponse , en disant : « Vous savez assez com-
ment f par le consentement du pape , messire
Jean Bentivolle , lors votre chef et gouver-
neur , s'est rendu au roi, lui, sa famille et ses
biens saufs; et comment ^ après qu'il m'eut
baillé et rendu les clefs de Bologne, mes four-
riers , en voulant marquer dedans les logis ,
ont été ^ par vous et votre commune , les uns
occis y les autres blessés et chassés; et aussi
comment, nonobstant tout autre appointe-
ment entre le pape et aucuns de vos citadins
fait , votre cité s'est rebellée et fait tout l'ef-
fort de guerre qu'elle a pu faire contre l'armée
du roi qui ci est : qui est mal montré à vous ,
que soyez ou veuilliez être sujets au pape,
pour lequel ladite armée est ici venue. Dont à
cette cause, de ma part, je suis délibéré de
vous faire réparer tous ces méfaits et d'entrer
dedans Bologne, veuillez ou non. » Sur ce,
ne répliquèrent lesdits ambassadeurs autre
chose , doutant avoir pis ; mais après plusieurs
autres raisons, conclurent que ledit lieute-
nant et ses gens de cheval entreroient de-
dans , et les piétons demeureroient hors , aux-
quels seroit de la ville transmis force vivres.
Toutefois ne fut du tout la conclusion arrê-
192 CHRONIQUES
tée ^ pource que encore p'avoient le consente-
ment de tout le peuple de la ville ^ mais fiit
dit que le lendemain à quatorze heures^ qui
sont huit heures en France , viendroient ren^
dre réponse sur cet affaire. Ainsi retournè-
rent lesdits ambassadeurs pour rapporter ce
qu'avoient fait et conclu , et besogner au sur^
plus. Pendant lequel temps, messire Charles
d'Âmboise, lieutenant du roi, et le cardinal
deNarbonne, parlèrent de leur afiaire,^et
après, délibérèrent entre eux aller dîner' au
pont , deux milles près de là. Les ambassa-
deurs de Bologne retournés en la ville, après
leur rapport fait, murent la ville de tenir con-
seil , où les seigneurs et la plus grand'partie
dé la commune furent assemblés ; et là furent
débattues plusieurs choses. Toutefois à la par-
fin, par commun assentiment, fut dit que le
lieutenant du roi, avec ses gens de cheval,
comme avoit été appointé par lesdits ambas-
sadeurs, entreroit en ladite ville. Donts'enre-
tournèrent iceux ambassadeurs devers ledit
lieutenant du roi , et lui dirent que , lorsqu^l
lui plairoit , lui et ses gens de cheval pou voient
entrer en ladite ville, et que aux piétons se-
roient transmis vivres et provisions à suffi-
sance. A quoi fît réponse ledit lieutenant du
roi, que à l'heure qu'il se trouveroit délibéré;
il y entreroit. Et sur ce , lui et ledit cardinal
DE JEA.N d'aUTON. IqS
se mirent à chemin , pour aller dîner au pont,
comme devant avoient entrepris.
Lesdits ambassadeurs se mirent au retour,
et tantôt qu'ils furent en la ville , une partie
de la commune, qui n'avoit été appelée au
conseil susdit, sachant celui appointëment,
dirent qu'il étoit à leur préjudice, et que c'é-
toit chose qui touchoit à tous; pour ce, de
tous de voit être approuvée. Autre chose allé-
guèrent, où peu de propos raisonnable avoit.
Et ainsi cette méchante commune , prompte
à mettre aux champs et aisée à effréner, fit
une insulte , et avec grand tumulte mirent la
main aux armes, montèrent sur les murailles
de la ville , et recommencèrent à tirer coups
de trait et artillerie contre tes François, et les
François à eux; somme, chacun recommença la
guerre de nouveau , et tant, qu'iceux Bolonois
fif ent une saillie de quatre à cinq mille hommes
sur les François, qui se tinrent pied coi , saisis
de leurs armes. Si grand fut le bruit, que le
lieutenant du roi , étant au chemin pour cui-
der aller dîner au pont , comme celui qui de
ce ne se doutoit, vu l'appointement devant
fait , oyant cet effroi , tout à course de cheval
s'en retourna jusques au camp, où là trouva
ses gens d'armes tous en ordre, près de char*
ger sur leurs ennemis. Et sans 'autre chose
dire, lui qui étoit légèrement* armé et monté
sur un courtaud, mit pied à terre, et prit une
III. i3
194 CHRONIQUES
pique ^u poing ; pui^ se mit «v^c deux mik
cinq cents Âllemapdsy qui étoieut Mk pour U
roî| et. adressa à ceux qui étoieut sortis^ en
manière qu'il \m repoussa jusque dedatt^ U
ville, tautque sur la foule , à l'entrer des por^
tQs^ furent d'iceuxBolauoÂs (di^applés et i^ssom^
mes pJius de deux ceutsi; et n'eût été que oeui
qui sur les murailles étotent, à coups^ de trait
et d'artiUerio donnèjreut sur les Allemands et
recueillirent leurs geus , peu eu fût réchappé.
Après la retraite d'iceux Bolouois , voyaixt^
le lieutenant du roi, la déloyauté d'icew^ yi-^
la^ns tant codtiuuer^^ fut délibéré de leur dour^
uer l'assaut et fsiire tout mettre à sacu IVIais
aus$Â sachant que le pape se maleouteaaieroit ^
vu ce qu'il lui a voit mandé, dôlfi^ara^ et voi»-^
lut sur ce tenir conseil, où appela les capitai-
nes de i'armée qui là étoieut» et autres,
Qomme le cardinal de ^rbonne et l'arcbe-»
yèque d'Aix et plusieurs^ autres j, lesquek cqi><^
clureut que le pape seroit desdites choses
avwti,. et de la d^lw^uté d'ioeux^Bolouois^ et
com^vent au moyen de^ faux tours et a^poi^
tements par eux enfreints , le. lieuteuaut du
roi ^ypit juste cause et bou^e querelle contre
eux , parquoi étoit délibéré de leur fair^ mor-^
telle gwrre. Toutes ces choses iurent mises
par lettre^ ,, pour icellesi démoutrei? au i^pe.
L^idit cardiual -de Narbonue: s'en ret<>uri»a
par^devers lui,, et lui bailla lesdites Lettres que
DE JRAN d'aUTON. IqS
lui envoyoit ledit lieutenant du roi , desquel-
les choses fut très-mal content et très-animé
contre les Bolonois, disant qu'il les détruira^
s'il faut qu'en armes aille sur te lieu , et qfue
àbon.droitavoîentdeasenn cmelle punition.
Aucuns des principaux de Bologne , lesquels
s''ëtoient}à rendus au pape , mirent si bonne
diligence à râpai ser le défaut^ que la chose
ftit adoucie, moyennant ce que ceux de Bo-
k^ne Fur Huadèr^r^t que , quand hA plairoit
d^'entrer dedans la rUie , toutest les portes lui
sennent ouvertes , et au lieutenant du roi pa-
reillement : ce qui pacifia tout.
Le pape , sachant Bologne aTdîr dit le mot,
Hianda à messire Charles d'Aoiboise, tieute^
nant du roi , que dedans, trois jours aprè& oe »
qui étoit le huitième du mois de novembre ,
il iroil foire son entrée à Bologne, ^i le
priant que avec tous ses gens d'^armes de ehe«
▼al lui voulût tenir compagnie : ce qu'il 6t,
ciar lors qu'il sut que le- pape marehost, et
qu'il approchoit Bologne ^ avec toute son ar«
méeftit au-devant. Et là lui fit, le pape, joyeux
recueil et très-bonne duère, en remerciant le
roi de son bon secours, et h», de la peine que
pour lui avoit prise , soi offrant à lui faire tout
le plaisir de qaoi te voudroit requérir.
igÔ CHRONIQUES
VI.
Ainsi s'en alla le Père-Saint à Bologne avec
ses gens de cheval ^ et ledit lieutenant du roi^
aussi avec ses gens d'armes ; et ainsi accom-
pagné^ entra dedans ladite ville de Bologne >
à grand triomphe. Après qu'il fut ainsi entrée
et qu'il se vit maître de la ville , il fit com-
mander, à peine de la hart, que tout le harnois
de la ville fût apporté et mis dedans une
maison ordonnée à ce faire : ce qui fut fsdt, et
puis commit gens de par le pape pour la-
dite maison garder, et disposer des armes,
comme plairoit à sa Sainteté. Là dedans fut
festiéet entretenu le pape, par les citadins et
seigneurs de la ville, honorablement. Et ainsi
plusieurs jours durant , il festia et traita ledit
lieutenant du roi, tellement que toujours le
fit seoir à sa table, et servir tout à souhait,
en lui faisant tant familière chère, que à toute
heure parloit à lui ; et lors qu'il s'en voulut
aller , lui fit grands dons et présents , et con<-
tenta à la raison , et fit en manière que lui et
les capitaines de l'armée du roi tout ample-
ment se contentèrent de sa bénédiction.
Ce fait, ledit lieutenant du roi et les capi-
DE JEAN D AUTON. 197
taines de l'armée prirent congé du Saint-Père,
puis s'en retournèrent en la duché de Mifan,
chacun à sa garnison.
VII.
timmtnttn la nUU ie f^ènts^ en ceini t^mp0^ U
pnipU et leei nobleB îr'icHU entent Vimion
^n^nnbU ^ et comment cenxin pntpU c})mkent
tes nobles et d'armhr^nt contxe le rm.
La superbe cité de Gênes, qui lors étoit
entre les mains du roi , et sous son pouvoir
gouvernée par messire Philippe de Clèves, sei-
gneur de Ravestain , ayant paix à tous ses
voisins et vie prospère en son état; tout ainsi
que grand'aise foule le trop séjourné, non
pouvant endurer le bien de félicité , à soi
même , comme forcenée , se voulut prendre ,
et mutiner, par guerres civiles et plus que ci-
viles : car citoyen contre citoyen, et parent
contre parent, furent commus, en manière
que les nobles et le peuple de ladite ville
eurent division mortelle entre eux ; et ce ,
pource que les nobles voulurent suppéditer le
peuple , et le peuple se faire égal aux nobles
et iceux mépriser.
Or est à savoir que ladite ville de Gênes ,
entre les autres villes du monde, est excellente
estimée^ tant en état de noblesse qu'en fait
1^8 CHRONIQUES
de marchahAse ; en laquelle sont grandes et
ancfennes maisons^ desquelles sont les priiH
cipaleSy comme je l'ai su étant sur le lieu : (les-
quelles, pour vérifier mon histoire , j'ai voulu
nommer , et partie des noms des seigneurs
desdites maisons qui en ce temps étoient, ) et
premièrement la maison noble de flisco , qui
lors étoit la plus renommée de Gênes , de la-
quelle étoient messire Jean«*Louis de Flisoo ,
seigneur d'icelle, Paul de Flisco ^ Paris de
Flisco, Francus de Flisco et Manuel de Flisco;
puis étoit la noble maison Doria , dont étoient
HiéronymeDoria, Stépbanus Doria, Marcus Do-
ria y Constantin Doria et Raphus Doria ; aussi
étoit l'autre noble maison de Spinula , de la^
quelle étoient Lucas Spinula , Baptiste Spi-
nula , Jean Spinula , Stépbanus SjfHUula ,
Obertus Spinula, Garolus Spinula, Christo-
phorus Spinula et Jean-Jacques Spinula; la
quarte maison des nobles de Gènes étoit de
Grimaldi , dont portoient le nom messire Jean
de Grimaldi , Âmsaldus de Grimaldi ^ Georges
de Grimaldi et )ean de Grimaldi. Autres
maisons riches étoient du peuple de Gènes ,
qui se nomme le peuple gras , c'est à savoir
ceux qui tenoient plus d'avoir : entre lesquelles
étoit la maison des Justinian, de laquelle
étoient Sylvestre Justinian , Stéphanus Justi-
tfiian , Lucas Justinian , Bricius Justinian ,
Paul -Baptiste Justinian, Simon Justinian,
DE JEAN d'AUTON. f^Q
Démétrius Justiniati; de la maison de Fur-
nariii»> ét20iëntManfrédus deFurtiariis^ Flaidiôàl
de Fiimariis et Raphaël de Fumariis; dé
Francis, aussi étoient Lazarus de Francis,
Jdannes^Baptista de Francis et Bernardn^ de
Francis. Husieurs autnes grosses maisons des
nobles et du peuple grad étoient dedans
Gènes, cotnme la maison de Sauli, des Lb^
mellins , des Cathanëes, de Nigrono , de Usu^-
Maris, des Centurions, et plusieurs autres ; sur
toutes lesquelles étoient préékninentes et de
renom les tnaisdhs d'Âdourne et de GatnpefVir-
gqse, desquelles étoient Âugustinus Âdourne ,
le plus grand de tous lesdits Âdoùmes > lequel
avoit été gouverneur de Géneâ sous le duc
Ludovic , lors qu'il tënoit la duché de Milan ;
Jean - Baptiste Âdourne, Bernardus Âdôuruis
et Balthaxiar Âdourne. De la maison de Cam-^
pefurgose, étoit seuièment un nommé Pietrus
de Campefurgose , duquel le père avôit été lôrâ
duc de Gènes , et se tenoient iceuit hors Ifii
ville , dedans grosses places et forts châtêiâLûiSi
qu'îb avoient i et ct)mbien qu'ils fassent du
peuple gras, si vi voient-ils noblement, sans
user de marchandise que par leurs facteurs.
Or étoient iceux Adournes et FurgoSeS tant
autorisés en ladite ville de Gènes , que toutê^
les autres maisons dessus nommées, tant dés
nobles que du peuple , voire et toute la com^-
mune de la ville, tenoient, les tins pôlir F^r^
:iOO CHRONIQUES
gose et les autres pour Âdourne^ tellement
que par ci-deyaot s'étoient plusieurs fois mis
en armes Génois contre Génois , et fait meur-
tres et occisionSy avec grands tumultes et
séditions populaires ^ l'un contre l'autre; et
tenoient à Gènes leurs cris : Adourne et
Fur gose , comme à Rome : Colonne et Ursin ,
ou à Milan : Guelphe et Jubellin : sur quoi
avoit le roi mis telle police , et si bon ordre ,
que de son temps n'avoient eu^ iceux cris
concursoires , lieu autorisé en manière que
nouvelles en fût , à peine de la hart.
Pour entrer en propos historial sur le ré-
voltement de la ville de Gènes ^ est à réciter
que iceux Genevois , ayant le tenxps à plaisir
et l'heure à souhait, ne purent longuement
souffrir l'aise de la paix , ne soutenir la du-
reté de la guerre , comme sera dit par après.
Car, au premier, le peuple gras tout énoint de
richesses et boursoufflé d'orgueil , avec le po-
pulaire effréné qui ne demande que mutation
de seigneurie et cas de nouvelleté , voyant les
nobles vouloir seigneurier et prendre autorité
sur eux, dirent que telle injure ne souffri-
roient. Les nobles, de leur part, disant que à
eux appartenoit honneur et prééminence sur
marchands et mécaniques , se tinrent fermes,
et tant que là où ils trouvoient ceux du peu-
ple mal apparentés, les souffletoient à toutes
mains et outrageoient à leur pouvoir. Ceux
DE JEAN d'aUTON. 201
du peuple pareillement leur faisoientde méme^
et eussent plus; mais autres que les nobles n'a-
voient loi de porter épées ou armes par la
ville : parquoi , iceux nobles se trouvoient là ,
plus de fois , les plus forts ; dont s'échauffè-
rent de plus , et firent , iceux nobles , forger
épées et dagues , où firent engraver et mettre
sur les manches et lumelles de leurs glaives en
écrit : Castigue-vilain. Le peuple gras et la
commune se mirent à gronder contre les no-
bles ^ et à grosses bandes cheminèrent par les
rues, et marchèrent devant eux en les mépri-
sant y et voulurent prendre les honneurs , et
eux autoriser par tout, devant lesdits nobles.
Et ainsi chacun d'eux faisoit commencement
de mutin. Et pour continuer, un Genevois
du peuple gras , nommé Manuel de Ganalle ,
durant ce temps , rencontra par la ville un des
gentilshommes de Gênes , nommé Martin Spi-
nula, auquel demanda quelque chose qu'il
lui devoit, comme il disoit: lequel gentil-
homme, en lieu d'autre paiement, haussa la
main, et donna à celui de Ganalle tel souf-
flet sur la joue , que le sang lui en vint au nez
et à la bouche; puis passa outre, sans dire mot.
Celui qui avoit eu la buffe étoit mal accom-
pagné et sans bâton, dont ne se put revan-
cherj si s'en va avec cela, disant entre les
dents : « Vous m'avez prêté votre mitaine, gen-
tilhomme de bran, que de fièvre quartaine
202 CHitONlQUBS
soyefiL-YOus épouôé , et moi , ù à quelque heure
ne la vous rends ! » Toutefois , pour l'heure
n'en fut autre chose. Dedans peu de jours
après ce, advint qu'un autre des gentilshom-
mes de Gênes ^ fils d'un nommé Dominique de
Migrono, fut à la maison d'un notaiire nommé
Bernard Ragius ; et là celui gentilhomme pria
la femme dudit Ragius de déshonneur^ la-^
quelle ne voulut par amour à son désordonné
vouloir obéir : dont se voulut celui prendre à
elle par force. Si se prit à crier ^ et à défendre
sa pièce , tant qu'elle échappa de ses mains ^ et
lors que son mari fut venu de quelque lieu »
où il étoit ce jour allé, elle lui dit^enplorant,
comment ledit gentilhomme s'étoit pris à elle
et l'avoit voulu forcer. Dont celui notaire s'en
alla plaindre à messire Philippe de Glèvesi
gouverneur de Gênes pour le roi , lequel s'en-
quit de l'affaire ; et sachant la vérité du fait ,
voulut faire prendre et punir ledit de Ni-
grono^ mais il s'ôta du chemin et s'abseiita
de la ville pour un temps , et demeura hors^
jusque son père et aucuns autres ses atais
eussent adouci le forfait et apaisé partie : ce
qu'ils firent. Ce fait , ledit gentilhomme s'en
revint à la ville , lequel n'eût là été guère de
jours qu'il ne se trouvât à un autre bruit ^
tel qu'il eut paroles injurieuses aveô un du
peuple^ nommé Peregrum de Leonardisj et
tellement que de paroles a patacs vint la diofie^
. DE JBA.N d'aUTON. J03
en manière que ledit gentilhomme , qui avoit
un poignard au côté ^ occit ledit Peregrum :
dont s^en alla , et avec le secours d'aucuns au-^
1res gentilshommes ses amis^ fut mis hors la
yille. Ce fait^ voyant le peuple que à toute
heure étoient les nobles de Gènes en querelle
contre eux ^ s'assemblèrent à grosses troupes
le long des rues ^ et là où ils rencontroient les
gentilshommes, ils leur couroient sus; et de
là en avant , furent déUbérer que la première
fois qu'iceux gentilshommes feroient bruit,
que tout le peuple s'élèveroit, et avec grand
tumulte occiroient tous les gentilshommes de
Gènes. Messire Philippe de Clèves , comte de
Ravestain, et gouverneur de Gènes pour Je roi,
voyant le différend et la division des nobles et
du peuple , adressa sur ce sa parole à l'un et à
l'autre , en leur disant : « Messeigneurs , la di^
vision civile d'entre vous, qui vient d'une
chose de petite occasion, vous pourra por-
ter dommage irréparable et perte sans re-
cœuvre. Entendez que toutes les plus grandes
et plus renommées cités du monde sont
tombées en ruine et demeurées en désertion,
par les seules divisions et guerres intestines et
civiles de leurs mêmes citoyens ; et sachez que,
par le lien de concorde , petites choses s'aug-
mentent grandement ; mais par l'effort de dis^
corde, les grandes seigneuries sont anéanties :
et vous souvienne que tous royaumes, ou pays
204 CHRONIQUES
divisés y choient sans ressource , et viennent à
ruineuse désolation. Ne faites donc que, par
vous-même , vous et votre cité soyez détruits
et exilés ; car c'est la fin du paiement du salaire
de division. » Plusieurs autre» remontrances
et avertissements de profit leur fit ledit sei-
g;neur de Ravestain; mais pour ce, ne se ra-
paisèrent : dont voyant leur obstination , s'en
alla devers le roi , pour l'avertir desdites cho-
ses. Et ce pendant, iceux tant suivirent leur
malheur, que le quinzième jour de juin, en
Tan susdit mil cinq cent et six, advint qu'un
des gentilshommes de Gênes, nommé Yiscomte
Doria , se trouva en la place Doria , où se ven-
doient la fruité et les herbes , de quoi se repais*
sent souvent les Genevois; et là fut un autre
Genevois nommé Guillon, de ceux du peu-
ple, lequel marchanda à quelqu'un qui là
étoit, des potirons, que les aucuns appellent
champignons, et iceux voulut emporter; ce
que vouloit avoir aussi ledit gentilhomme , et
mit la main au panier où étoient lesdits po-
tirons. Celui Guillon, qui encore ne les avoit
payés, les voulut emporter, disant que premier
les avoit marchandés et qu'il les auroit. Et
voyant ce, ledit gentilhomme hausse la main
et donne un grand coup de poing au travers
du visage dudit Guillon, en disant : c< Emporte
cela, vilain, et j'emporterai les potirons!»
Et ce fait, tira une dague qu'il avoit, et vou-
DE JEAN d'aUTON. 2o5
lut frapper ledit Guillon , qui tantôt quitta le
gage^ et comme outragé d'avoir été battu,
tout pfein d'ire et de courroux , commence à
crier : Pople ! pople ! sur les gentilshommes.
Dont tout à coup se mut le peuple , et même-
ment ( comme j'ai su audit lieu de Gènes ), fu-
rent t:*ois du peuple nommés Paul-Baptiste
Justinian^ Bricius Justinian^ et Manuel de
Ganalle^ qui premier firent le bruit ^ et muti-
nèrent le peuple contre les nobles ^ tant que ,
au cri dudit Guillon ^ chacun courut aux ar-
mes, si que, en moins d'une heure, plus de dix
mille vilains furent armés par les rues, criant
tous : Pople! pople! à haute voix , adressant aux
maisons des gentilshommes , dont plusieurs en
tuèrent. Les autres , voyant ainsi contre eux le
peuple ému, abandonnèrent leurs maisons et
s'enfuirent hors la ville. Or étoit demeuré ce-
lui Yiscomte Doria en ladite place, où se trou-
vèrent aucuns marchands , et lui dirent :
(c Otez-vous d'ici , Doria ; ne voyez-vous le
peuple en armes contre vous autres gentils-
hommes ? sachez que , s'il vous trouve ici ,
votre vie est hasardée au plus périlleux dan-
ger qu'elle fut onc, et pour ce, avisez à votre
affaire, car le plus tôt ne sera pas assez. »
Desquelles paroles ne fit compte ledit Doria ,
mais dit qu'il ne craignoit les vilains ne toute
leur puissance , et les attendit en l'heure que
son malheur ne lui fuit ; car iceux vilains sans
:io6 CHRONIQUKft
nul i^epit le taillèrent en (Meces^ et tous ceux
qu'ils en purent rencontrer.
Le seigneur Jean-JLcuis de Flisco , oyant oe
bruit y se fortifia en sa maison^ où mit grand
nombre de gens armés , pour le garder ; mais
nul de ses gens osoit aller par la yîlle quérir
yiyreset ce qu'il lui étoit nécessaire ^ parquoi
lui &llut à la parfin déloger et laisser sa mai*
son ; et le plus secrètement cp'il pi^t , issit de
de la ville. Si s'en alla à un ehàinui rien
nommé Montaubyou ^ à dôme milles de (vénes»
où demeura quelque peu de temps^ en attend
dant si le peuplé ce pendant se paeifieroit : ce
que ne fit^ car lors que lesdits gentilshommes
eurent abandonné la ville ^ ceux du peuple
entrèrent dedans les maisons d'iceux^ et
comme si de bonne guerre tout leur fût abaiH
donné ^ mirent la main au f»llage , et empor^
tèrertttout ce que dedans trouvèrent , et d'^it*
cunes d'icelles s'emparèrent. Dont ledit se^
gneur Jean-Louis, de ce averti, ne s'en osa
retourner, mais s'en alla à une petite ville
nommée Gavi , terre des nobles de Gênes , où
illec s'assemblèrent tous les chassés, et tinrent
conseil sur leur affaire : dont la eond>usion lut
d'envoyer devers le roi , pour l'avertir de Tîn-
surrection du peuple, qui avoit ainsi tué et
chassé les nobles de sa ville de Géiles, et lui
prier qu'il lui plût y mettre bonne paix et
douce union , ou autrement sadite ville, |4eine
DE JEAN DAUTON. 20J
de peuple effréné , se pourroit par elle-nieme
détruire , ou faire quek{ue rébellion contre sa
majesté; à quoi étoit besoin de mettre ordre
sanunairemeiit. Et pour lesdites choses rap*
porter , envoyèrent iceux gentilshommes un
des nobles de leur parti, docteur, nommé mesr
sire Etienne. Ceux du peuple sachant que ks-
dits gentilshommes envoyoient devers le, roi
pour faire plainte d'eux , pareillement y en-
Yoyèrent de leur part un autre docteur^
nommé nxessire Nicolas, pour lui dire et re-*
montrer les grièves^ injures et continuelles ex-
torsioi^s que le& nobles par ci*-devant leur
aveÂent faites; disant que , de|leur part, il& s'en
¥Ouloient du tout soumettre à son bon vouloir
et arrêtée ordonnance. Lesdit$ messagers ouïs
par le roi , et mise la ehose en conseil , fut ap-
pointé, par ledit seigneur, que messire Phi-
lippe de Clèves, comte de Ravestain , retour-
neroit audit lieu de Gênes; et pour assister
avec lui, deux docteurs hii lurent baillés,
iu>iiimés mcssire Etienne Olivier de Vienne,
seigneur en parlement de GrenoMe, et mes-
sire Falque d'Aurillae, pour ouïr et ordonner
du différend d'iceux Genevois. Et sur ce,
furent par le roi ieeux dépêchés, lesquels s^en
petottrnèrent à Gênes. Et en tirant celte part,
ledit comte de Ravestain , prit pour sa sûreté
miUe hommes , pour le conduire audit lieu ;
et aussi, afin que ladite ehose fîSit toujours
208 CHRONIQUES
mieux éclaircie et consultée , envoya à Seine
quérir un docteur qui là étoit conseiller de
justice, nommé, ledit docteur, messire Etienne
de Gernerieu , lequel se trouva audit lieu de
Gènes avec les autres. Et là tous ensemble
commencèrent à faire inquisition de ce qui
leur étoit enchargé y et consulter leur affaire.
Messire Jean-Louis, qui étoit à Gavi, sa-
chant la venue du comte de Ravestain et de
ceux que le roi avoit là transmis y pensant que
sûrement pourroit aller à Gênes, se mit à
chemin pour tirer celle part, et, à toutes aven-
tures, prit cinq cents hommes de pied pour le
conduire et mener plus sûrement. Si s'en entra
avec son infanterie dedans la ville, et s'en alla
à sa maison. Le peuple de ladite ville , qui ne
l'avoit pas agréable , voyant que à grosse bandé
étoit entré, et aussi que le seigneur de Raves-
tain avoit là amené grand nombre de gens, se
doutant que quelque force lui pourroit être
faite , à ce moyen ne voulut entendre au con-
seil; mais comme suspectionneux d'iceux gens
d'armes , commencèrent à crier pople! poplel
et s'armèrent à grosse route , et firent un con-
curse tumultuaire contre ledit seigneur Jean-
Louis, en le voulant assiéger en sa maison. Et
voyant ce bruit, le comte de Ravestain fut de-
vers le peuple ému, pour le cuider adoucir,
en disant : ((Messieurs, voulez-vous faire con-
tre ce que vous avez mandé au roi , votre sou-^
DE JEAN d'aUTON. 20g
verain seigneur , qui en voulant obtempérer à
votre prière et remontrance , ci fait assembler
tout plein de sages hommes et gens de con-
sefl, pour vous faire droit et justice contre
ceux qui tort vous auront fait^ \et remettre
votre cité en paisible état et tenir en franche
liberté? Ne lui avez-vous mandé que à> son
vouloir étiez prêts d'obéir, et faire ce qu'il lui
plaira aviser sur le différend de vous et des
nobles de cette cité? Quel rapport lui pour-
rai-] e faire de vous et de votre obéissance,
que je vois contrarier du tout à raison , vu
que , en lieu de traiter de la paix , vous mettez
la main aux armes? Je vous prie, Messieurs,
que, pour le bien de vous et de votredite cité ,
toutes vos divisions soient dorénavant as-
soupies et anéanties , et que par l'avis du con-
seil du roi, et du vôtre qui ci est, toute la ru-
meur et dissension d'entre vous soient amen-
dées. » Autres remontrances raisonnables leur
mit devant les yeux, mais tout fat pour néant ;
car ladite commune , toute pleine de premier
motif, tout à une voix fit réponse, que jà ne
laisseroient ceux du peuple leurs armes, ne
n'entendroient à propos de conseil, que pre-
mièrement ledit messire Jean-Louis avec ses
piétons ne fût hors la ville, et que jamais
gentilshoàimes n'auroient pouvoir sur eux.
Sur quoi ne sut ledit seigneur de Ravestain
de quel moyen savoir user , si n'est qu'il s'en
. m. i4
3IO CHRONIQUES
alla devers ledit seigneur Jean-Louis, et lui dit
qu'il étoit besoin que hors la ville s'en allât ,
autrement le peuple ne laisseroit les armes
et n'obéiroit à raison; ce qui pourroit être
cause de convertir division civile en rébel-
lion publique; disant : (c Parce que celui peu-*
pie, jà presque révolté , pourroit penser que à
l'aide des gens d'armes y que vous et moi avons
ci amenés, on leur voudroit faire quelque
force y et que le roi donneroit contre eux fa-^
veur aux nobles , à ce moyen se pourroit toute
la ville rebeller : ce qui seroit tant difficile à ra-
mender, que pour le moins ennui ou dom-
mage s'en ensuivroit pour le roi , et pour la
cité, servitude ou désertion. Parquoi, dit-il,
me semble pour le mieux, en obviant à ces
dangers, que devez désemparer pour un temps.
Et ce pendant, le roi pourvoira à rafiaire,.en
manière que les nobles seront remis et main-
tenus en leurs autorités , et le peuple gardé et
tenu en son droit, n Oyant ledit seigneur Jean-
Louis celle remontrance raisonnable, dit : cr II
m'ennuie bien que , pour la menace des vilains
et le danger d'un peuple ému, je sois contraint
d'abandonner ma maison; mais pource que
c'est ores pour le mieux, faire le me fauti »
'Et ce dit , fit trousser ses bagues , et se mit à
chemin pour sortir hors la ville; lequel fut
en passant menacé des vilains , et en danger
d'être d'eux assailli. Mais il sortit, et s'en alla
DE JEAN d'aUTON. 211
à sondit château de Montaubyou , où fit faire
à ses gens le guet toute la nuit , comme celui
qui se dfNitoit d'avoir suite : ce qu'il eut, car
celle même nuit saillireut de Gènes plus de dix
mille hommes en armes, et le suivirent jus-
ques à un lieu nommé Carie, une place sienne,
à six milles près de Gênes , le pensant là trou-
ver. Mais il avoit passé outre , et étoit allé à
Montaubyou, comme j'ai* dit, dont bien lui
en fut; car ils avoient délibéré et juré tous
ensemble de l'assiéger et prendre d'assaut , et
tuer lui et tous ses gens, sans en répiter un
seul. Advint qu'iceux Genevois ainsi muti-
nés, voyant que ledit seigneur Jean-Louis étoit
à Montaubyou , dirent que là l'iroient assaillir,
et proposèrent d'y aller mettre le siège.
Le comte de Ravestain , gouverneur de Gê-
nes, sachant la saillie et l'exploit d'iceux Ge-
nevois, et le vouloir qu'ils avoient d'aller met-
tre le siège devant le seigneur Jean-Louis , prit
quant et lui aucuns des conseillers qui avec
lui étoient , quelques marchands aussi et cita-
dins de la ville , et s'en alla au-devant desdits
Genevois, qui jà tiroient vers ledit lieu de
Montaubyou , délibérés de J'assiéger; et iceux,
par douces paroles et belles remontrances,
quelque peu adoucit, les voulant faire retour-
ner à Gênes : ce que ne voulurent , mais s'en
allèrent à un lieu nommé Ghabéri, au port
de Lespèce, et aux autres appartenances des-
Vtl2 CHRONIQUES
dites places que tenoit ledit messire Jean-Louis^
et icelles prirent par force , et mirent gens de-
dans pour les garder^ Sachant le seigneur de
Ravestain la prise desdites places, fuit sommer
les gens de ladite commune d'icelles rendre
et mettre entre les mains et à Tobéissance du
roi , à qui elles appartenoient : ce que ne vou-
lurent, mais dirent qu'ils les garderoient à qui
elles appartenoient , et ne voulurent par com-
mandement, ni autrement, rendre au roi
lesdites places. Dont le seigneur de Ravestain
en avertit le roi , et de tout le bruit qu'avoient
fait iceux Genevois , et comment ils n'avoient
voulu entendre au conseil , ni ouïr parler de
l'appointement d'eux et des gentilshommes;
et qu'il ne pouvoit plus donner ordre en leur
affaire : car ils étoient presque tous révoltés
et en voie de faire quelque rébellion, et que,
s'il plaisoit au roi qu^il s'en allât par-devers
lui , qu'il l'avertiroit du tout. Le roi,oyantces
nouvelles, manda audit seigneur de Raves-
tain qu'il s'en retournât par-devers lui : ce
qu'il fit; et premier que partir, voulant au
mieux pourvoir, laissa son lieutenant audit
lieu de Gênes, un nommé Philippe de Roque-
bertin , gouverneur de Plaisance , et avec lui
un autre , nommé messire Etienne de Cerne-
riéu , docteur, lesquels y au mieux qu'ils pu-
rent , mirent peine de rapaiser le peuple , et
les citadins entretenir , en manière qu'il n'y
DE JEAN d'aUTON. 21 3
eût plus de bruit dedans Gènes. Mais toujours
tenoient^ ceux de la commune^ les places par
eux prises, sans les vouloir rendre, et pour
chose du monde ne vouloient que les gentils-
hommes chassés tournassent dedans la ville.
Parquoi messire Jean-Louis et grand nombre
des autres se retirèrent vers le roi, et le priè-
rent, comme ses pauvres sujets exilés, de les
vouloir recevoir en sa garde, et leur aider à les
remettre en leurs maisons , dont étoîent, par
la force du peuple de Gênes, sans raison dé-
chassés et mis hors. Le roi , voyant ces pauvres
gentilshommes plaintifs et chassés de leurs
maisons, les accueillit doucement, et les traita
en sa maison , comme prince humain doit
faire, en leur promettant de leur secourir en
leur affaire , en sorte que si par douceur n'y
pouvoit pourvoir, que par force y mettroit la
main ; vu aussi que le peuple de Gênes avoit
jà commencé contre lui-même le butin, en
prenant et détenant aucuiles places de sa sei-
gneurie de Gênes , comme avoit été averti par
messire Philippe de Clèves.
Et ainsi passa le temps sans bruit, jusques
en tour la fête de Noél , que derechef lesdits
Genevois s'émurent, disant que le roi avoit
retiré les gentilhommes de Gênes , et contre
eux les vouloit défendre et soutenir. Sur quoi
tinrent leur tourbe populaire, où fiirent appe-
Içs Paul-Baptiste Justinian , Demetri Justi-v
ai4 CHRONIQUES
nian, Manuel de Canalle, Antoine de Ciuli,
Bricius Justinîan , Benedict Ponsono , Marc de
TeriUi 9 Bernard de Topolli^ et plusieurs au-
tres mutins. Et par iceux fut dit et allégué,
devant le peuple, comment jadis la cité de
Gènes avoit été en si haute réputation , et de
tant estimée 9 que empereurs et rois, et tous
princes du monde, la redoutèrent; et com-
ment tant de victoires et triomphes avoit ob^
tenus par mer et par terre , qu'il n'y avoit au
monde si puissant qui contre elle osât pour
la guerroyer lever la main ; et que tant heu-
reuse avoit été en ses entreprises , que onc n'a-
voit en mer ni en terre été domptée , vaincue,
ne soumarchée : et vu donc ses titres tant
pleins de glorieuse renommée, en ensuivant
les louables œuvres de leurs vertueux devan-
ciers , pour augmenter les honorables gestes
d'iceux, et acquérir à eux nouveaux titres
d'immortel los, dévoient cpntre tous défen-
dre leur querelle, et abandonner leur vie à
tous dangers, pour soutenir la réputation
excelse de leur superbe cité de Gênes, voire
contre le pouvoir immodéré du plus redouté
roi , le roi de France , si contre eux vouloit
guerre entreprendre, ou iceax fouler, pour
soutenir les nobles. Tant d'autres propos
d'avis inconsulté furent là mis en avant, que
tout le peuple gras et maigre , c'est à savoir,
marchaùds, mécaniques et gens de bras, tous
DE JEAN d'aUTON. 3j5
ensemble levèrent les mains , disant que pour
mourir ne faudroient à tel besoin, mais étoient
prêts et appareillés de non-seulement défen-
dre leur ville, mais de saillir aux champs et
tenir bataille contre tout venant. Or étoient
là Genevois de leurs principaux, nommés
Faul-Baptiste Justinian , Manuel de Ganalle
et Antoine de Giuli , lesquels voyant le vou-
loir du peuple, dirent, oyant tous : « Mes*
sieurs, vous savez comment les gentilshom*
mes , par nous chassés et exilés de cette terre ,
se sont retirés vers le roi de France; que
très-bénignement a retirés et long-temps jà
entretenus; et est à penser que oontre nous
leur donnera quelque secours, et qu'il se
voudra efforcer de nous soumettre, et lier à
quelque nouvelle servitude , ce que ne famés
onc, ni notre cité domptée. Parquoi et pour
obvier à ce danger, nous est besoin d'y pour-
voir; et la façon, nous avons jà le port de
Lespèce , et d'autres fortes places entre les
mains, qui nous pouvoient nuire. Et pour
amender notre affaire, besoin nous est d'en
avoir une qui sur toutes autres nous est né-
cessaire et propice, sans laquelle ne pouvons
tenir en sûreté notre cité de. Gênes , et nos
ennemis en crainte : c'est la place de Moni-
gue , qui est assise sur la mer, et marchissant
à nos terres , entre la comté de Nice et nos
fins, tirant vers la Provence, forte à mer-
2x6 CHRONIQUES
veille, et tellement, que si une fois pouvoit
être entre nos mains , le roi de France, par
sondit pays de Provence , ne pourroit avoir en-
trée sur nous, ne prendre mer parce côté, que
à nos dangers ne se soumît. Parquoi nous est
besoin, si nous voulons contre lui tenir et
ses ennemis nous déclarer, d'avoir ladite place,
et pour ce, mander nos alliés et amis, afin
que à cet affaire nous veuillent donner aidé
et secours. Et pour mieux faire sûrement no-
tre cas, et que en ce ne soyons par le roi de
France empêchés, nous faut dissimuler notre
intention , en portant l'enseigne de France et
la livrée du roi , et criant : FYance ! France !
disant que nous sommes tous bons et loyaux
François , et que sous la main et seigneurie
du roi nous voulons réduire et mettre ladite
place de Monigue, et ses appartenances à la
seigneurie de Gênes : et ainsi le roi n'aura
occasion de nous empçcher notre entreprise,
vu que ses ennemis ne nous serons déclarés.
VIII.
Comment Ire iS>émms (nxmt mrttre U Biét^t an
())àteau ie iSloni^ue*
Toutes ces choses dites, le peuple de Gênes,
tout à une voix , dit que tout prêt étoit d'y
DE JEAN DAUTON. 217
aller^ et jusques à la mort employer son pou-
voir pour prendre ladite place. Lorsque la
commune et le peuple gras furent unis en
cet affaire, transmirent à Pise , qui lors étoit
alliée et confédérée de Gênes, pour avoir se-
cours des Fisains , lesquels sachant l'affaire de
Gênes, comme alliés d'icelle, y envoyèrent
deux mille cinq cents hommes levés à Pise , à
Lucques , et par leurs autres pays alliés , sous
la charge de deux capitaines pisains, nommés
l'un Ternatin, et l'autre Gambecourte, et
deux grosses pièces d'artillerie, nommées le
Buffle et le Lizard. Les nouvelles de cette
entreprise furent tôt semées par les Itales , et
en Lombardie, et tellement que plusieurs vil- .
les mutines et mêmement de la duché de Mi-
lan,* pensant que Gênes dût tout confondre,
y envoyèrent soldats à grand nombre : des-
quels- me voulus enquérir (étant à Gênes
après la prise d'icelle), et pour en savoir et
donner à connoître desquels on se doit défier,
en demandai à plusieurs, qui diversement
m'en parlèrent; et à la fin tant y besognai,
que j'en sus à Gênes, par un mien hôte et
familier nommé Antonius de Luzardo , lequel
m'en parla et dit, comme celui qui pou voit
avoir été à toutes les consultations et vu tout
l'affaire : car il étoit du peuple gras, et bien
autorisé en ladite ville de Gênes. A tant m'é-
claircit la chose, qu'il me bailla par écrit les
2l8 CHRONIQUES
noms des premiers mutins , la manière de la
division des nobles et du peuple, l'occasion
de l'insurrection de la commune, les noms
des capitaines et commissaires de leur ar**
mée , le nombre des gens qu'il y avoit , d'où
et de quelles villes ils étoient, les noms des
maisons nobles et du peuple gras et de ceux
qui lors en étoient, et en somme de tout
l'affaire de Gênes. Pour rentrer donc et par-
ler de ceux qui furent avec lesdits Genevois,
est vrai que grandVoute de Plaisantins,
Alexandrins et Bosquins de la duché de Mi*
lan , s'assemblèrent avec les Pisains, lesquels
étoient en nombre de trois à quatre mille ,
et tous ensejfnble s'en allèrent à Gênes. Et
eux là venus, le peuple de Gênes, pour ren-
forcer ladite armée , mit sus trois mille hom-
mes de guerre genevois , et pour iceux me^
ner, élurent entre eux, pour commissaires
de la guerre, Paul Justinian, Manuel de Ca-
nalle et Antoine de Ciuli, et les capitaines
genevois; Jean de Las, Basque; Manuel du
Castellas , Lombard ; un marquis de la mai-
son de Sforze, parent du seigneur Ludovic,
et un autre nommé René Guyton , de Tours,
lesquels furent ordonnés pour gouverner et
conduire ladite armée des Genevois, et aller
audit lieu de Monigue ; et pour battre la place,
pource que par teri'e , au moyen de Tempe--
chement des montagnes , ne pourroient aisé-
DE «AN D AUTON. aiQ
ment charrier, mirent sur mer leur artillerie,
c'est à savoir vingt etdeuxgrosses pièces d'ar-
tillerie, toutes jetant boulets de fer avec force
d'émerillons et autre menue artillerie ; et aussi
armèrent et avitaillèrent en mer une cara-
que, deux galères, deux grosses barques et
cinq brigantins , avec tout plein de petits luz
à douze rames, pour aller assiéger ladite
place du côté de la mer. Et tout cela prêt ,
huit mille homnles paysans des environs se
mirent sus, pour eux assembler avec ladite ar-
mée de Gènes , où pouvoit avoir de douze à
quatorze mille hommes , que gens de guerre
que paysans. Aussi élurent les Genevois un
duc du peuple, lequel étoit teinturier, et
nommé Paul de Nove, auquel baillèrent gens
et état, et à lui du tout soumirent leur af^
faire, pource que à leur mutin s'étoit montré
toujours pour la querelle populaire. Et com-
bien que sa femme , qui sage et avisée étoit ,
lui défendit et détournât la charge de l'office
qu'on luibailloit, toutefois il l'accepta, dont
lui en advint ce qu'il devoit, comme sera dit
par après.
Ainsi , comme cesdites choses s'exploitoient
en Ja manière dite , messire Lucien de Gri-
maulx, seigneur de Monigue, fut, par au-
cuns de ses amis, de l'entreprise averti : dont
à toute diligence fit avitailler et fortifier sa
place, et manda quérir soldats en ses pays^
320 CHRONIQUES '
et ailleurs , et aussi en avertit messire Charles
d'Amboise^ lieutenant du roi delà les monts,
en lui demandant secours pour le roi , de qui
se disoit serviteur, et sadite place avec tous
ses biens être à lui et de sa seigneurie. Tant
fit ledit seigneur de Monigue, qu'il eut, par
le commandement dudit lieutenant du roi,
dix hommes d'armes et vingt archers de ceux
de la compagnie de messire Yves d'Alègre ,
lors gouverneur de • Savone ; lesdits gens
d'armes menés par un nommé Jean de Sainte-
Colombe, lieutenant de ladite compagnie.
Aussi y fut un autre nommé Arigoys , Basque,
qui portoitleur enseigne; pareillement y fu-
rent envoyés dix archers de ceux du seigneur
Jean-Jacques. Plusieurs gentilshommes, pa-
rents , et autres amis et sujets dudit seigneur
de Monigue, sachant son affaire, le furent
secourir et servir à leurs dépens, et se trou-
vèrent en nombre de deux cents hommes des
siens bien armés audit lieu. Deux cent cin-
quante autres soldats françois , biscaîens , pié-
montois , pisains et lombards, mit le seigneur
de Monigue dedans sadite place, où pou voient
être en tout environ de cinq à six cents hom-
mes. Or étoit celle place moult bien artillée :
car il y avoit dedans* vingt et deux grosses
pièces d'artillerie , toutes à roues , et pour
battre murailles , d'autres moyennes et petites
y avoit trois cent et dix-huit; comme j'ai su
DE JEAN d'aUTON. 221
par un des frères dudit seigneur de Monigue,
qui dedans ladite place étoit durant le siège ;
et me dit celui ^ que telle munition de poudre
y avoit, que c'étoit pour un an à tirer de cha-
cune desdites pièces six coups le jour. Pour
, ladite artillerie exploiter^ étoient dedans ladite
place trente et deux bons canonniers et
soixante hacquebuttiers. Ainsi étoit la place
de Monigue garnie, et si très-forte, que pour
y entrer n'y avoit qu'une passée d'étroite
avenue. Dont des quatre parts d'icelle , étoient
les trois environnées de mer, et Tautre ceinte
de haut rocher encis d'amont jusques en bas;
laquelle attendoit en cette manière la venue
du siège desdits Genevois.
Le roi fut de ces choses averti par Philippe
de Roquebertin , qui lors étoit au Palais de
Gênes , lieutenant dudit seigneur de Raves-
tain, où n'étoit pas à grande sûreté. Car, de
jour en autre, n'attendoit que l'assaut d'iceux
vilains; mais il adoucissoit au plus qu'il pou-
voit, et à belles paroles, dont sa voit assez bien
jouer, comme besoin étoit, les entretenoit,
et tant, que toujours entre eux avoit sûreté
d'aller et de venir. Toutefois le roi, après
avoir 'su lesdites nouvelles, lui manda que si
plus grand bruit survenoit à Gênes , que lui
et ses gens se retirassent au château , le plus
doucement qu'ils pourroient , et que là atten-
dissent de ses nouvelles : ce que encore ne
222 CHRONIQUES
firent, doutant que, s'ils se retiroient, les
Genevois, suspectionneux de ce, ne se re-
tournassent du tout, et aussi qu'ils crioîent
toujours France! France ! et ne se déclaroient
ennemis. Aussi manda le roi à messire Charles
d'Amboise , son lieutenant delà les monts , et
à messire Yves d'Alègre, gouverneur de Sa-
vone , que si lesdits Genevois alloient assiéger
Monigue, que quelque bon nombre de gens
d'armes, étant lors en garnison vers le côté
duditlieu de Savone plus près de Monigue,
avec un autre nombre de gens de pied , fus-
sent mis sus et envoyés audit lieu de Monigue,
pour lever le siège , s'il venoit à tant. Ce qui
fut fait , comme sera dit ap^ès.
Mais faut Ores continuer propos sur l'en-
treprise des Genevois, qui par mer et par
terre avoient leur armée prête, pour aller
mettre le siège à Monigue : dont advint que ,
sur la fin du mois de novembre , ladite ar-
mée se mit en voie, et prit son chemin la
côte de la mer, et au plus droit qu'elle sut.
Et sitôt qu'elle fut aux champs, sept bu
huit mille paysans des marchissans et confins
de Gênes s'assemblèrent là, et tous ensemble
marchèrent vers Monigue, criant toujours
France et populo. Et adressèrent iceux Ge-
nevois à Menton et à Roquebrune, deux
petites places, lesquelles ils prirent légère-
ment: car elles n'étoient fortes, ni fournies
DE JEAN d'aUTON. 225
de gardes; et aussi en tenoit le seigneur de
Monigue peu d'estime : mais qu'il pût bien
garder Monigue , laquelle étoit forte à mer-
veilles et bien armée, étant à six vingt milles
de Gênes, qu'elle tenoit en sujétion, et à
l'avenue de Provence. Parquoi avoient iceux
Genevois moult grande envie de la soumettre
à leur seigneurie. Si firent tant par leurs
.erres, qu'ils approchèrent ladite place de
Monigue. Et voyant la venue, un nommé
Barthélémy de Grimaulx , capitaine de ladite
place, fit artiller grande force d'artillerie à
leur passée; et pour les vouloir attraire, fit
sortir cent hommes, et iceux contre eux mar-
cher trois à trois, comme pour leur vouloir
donner la bataille. Les Genevois , voyant la
saillie de ceux de la place, s'adressèrent à eux
à grosse route; et là, commencèrent une
bonne escarmouche, et s'entremêlèrent sf à
point, que de quinze à vingt d'iceux Gene-
vois demeurèrent morts sur le champ, et
trois du château fort blessés. Et en escarmou-
chant , c'eux de la place se retiroient toujours,
pensant que les Genevois les suivroient , pour
leur donner une meute d'artillerie. Mais
quand fiit à l'approcher, jusques à la portée
de l'artillerie, ils se doutèrent de l'amorce;
parquoi s'arrêtèrent , et laissèrent les autres se
retirer. Ce fait, avisèrent les lieux plus à main,
pour mettre leur siège ; et tout bien avisé ,
324 CHRONIQUES
premier qu'asseoir ]eurdit siège, sommèrent
le seigneur de Monigue de rendre la place ,
en lui promettant tant d'argent qu'il voudroit
demander/ si le trésor de Gênes pou voit suf-
fire à ce. Lequel fit réponse qu'elle étoit au
roi et à lui, et que si bien la garderoit, que
jà vilain par force n'y mettroitle pied dedans.
Ce dit , les Genevois bien marris firent crier à
son de trompe devant ladite place , que celui
du dedans qui voudroit tuer ledit seigneur de
Monigue auroit trois mille écus, et celui qui
mettroit le feu dedans les munitions de l'ar-
tillerie, en» auroit- cinq cents. Et ainsi s'es-
sayèrent par argent d'avoir icelle place, mais
ce fut pour néant. Dont assirent leur siège,
et mirent leur artillerie en onze lieux , tant
sur les montagnes, qui autour de là étoient,
que sur les côtés, et au plain, où firent onze
re/hpjfirts.
IX.
]Du eitfic et ie la batterie Iru rt)dtmu iie AXo-
nigae par U$ (Sl>énevùx^.
Du côté de la marine assiégèrent aussi la-
dite place, en manière que de leurs barques,
caraques et galères pouvoient tirer contre
les murailles et tours dudit château de Moni-
gue; et tant commença ladite artillerie à
DE JEAN d'aUTON. 225
bruire et tempêter, qu'il sembloit que les ro-
chers éclatassent. Les canonniers du dedans
leur rabattoient tellement leurs coups , que
homme d'eux n'osoit montrer le nez, qu'il
ne fût mouché jusques au sang. Somme,
la batterie fut tant mortelle, que à toute
heure sans cesser dura plus de six jours, si
que les coups du dehors furent estimés plus de
six mille. Et tant ruèrent gros boulets , que
en trois parts abattirent cent toises de mu-
raille, ou plus, tant du côté de la mer que
de l'avenue de la place.
Durant cette batterie, messire Yves d'Alè-
gre, gouverneur de Savone, transmit Jac-
ques d'Âlègre , son fils , avec six cents laquais ,
à une ville près d'illec , nommée La Turbie ,
pour icelle garder et secourir ceux de Mo-
nigue , pour* empêcher les vivres par terre ,
et ennuyer le siège par alarmes : ce qu'il fit
souvent, et tant, que un jour, durant ledit
siège , neuf enseignes de Genevois se mirent
aux champs pour ruer sur ses gens , lesquels
mit pareillement aux champs, et donna au
trîivers, en sorte qu'il les mit en roupte et les
défit. Plusieurs y demeurèrent, les autres
furent pris, et les autres s'enfuirent. Au-
dessus , et près de La Turbie , avoit une forte
tour du duc de Savoie, où pareillement étoit
grosse garnison de Savoisiens , lesquels aussi
donnèrent souvent ^larmes aux Genevois :
III. i5
:i26 CHRONIQUES
ainsi étoient ennuyés de tous cotés; toutefois
battoient par terre et par mer la place de
Monigue, et à tout pouvoir s'efforçoient de l'at-
térer. Et ce durant, le second jour du mois
de janvier, ceux de la place firent une saillie
sur ceux qui étoient à la garde de l'artillerie
des Genevois, et se mirent hors jusques au
nombre de vingt-cinq hommes armés , lesquels
soudainement chargèrent sur lesdits gardes,
qui étoient deux cents ou plus , et donnèrent
si rudement, qu'iceux Genevois, pensant être
surpris, abandonnèrent leur artillerie et s'en-
fuirent tout le cours. Et ce voyant, les soudards
du château sortirent environ quatre-vingts,
et se joignirent aux autres, lesquels tous en-
semble approchèrent l'artillerie de leurs en-
nemis; et voyant qu'ils étoient foibles pour
l'emmener, et que les Genevois à toute puis-
sancie les approchoient , ce nonobstant , avec
gros clous de fer étoupérent les trous par
où se met le feu en l'artillerie, et en enclouè^
rent quatre des plus grosses pièces, en ma-
nière que un mois durant ne tirèrent plus.
Durant ledit siège , plusieurs assauts y don-
nèrent les Genevois , mais toujours furent re-
poussés et battus ; et pour ce , ne cessoient de
ruer coups à toutes mains. Si étoient-ils sou*
vent réveillés par ceux du dedans; car, le plus
souvent des jours, faisoient courses et sail-
lies, et en attéroient toujours quelqu'un.
DE JEAN d'aUTON. 327
Jacques d'ÂIègre ^ seigneur de Millau y étant
lors à La Turbie y voulut aller pour quelque
affaire à Nice^ et prit avec lui partie de ses
gens de pied et laissa le surplus pour garder
le logis. Mais tantôt qu'il eut désemparé le
lieu , les Genevois à grosse puissance ^ sachant
le chef être absent , assaillirent La Turbie ; et
combien que bien fût par les gens dudit sei-»
gneur de Millau défendue ^ si fut-elle empor-*
tée y et les gardes prises et mises à sac.
Messire Yves d'ÂIègre^ sachant toutes ces
choses y et que le siège de Monigue àvoit jà
duré plus de trois mois^ délibéra d'y aller
pour vouloir lever le si^e; si prit avec lui
huit vingts hommes d'armes des siens ^ de
ceux du marquis de Montferrat, de ceux de
Montoison, et de ceux du capitaine Fon-
traillesy avec deux mille hommes de pied^
sous la charge des capitaines Féralte^ Espa-
gnol; Hiérome Barnabo; Cossains^ Estrelin;
et quelques autres qui là étoient y et messire
Mercure , Grec y avec cent Albanois ; et ainsi
se mit à la route ^ tirant vers Monigue ^ qui
toujours étoit battue et assaillie des Genevois :
ce qui moult ennuyoit à messire Lucien de
Grimaulx^ seigneur dudit Monigue, lequel
leur faisoit souvent alarmes et ennuis.
Sur le commencement du mois de mars >
ledit seigneur de Monigue fit une saillie de
deux cents hommes sur le camp des Genevois ;
238 CHRONIQUES
et premièrement adressa sur le plus proche
rempart^ auquel étoient environ cent hommes
des Genevois, lesquels furent surpris; car ils
ne se doutoient de ladite saillie , pensant ceux
de ladite place assez embesognés pour garder
leurs murailles , et remparer les brèches d'i-
celles, qui étoient moult grandes. Si advint
que le seigneur de Monigue avec sa bande se
trouva contre ledit rempart, où Genevois sor-
tirent garnis de leurs armes; et là s'entremê-
lèrent tellement, que lesdits Genevois furent
outrés ; et après assez long combat , tournè-
rent le côté, et se retirèrent à un autre rem-
part, delà près un jet de pierre, lequel rempart
étoit fort, et gardé par aucuns des François
qui s'étoient mis à la solde des Genevois.
Aussi y avoit audit rempart Fisains à force,
lesquels pouvoient être en nombre de trois à
quatre cents. Avec le seigneur de Monigue
étoit un homme d'armes basque, nommé
Arigoy s , porteur de l'enseigne de messire Yves
d'Alègre, lequel Arigoys étoit hardi homme,
et là se mit des premiers. La noise fut grosse ,
car ceux du dedans ne faillirent à charger à
grands coups de pique et de hallebarde. Le
seigneur de Monigue, qui étoit en la mêlée,
enhardissoit ses gens, en donnant à tour de
bras. Quoi plus? Si à point se battirent, que
cinq de ceux du seigneur de Monigue furent
là pris, et un tué, et le capitaine Arigoys
DE JEAN D AUTON. 22Q
blessé. Du parti des Genevois moururent de
vingt à vingt-cinq , et plusieurs blessés. Ce fait,
après qu'alarmes furent faits par tout le camp,
ledit seigneur de Monigue, avec tous ses gens,
se retira le petit pas , et fut suivi des Genevois ;
mais furent iceux repoussés à coups d'artil-
lerie et de trait , tant que sans autre dom-
mage entra dedans sa place , à toute sa bri-
gade.
Les Genevois, qui espies et découvreurs
avoient par tout le pays , surent pour vrai que
messire Yves d'Alègre , avec grosse route de
gens d'armes étoit jà sur les champs, pour
aller secourir Monigue et leur lever le siège.
Lors furent envoyés de Gênes à Monigue deux
commissaires nouveaux , c'est à savoir, Paul
de Nove, leur duc, et un nommé Silvestre
Justinian; et dirent tous les Genevois audit
Paul de Nove, leur duc , que s'il pouvoit pren-
dre Monigue , que à sa venue seroit reçu en
curre triomphal, à la manière antique de
Rome. Iceux arrivés audit lieu de Monigue,
sachant la venue dudit seigneur d'Alègre , et
que besoin étoit de mettre briève fin à leur en-
treprise, dirent: « Seigneurs Genevois, vous
voyez que jà quatre mois entiers sont, que te-
nons ici le siège, où n'avons exploité chose à
nous honorable , ni profitable à la chose publi-
que; et tant plus y demeurerons , et moins y
acquêterons, si, de meilleur vouloir et plus
:a5o CHRONIQUES
haut courage , ne mettons mains en besogne.
Assez êtes avertis de la venue du seigneur d'A-
lègre f qui à toute grosse puissance vient pour
lever notre siège, s'il est le plus fort. Mais^ pour
obvier à tout inconvénient^ nous est surtout
métier de prendre cette place : ce que en bref
nous fout exploiter, ou demeurer frustrés de
notre intention , de laquelle est jà le roi de
France assavanté. Parquoi donnons- y telle
provision , que de plein assaut soit par nous
ladite place emportée. Et ce fait , soyons sûrs
de demeurer tout temps seigneurs en terre y
et rois en la mer. » A chef de ces mots, cha-
cun desdits Genevois reprit cœur, disant qu'ils
mourroient tous ou qu'ils auroient la place;
et firent recommencer une batterie , qui dura
trois jours et trois nuits, sans cesser, du côté
de Serranal , un lieu ainsi nommé dedans Mo-
nigue ; et là attérèrent plus de cent toises de
murailles; et à la ruine et chute d'icelles , les
défenses basses furent étoupées , en manière
que l'artillerie du dedans ne pouvoit nuire
aux ennemis , et ne s'osoient montrer ceux de
la place à la défense de la brèche : car elle
étoit sujette aux montagnes où les Genevois
avoient fait leurs remparts , et là leur artil-
lerie atitrée ; et si étoient ceux de Monigue de-
vers le côté de la mer tout à découvert : dont,
des caraques et galères, tiroient les Gene-
vois sur eux , en manière que homme ne s'o-
DE JE4N d'aUTON.* ^Si
soit là arrêter, sans sa vie trop hasarder. Tou-
tefois le seigneur de Monigue délibéra de
mourir là avec tous ses gens , ou repousser
ses ennemis. Voyant les Genevois que brèche
à suffire avoient ,- pour devoir donner l'assaut,
ordonnèrent le lendemain icelui être donné
par quatre mille hommes, lesquels Paul de
Nove, duc des Genevois, voulut mener et
conduire; ayant souvenance du triomphe que
les Genevois lui ont promis, s'il gagne la
plape. Or vint le jour que lesdits Genevois,
avec leurs échelles et crampons, s'apprêtent
de donner l'assaut; lesquels sur l'aube du
jour font sonner trompettes et gros ta-
bours de Suisses, et sortent en place pour
commencer le butin. Et eux ainsi en camp,
Paul de Nove, leur duc, devant tous commença
à dire : « A cette fois , se montreront le vouloir
vertueux et pouvoir invincible du peuple
genevois, qui onc par puissance d'homme
vivant ne furent surmontés, ni à servitude
soumis. Sus donc. Seigneurs! évertuez vos
cœurs , et exploitez vos forces à cet affaire ;
car à ce fîl pend le prix de votre los , l'avan-
cement de votre honneur, et le rabais de votrp
réputation. Si à ce coup êtes vainqueurs, vie
prospère acquêterez et immortelle renom-
mée! Si lâchement êtes vaincus, la fin de vous
sera reprochable à votre nom et honteuse à vos
amis! Si fortune vous est adverse, mieux est
:i32 CHRONIQUES
mourir en bataille ^ que fuir vaincu! c< Ces pa^
rôles dites , chacun des Genevois , et tous en*^
semble^ levèrent la main, disant que, pour
crainte de mort, ne reculeroient un seul
pas.
X.
B'tin ûsmnt qat U0 (S>inttoxB Irotmtrmt au cï^à-
tean ïne Monigat^ oh fntevA xcmx xepcnmh
tl plmimn Vtn% acm.
Messire Lucien de Grimaulx, voyant que
l'assaut étoitprêt à donner, ordonna, pour la
défense de la brèche , sept postes, chacune de
trente hommes : desquelles il en prit une pour
lui, ordonnée à être mise au milieu des au-
tres; à un sien frère, nommé messire Charles
de Grimaulx , bailla l'autre; à Barthélémy de
Grimaulx , son lieutenant , une autre ; au ca-
pitaine Arigoys, à Christophe Royer d'Ast, à
AntonyBence, et au commis de ses galères,
à chacun d'iceux une desdites postes , ordon-
nées être mises tout le long de ladite brèche,
qui étoit grande à passer cent hommes de
front. Eticeux avertit que, au besoin et à re-
lais , ceux desdites postes qui seroient les plus
frais secourussent les lassés. Au seigneur de
Sainte-Colombe, lieutenant de messire Yves
d'Alègre, bailla une brèche près une des portes
DE JEAN d'aUTON. 255
du château à garder^ avec trente hommes
François. Et ainsi assit ses postes , pour atten-
dre l'assaut f en disant à ses gens : « Mes bons
seigneurs et amis, le temps est venu que
chacun de nous doit déplier la force du bras
et la vertu du cœur, pour son honneur dé-
fendre et sa vie garantir, qui sont les choses
entre autres plus dignes de recommandation»
Dont mieux nous est ici mourir à la défense
de ce, et en gardant notre place, que nous
rendre à la merci des vilains, comme lâches
et méchans : qui nous seroit à jamais un décri
de voix commune et un reproche de vilenie.
Si nous sommes peu. de nombre au regard des
ennemis , nécessité , qui , à besoin , renforce
les craintifs^ par vive raison nous doit rendre
invincibles. Si nos murailles sont bréchées , il
n'est forteresse que de gens vert|jeux. Et vous
souvienne qu'audacieux vouloir est un rem-
part inexpugnable.» Ce dit, chacun prit cœur,
en sorte que la mêlée leur tardoit à venir. Et
est à savoir que sur le lieu ayoit provision de
grosses pierres , pour ruer sur ceux. qui vou-
droient écheller la muraille , huiles bouil-
lantes , lances de feu , chaux vive , poix , et
soufre ardent, pour donner à ceux qui ap-
procheroient ladite muraille, et force ar-
tillerie dedans les tours et défenses de la place,
pour tirer à la traverse.
Et ainsi tout autour de la brèche, atten-
234 CHRONIQUES
doient ceux de Monigue la venue de l'assaut,
lequel fat commencé un matin , sur le point
du soleil levant, que Paul de Nove, duc du
peuple de Gènes , avec quatre mille hommes ,
Genevois et Pisains , approcha la muraille , à
tout grand nombre d'échelles. Et à rappro-
cher, l'artillerie des deux cotés commença à
tonner comme tempête. Des montagnes, et de
la mer, tiroient les Genevois sur ceux de la
place, dont plusieurs en affolèrent. Mais pour
ce, nul désemparoit , pour doute de mort. Et
tant fut, que main à main se combattirent, les
uns à la brèche, les autres sur les échelles,
tant mortellement , qu'on ne voyoit que gens
ruer par terre. Ceux du dedans, à grands
coups de piques repoussoient ceux qui les ap-
prochoient. Les Genevois s'efforçoient à relais
de gagner la^place ; et là étoit Paul de Nove ,
qui fit ses efforts , et très-hardiment le fit. Car
toujours, combien qu'il fut vieil et ancien,
si étoit -il des premiers qui encourageoit
moult les autres, et tant qu'un Pisain, du parti
des Genevois, monta, l'enseigne au poing ,
par une échelle , jusque sur le bord de la
muraille, laquelle n'étoit du tout mise à bas,
et mit un pied dessus voulant entrer, et criant
populo! populo ! Là eut merveilleuse foule : car
les Genevois de toutes parts échellèrent ]a
muraille, et assaillirent la brèche : à quoi
résistèrent les Monigois de telle force, que des
DE JEAN d'aDTON. ^55
Genevois plusieurs furent renversés. Celui qui
portoit leur enseigne s'efForçoit d'entrer, et
donnoit sur le côté , où un nommé Antony
Bence^ Monigois, tenoit sa poste, lequel se
défendit avec force immodérée; et lui, voyant
l'enseigne des Genevois un pied sur la mu-
raille, adressa là si à point, que d'un coup
de pique , qu'il rua de toute sa force , le ren-
versa du haut en bas , lequel fut à la chute
tout accravanté. L'enseigne ainsi par terre,
ceux de Monigue se ravigourèrent , et s'effor-
cèrent de nouveau, en jetant huile bouillante
et soufre ardent , à tout lances de feu , sur
ceux qui assailloient la place, tellement que les
Genevois furent repoussés , et abandonnèrent
la muraille toute enrougie de leur sang. Dont
fut cessé l'assaut, qui plus de cinq heures
avoit duré. Leurs échelles demeurèrent là,
qui servirent de bières pour emporter les
morts , dont il y en avoit de trois à quatre
cents. Et ne moururent de ceux de la place
que trois seulement , mais grand nombre y
eut de blessés.
Durant l'assaut , les Genevois voulant amu-
ser partie des soudards de la place , afin que
tant de gens ne fussent à la défense de la
grande brèche, prirent barques couvertes,
brigandins et autres bateaux , jusques au
nombre de vingt; et dedans mirent quatre
cents hommes de guerre, lesquels abordèrent
256 / CHRONIQUES
leurs bateaux à Tentrée du port^ vers une tour
nommée TÉperon^ et là avec leurs échelles
descendirent et prirent terre, comme pour
vouloir assaillir ladite place, de celui côté.
Dont ceux qui étoient aux défenses de celle
part , voyant iceux Genevois descendus , tout
soudainement donnèrent coups d'artillerie
contre leurs barques et brigandins, si qu'ils
les percèrent, en manière que l'eau entra
dedans , tant qu'ils allèrent à fond : et ainsi
demeurèrent ceux qui étoient descendus , en-
tre la muraille de la place et le bord de la
mer, au danger de leurs ennemis. Or avoient-
ils grand nombre d'échelles, lesquelles dres-
sèrent contre la muraille , et s'essayèrent de
monter; mais à grands coups de pierre et de
hacquebuttes , furent repoussés et battus, en
sorte qu'ils furent contraints d'abandonner
leurs échelles. Et voyant que leurs barques
et brigandins étoient à fond, ne surent où
prendre sûreté, si n'est derrière une grosse
tour, où se mussèrent pour le danger du trait,
et demeurèrent jusques à ce que l'assaut fût
du tout fini , que le seigneur de Monigue sut
leur piteux affaire ; qui de ce fut bien joyeux;
et pour en faire la raison , fît sortir par une
poterne , du côté où ils étoient , cent hommes
des siens, lesquels les allèrent réveiller, et don-
ner au travers , en manière que , sitôt qu'ils
cuidoient prendre plaine , l'artillerie les affo-
DE JEAN d'aUTON. 25j
loit : dont en furent aucuns tués , et les autres
noyés à la rive de la mer, et tous occis, quatre-
vingts d'iceux réservés seulement, lesquels fu-
rent pris et menés au château de Monigue.
XL
Commet Itô (èénetm Uvivtnt leur Biéj^e Ire
tenant le et)dteau ie Monigae.
Durant ce, messire Yves d'Alègre appro-
choit de tant, que les Genevois surent sa
venue ; et voyant qu'ils ne prendroient la
place de Monigue, deux jours après ledit as-
saut, brûlèrent leurs loges etbarraques; puis
mirent leur artillerie en mer, et s'en allèrent
partie par mer et partie par terre. Les uns
tirèrent vers une place sur la marine , nom-
mé Port-Morice, l'autre partie des Genevois
s'en allèrent droit à une place nommée Vin-
timille, laquelle ils tenoient, et de là à Gènes.
Messire Yves d'Alègre , sachant leur déloger,
les suivit avec ses gens d'armes, et reprit
Menton et Roquebrune, qu'ils avoient pris
en allant mettre le siège à Monigue , lesquelles
places se rendirent sans nulle défense; et
aussi prit Port-Morice , laquelle se rendit par
composition de dix mille ducats. Ce fait, le-
dit seigneur d'Alègre s'en retourna à Sa-
vone , et ses gens , chacun à sa garnison.
258 CHRONIQUES
XII.
9ht xévoiUvxttA ie (S>itM^ tt comment nuddir^
i^aliaB ïae 6ala^ar prit auntns (S>tnej^0iB m
(oiiijie Ire f^int-Stand^ne à (6èntB.
Avant le temps du siège de Monigue , de-
dans la ville de Gènes , au Palais d'icelle, étoit
pour le roi un nommé Philippe de Roque*
bertin , lequel entretenoit le plus doux qu'il
pouvoit le peuple de la ville , qui , durant le-
dit siège , ne s'étoit encore déclaré contre
le roi^ mais crioit toujours France et po^
pulo.
Or advint lors que le huitième de février^
à un jour de quelque féte^ grand nombre de
Genevois furent à Saint-Francisque , un col-
lège de cordeliers , assis au pied de la cita-
delle du château de Gênes , où illec ouïrent
le commencement de vêpres. Là fut messire
Galèas de Salazar, eii voyant iceux Genevois
en ses dangers , dit qu'ils étoient de bonne
prise ^ vu que jà avoient commencé la guerre^
et assailli aucunes places du pays du roi , et
que encore tenoient le siège à Monigue^ terre
dudit seigneur : parquoi fit garder les portes
de l'église^ et iceux prit, et envoya dedans le
château prisonniers^ lesquels traita rude-
ment , et les enferma dedans un heu , où avoit
DE JEAN d'auton. a5g
un moulin à bras ; èsquels faisoit tourner
ledit moulin ^ et moudre le blé à grand'peine
et travail y sans leur donner que du pain
et de l'eau, ce que n'avoient iceux Gene-
vois accoutumé ; auxquels demandoit grand'-
somme d'argent pour leur rançon , de la-
quelle ne vouloient fîner, disant qu'ils étoient
pauvres et que de tant grosse rançon ne sau-
roient faire paie, parquoi furent pour un temps
mal traités. Dont ceux de la ville s'en allèrent
plaindre à Philippe de Roquebertin, lieute-
nant du gouverneur pour le roi , auquel di-
rent que le capitaine du château n'avoit que-
relle contre eux^ et qu'il ne devoit prendre
ni détenir les gens de la ville, qui tenoient
pour le roi et étoient ses sujets, et beaucoup
d'autres raisons alléguèrent. Dont celui de
Roquebertin, pour complaire au peuple, et
pour doute de commune insulte , leur promit
d'en parler au capitaine , et de lui remontrer
spn tort , en façon que lesdits prisonniers se-^
roient rendus , ou pour le moins traités très-
bien et humainement , ce qui adoucit quelque
peu le peuple. Si s'en alla ledit Roquebertin
au château , et dit au capitaine comme la ville
étoit presque révoltée , au moyen des prison-
niers qu'il détenoit; parquoi avisât qu'il eu
devroit faire , en façon que le profit du roi et
son honneur y fussent gardés. Sur quoi ré-
pondit ledit capitaine , qu'ils étoient ses vrais
a40 CHRONIQUES
prisonniers^ et qu'ils étoient de prise ^ va
qu'ils avoient commencé la guerre et assailli
les places du roi : parquoi ne les rendroit, si
le roi ne lui mandoit expressément.
Tandis que ces choses s'exploitoient , le roi
averti du tout, et sachant la révolte de Gènes ,
dit qu'il pourvoirait à ce : dont pour vou-
loir mettre provision de plus à la garde de son-
dit château de Gênes , qui étoit la principale
place et meilleure défense , ^transmit celle
part un nommé AUabre de Saule , son huissier
de chambre^ par lequel écrivoit et mandoit
par créance à messire Charles d'Âmboise,
son lieutenant-général delà les monts ^ à Phi-
lippe de Roquebertin^ lieutenant du gou-
verneur de Gênes, et à messire G aléas de
Salazar , capitaine du château de Gênes , son
vouloir touchant son affaire de delà. Lequel
AUabre s'en alla en poste , et si tôt, que en
moins de six jours fût à Milan devers le lieu-
tenant du roi , auquel, en ensuivant sa charge,
bailla ses lettres et dit sa créance. Après que
le lieutenant du roi eut vu et ouï ce que
mandé lui étoit , au plus tôt qu'il put dépêcha
ledit AUabre, auquel bailla gens et moyens
pour le guider jusques à Gênes, ainsi que le
roi lui mandoit par ses lettres, et lui bailla
un chevaucheur d'écuyerie, pour lui rap-
porter nouvelles de l'exécution de son fait.
Ainsi s'en va ledit AUabre son droit chemin,
DE JEAN d'aUTON. !24 I
tirant à Gênes; et premier adressa à un lieu ,
nommé le bourg de Busale , à quinze milles
près de Gênes ^ et là trouva un nommé mes-
sire Robert Spinole, frère du seigneur de
Sarraval , Genevois. Auquel dit ledit ÂUabre ,
que ledit de Sarraval^ son frère ^ l'adressoit à
lui^ avec un sien serviteur^ qu'il lui avoit baillé
pour le conduire , et prioit ledit messire Ro-
bert que , le plus tôt et le plus droit que pos-
sible seroit , le fit adresser et mener à Gênes.
Ce qu'il fit par un marchand dudit bourg ,
qui savoit le plus couvert chemin et sûres
adresses pour aller audit lieu. Si le mena
celui marchand tout sûrement jusques à l'en-
trée d'un lieu nommé Poulceuvre^ qui est
l'avenue des détroits des montagnes de Gênes^
et lui dit celui marchand , que là étx)it le plus
dangereux de leur passage; car delà étoient au-
cuns des capitaines et chefs des Genevois mu-
tins^ et mêmement un nommé Guillon^ capi-
taine de Poulceuvre ^ par lequel étoit venu le
moyen delapremièredivision deGênes^ comme
j'ai dit dessus. Toutefois passèrent outre , sans
autre danger^ et approchèrent la tour de la
Lanterne^ nommée la tour de Godefa, assise
en mer, entre la ville de Gênes et un bourg
nommé le bourg de Saint-Pierre- d'Arène,
regardant sur le môle. Et eux étant au droit
de la Lanterne , pour ce que lors faisoit froid ,
ledit AUabre enchaperonné pensa que lui
III. 16
^42 CHRONIQUE»
en cette manière ne (Misseroit , sans être de
plu^urs regardé , enquis , et par aventure
arrêté de ceux de la yille , ota son ebaperon ,
et mit une chaîne d'or au coi, qu'il aroit baillée
à garder à sa guide ; et ainsi passa tout sùre^
ment jusques au Palais, où descendit et en-
voya loger ses cheyaux. Puis demanda k quel^
qu'une des mortes-paies dudit Palais , où étoit
un nommé Philippe de Roquebertin, lieu-^
tenant du seigneur de Raveàtain, lequel le
mena en la chambre de celui Roquebertin ,
qu'ils ne trouvèrent là; car il étoit allé ce
jour au sermon , et devoit dîner en ville avec
auctlDS des citadins, lesquels il entretenoit tou-
jours de douces paroles, comme besoin lui
étoit. Ledit AUabre, au plus tôt qu'il pût, manda
à Roquebertin qu'il étoit là venu de par le roi,
et qu'il avôit affaire hâtivement à lui : dont ce-
lui Roquebertin à toule diligence s'en alla au
Palais , où ledit Allabre lui bailla les lettres^
que le roi envoyoit, et celles de messire Charies
d'Amboise, et lui dit la créance qu'il avoit à lui
dire, contenant que , tout incontinent les let-'
très vues, ledit Roquebertin s'en allât à Milan
devers ledit messire Charles d'Amboise , lieu-'
tenant du roi y et que premier eût à bailler au«
dit Allabre les mortes -paies du Palais,, où
pouvoient être trois cents hommes, pour les
mettre où le roi lui avoit mandé* Lequel Ro-
quebertin dit : « Volontiers accomplîrai-je le
DE JEAN d'aUTON. 245
mandement et vouloir du roi ; mais difficile
diose seiroit à faire promptement , et sûre-
ment me déloger : car si les mortes-paies aban-
donnent le Palais, le peuple de Gènes pourra
penser que le roi se défie d'eux et que leur
machination est clairement découverte , par-
cpiaî moi et tous les François qai devant eux
noQS trouverons , serons en danger de la vie :
dont est besoin diiFérer la chose quelque peu
de temps, n A quoi ne voulut entendre ledit
AUabre, disant : h Non > il est besoin dé faire le
vouloir du roi , qui est de promptement re-
tirer ses mortes-paies , et les mettre à la garde
du château , qui grand besoin en a; et si par
aventure ils sont défaits ou empêchés par les
Genevois , et que guerre soit du tout ouverte ,
à grande difficulté pourra être ledit château
garni de gens d'armes. Et en outre vous devez
savoir que, au moyen de la prise d'aucuns
Genevois que le capitaine dudit château dé-
tient, tout le peuple de Gênes en est mutiné,
et prêt à dire le mot contre le roi : dont est
métier, au plus tôt que faire se pourra, et avant
que plus de bruit se lève, de renforcer le
château; et tant y a que jà pense le roi
que vous soyez avec lesdites mortes-paies au-
dit château, ainsi que jà long-temps vous a
mandé, comme il m'a dit à mon partemeiit,
et que là vous trouverois. Pour ce, n'est
heure de plus différer, mais foire le vouloir du
^44 CHRONIQUES
roi. » Oyant celui Roqnebertin ce que dit est^
pria ledit AUabre ^ que au moins voulsit pre-
mier demeurer illec deux ou trois jours, et
que ce pendant il trouveroit moyen de sortir
de la ville et échever le danger des vilains :
ce que ne voulut ledit AUabre , mais dit que
plus ne demeureroit au Palais. « Car j'ai, dit-il,
lettres adressant à messire Galéas , capitaine
du château , lesquelles faut à toute diligence
à lui présenter; car j'ai, de ce, commandement
exprès du roi , auquel me faut , toutes choses
laissées, obéir. » Ce dit, voyant celui Roque-
bertin que autre chose ne pou voit, et qu'il
étoit force que ledit AUabre s'en allât au
château, dit: «Or allez en la garde de Dieu; je
vous baillerai une mule et un gentilhomme,
pour vous conduire et accompagner jusques
au château , afin que la ville ne se doute de
notre affaire. Allez le plus celément que pour-
rez, et par voies obliques, que la guide que
je vous baille vous saura mener. Et au sur-
plus, je vous transmettrai toutes les mortes-
paies du Palais, de nuit, afin que par les
vilains ne soient avisées ou arrêtées. » Ce dit,
ledit AUabre avec sa guide monta à cheval ,
et dit à sa guide qu'il le menât vers la marine
à l'opposite de là où il vouloit aller, afin que
les Genevois ne sussent où il tiroit. Et ainsi
s'en alla vers la marine à quartier, et retourna
par rues secrètes et foraines, tant que sans
DE JEAN d'aUTOW. 2^5
empêchement se rendit au château , où trouva
messire Galéas de Salazar, capitaine de la-
dite place f auquel bailla les lettres du roi >
et lui montra mandement dudit seigneur^
comme il faisoit et ordonnoit ledit ÂUabre
capitaine de Saint- Francisque^ qui est un
collège de cordeliers^ assis au pied de la cita-
delle du château^ bien renfermé et fort à
merveilles^ lequel peut secourir le château , et
être du château secouru contre la ville : dont
étoit besoin mettre garnison dedans ledit col-
lège. Aussi mandoit le roi^ par lettres auxdits
soudards du Palais^ qu'ils eussent à obéir audit
AUabre en cet affaire^ comme à sa personne,
après le département de Roquebertin.
Celui messire Galéas , capitaine du château
de Gênes, voyant les lettres que le rqi lui
écrivoit, et le mandement susdit, reçut joyeu-
sement ledit Allabre. Et sommairement tous
deux ensemble parlèrent sur leur affaire , di-
sant, pour conclusion, que métier étoit que
Philippe de Roquebertin, lieutenant du Pa-
lais, montât jusques au château, pour parler
plus amplement de leurs besognes*, et savoir
à lui de l'état et manière des vilains de Gê*
nés, et quel vouloir ils avoient; pour y pour-
voir selon leur possible. Ainsi transmirent
message secrètement devers ledit Roqueber-
tin , le priant qu'il voulsit aller par-<levers eux,
pour parler d^aucunes choses, touchant les
• »
^46 CHRONIQUES
afikires du roi; et qae le capitaine du cfaâ-»
teau fût allé parler à lui , mais il n'osoit aban^
donner le château j parqnoi le prioit bien fort
qu'il lui plût monter jusques audit lieu : ce
que ne voulut ledit Roquebertin , disant que ,
pour la doute de la commune qui grande-
ment étoit émue y n'oseroit, et que %*i\ faiaoit
semblant d'y aller^ le peuple l'assommeroit ,
car il étoit tout effréné , et en branle d'où-
yrir la guerre aux François. Quoi plus? Si
n'est que ledit Allabre manda à Roopiebertin ^
s'il ne pouvoit monter au château ^ qu'il lui
envoyât les mortes-paies du Palais , comme le
roi lui avoit mandé : ce que promit de feire
celui Roqud^ertin^ dedans quatre jours après;
pendant lequel temp6 , il pratiqua aucuns des
plus autorisés de Gênes ^ par douces paroles et
moyens exquis, pour envoyer à Milan ambassa-*
deurs par-devers messire Charles d'Amboise y
lieutenant du roi, lequel avoit puissance sur
touts affaires y et que avec lui pourroient
telle ehose traiter, que ce serait au profit
de la ville et bien de la chose puUîque; et
que , de sa ^part^ il y faesogi^roit en manière ,
que Gènes pourroit oonnoître qu'elle aurait
un ami en lui. Toutefois ces belles choses
leur disott ledit Roquebertin, pour trouver
moyen de sortir de la ville avec eux, et se
retirer à Milan, pour la sûreté de sa per-
sonne : auxquelles choses s'accordèrent les
DE JfiA,N d'aUTON. ^7
Genevois, et à chef dexjuaCre jours , lui ba^
lèreat ambassades , pour aller avec lui à
Milan devers ledit lieutenajit du noi. Et sur
ce propos , se mettent en avant lesdits de Gê-
nes ^ accompagnés de traite chevaux , et pren-
nent leur chemin vers le bourg de Busale. Or
avoit ledit Bx>quebertin, prenxier que partir de
Gênes, dépéché une poste, et ieelle envoyé à
Milan , pour avertir le lieutenant du roi
comment il menoit les ambassades de Gênes
parrdevers lui. A quoi fit réponse ledit lieu-
tenant du roi, que de lui il n'ayoit commis
3ion ni puissance aucune de faire avec les-
dits Genevois quelque traité , ni de les ouïr :
à celle fin , leur renvoya la même poste pour
4e œ les avertir. Lesquels Genevois oyant la^
dite réponse, très-omàl contents s'en retour^
nèrent à Gênes, et ledit Roquebertit^ avec son
train prit son chemin droit à Milan.
Le même jour qtue celui Roquebertin {par-
tît de Gênes, dit à un nommé Maubouvier,
et à un autre nommé François de la Fuste ,
des soudards du Palais de Gênes, que , la nuit
ensuivant de son parlement, eussent à «ne^
ner et conduire les autres soudards dudit Palais
à Saint-Francisque , dont étoit capitaine ledit
Allabre, car ainsi l'avoit mandé le roi. Dont
icelle nuit se rendirent lesdits Maubouvier et
Frangois de la Fuste à Saint - Francisque ,
Itvec six vingt et sept d'iceux soudards. Les an-^
^8 CHRONIQUES
très, qui étoient en nombre deux cents ou
environ , demeurèrent avec un nommé Ayer-
luch , Allemand , qui portoit Tenseigne du
seigneur de Ravestain, leur capitaine, lequel
Averluch ne voulut servir le roi , ains "fit mu-
tiner lesdits compagnons, dont y avoit jdu-
sieurs François , lesquels se mirent au service
et à la solde des Genevois.
Dedans le Palais de Gênes, étoit demeuré
un nommé messire Etienne de Cernerieu,
docteur, lequel avoit Jà laissé Philippe de Ro-
quebertin, pour être son lieutenant. Mais
voyant la retraite des soudards dudit Palais,
et le peuple de Gênes ému, dit qu'il s'ôte-
roit du chemin , comme les autres : ce qu'il
fit; car la nuit ensuivant, il délogea sans trom-
pette, et s'en alla d'emblée devers le lieutenant
du roi , qui lors étoit à une petite ville nom-
mée Gamallo, terre de Milan. Et de là s'en
alla audit lieu de Milan , pour être plus à sûr.
Lorsque lesdits Maubouvier et de la Fuste
eurent mené ce qu'ils purent de leurs gens
devers l'huissier, AUabre, au matin, dedans
ledit collège de Saint-Francisque, reçut le
serment d'iceux, de bien et loyaument sous
sa charge servir le roi.
Le même jour que les soudards eurent ùit
le serment, comme dit est, ledit . Allabre,
capitaine de Saint-Francisque, voyant grand
nombre de frères être léans, doutant long
DE JEAN 9'aUTON. 2^^
siège ^ et que y au moyen de trop de gens, les
vivres se pussent diminuer et défaillir, et ve-
nir autres inconvénients, appela le gardien,
auquel dit que pour les causes susdites étoit
requis d'en envoyer partie, et retenir ceux
seulement qui métier faisoient pour le ser-
vice divin : parquoi ledit gardien en envoya
tous lesdits frères, réservés cinq, et lui sixième.
Tout cela fait, ledit capitaine se prit garde
de sa place, et l'environna de tous côtés, pour
icelle aviser ; et aux lieux qu'il vit besogneux
d'aide fit faire forts et remparts, où lui et
ses gens mirent la main à l'œuvre, en ma-
nière qu'ils n'eurent doute de la force des
Genevois, ni crainte de leur siège.
XÎIL
•
Comment le^ (S>éntvm Bt mirent sm rentre U
roi ^ A MBiég^tvtnt U CodtHlot lut iS>ine^^ tt
privent par rompoeitûmj tt tommt mv ladite
rompodition ^ ite ocdvent int)ttmaitimunt les
^anrob qui itiaam étoitnU
Tantôt que les ambassadeurs de Gênes fu-
rent retoi^rnés du bourg de Busale audit lieu
de Gênes, sans avoir été ouïs du lieutenant
du roi; et sachant aussi les Genevois com-
ment le capitaine du château de Gênes avoit
pris aucuns de leurs citoyens , que encore te-
:253 CHRONIQUES
souillèrent les mains dedans le sang des morts
inhumainement; les autres taillèrent en piè-
ces sans pitié, avec les femmes qui là étoient,
lesquelles firent mourir de tant cruelle et
étrange mort, que l'horreur du fait me défend
d'en dire la manière. Somme, de tous ceux
n'en échappa qu'un tout seul , nommé Nico-
las de Noyers , Laonnois , lequel , après la prise
de la place , et ainsi qu'on tuoit ses compa-
gnons , fîit pris par aucuns marchands de Gè-
nes étant là, qui le connoissoient et avoient
eu avec lui quelquefois paroles familières :
dont celément firent tant qu'ils le mussèrent
et déguisèrent , puis lui baillèrent de l'argent,
et tellement firent qu'il se sauva et se retira
au château de Gènes, où depuis me trouvai
et parlai à lui, par lequel je sus lesdites cho-
ses , et les noms d'aucuns de ses compagnons
morts, nommés Regnault de Nouaille, leur
capitaine , Nicolas d' Angu , le bâtard du Ghil-
lou, Guillaume du Groq, Fied-d' Argent ,
Jean de Saint -Ouyn, Gounon et un sien
fils, Artus, Morterre, Claude du Fin, Grand-
Jean, d'Qzillac, Jannot, le canonnier, un
nommé Robert, et trois autres, avec trois
femmes, qui furent tous mis à sac.
DE JEAN d'autow. a53
XIV.
Commntt les (S>in(t^m améj^ïtent U tolléj^e ïne
SBaint-StanciBunt V ^^mb tt le (t)dteatt Irtt-
Irit lieu*
Après qu'iceux Genevois eurent pris le Gas-
tellat de Gênes, et occis les François qui là
étoient, dirent qu'il falloit faire encore plus;
et conclurent d'assiéger le château , qui étoit
fort à merveille y bien avitaillé, et garni de
bons soudards , avec grand nombre de grosse
et bonne artillerie, étant assis entre le sommet
de la montagne et la ville de Gènes , comme
à mi-Hîhemin desdits lieux. Entre lequel châ-^
teau et ladite ville, avoit deux forts, c'est à
savoir : la citadelle, dont l'issue regardoit de-
vant la grande porte de l'église de Saint-Fran-
cisque devers la ville , tout en pendant , et de
mal-aisée advenue ; laquelle citadelle étoit
fortifiée de bastilles et remparts, force gens,
et bonne artillerie ; l'autre fort étoit le col-
lège de Saint-Francisque, par lequel on des-
cendoit en la ville par diverses rues , tirant au
Dôme et au Palais de Gênes ; lequel collège étoit
enceint et fermé , du côté de la ville ,de bonnes
et grosses murailles, bien tournellées, et gar-
nies de bonne artillerie, avec bons soudards
prêts d'attendre le siège et les assauts desdits
254 CHBONIQUE9
Genevois , qui étoient tous en armes par les
rues de Gènes, et tant émus, que tous d'une
voix dirent qu'ils prendroient le château de
Gènes d'assaut, ou que toui y demeûreroieBU
Mais premier s'en entrèrent ao Pakds, d'où
s'étoient retirés les François, comme sages; et
là dedans ne trouvèrent à qui méfaire, si n'est
qu'iceux vilains , voyant les armes du roi là
partout semées, avec lances et pufÊes le»
égratignèrent et effacèrent de tou» points.
Et^ ce fait, fermèrent et barrèrent toutes le»
rues, ruettes, cbcaEDÎns^ passées, et avenues,
pour aller du château à la ville ; et avisèrent
de tout côtés l'assiette du château^ pour y
mettre le siège , qui leur sembla mal à main
de tous côtés, fors devers Saint-Francisque,
pource que de celle part ils pourroient faire ,
dedans aucunes maisojis qui près de là étoient,
leurs taudis et remparts, et être toujours au
couvert > et avoir à tout besoin gens à relais.
Et pour mieux à sûreté approcher^ ils percèrent
les rues et maisons de lieu à lieu , pour aller à
couvert hors le danger de l'artillerie du châ-
teau, jusques encontre les murailles dudit
collège de Saint-Francisque } et assirent leur
artillerie en divers lieux : entre autres , firent
un rempart devers Besagne, touchant à un
lieu nommé Fa vie, près d'un collège de non-
nains; et là atltrèrent un gro&canou, nommé
le LÂzard , qu'iceux Genevois avoient em-
DE JEAN d'àUTON. 255
pronté de la seigneurie de Pise; près un autre
lieu, où autrefois avoit eu un château , du
côté devers Saint-Roch , atitrèrent une autre
grosse pièce d'artillerie, nommée le Buffle,
laquelle aussi avoient eue de» Pisains. En plu-
sieurs autres lieux de la ville, et du côté de
Besagne, avoient fait boulevards et forts,
pour mettre leur artillerie grosse et menue ,
pour tirer contre le château et Saint -Fran-
cisque, aux lieux plus à main pour leur siège.
Et ordonnèrent entre eux • gens pour tenir
ledit siège nuit et jour, et y obéir à relais,
sans jamais cesser de tirer artillerie et donner
assauts, jusque la place ftït prise, et les sou-
dards, morts ou affamés «
Messire Galéas de Salazar, capitaine du
château , voyant le siège d'iceux Genevois
assis devant lui, fit emboucher plus de cent
pièces d'artillerie grosse et menue droit à la
venue du siège ; et en fit mettre hors le châ-
teau, à l'entrée de la citadelle, au sommet
d'un haut terrier, une grosse serpentine, la
bouche dessus la ville , et au droit du môle de
Gènes , pour défendre le passage aux ennemis,
et ruer sur les maisons et au travers des
rues de Gènes. La citadelle et le collège de
Saint-Francisque furent pareillement garnis
de soudards, de vivres et d'artillerie, et chacun
prêt d'exploiter la guerre, laquelle fut com-
mencée par les Genevois, qui, de première
^56 CHRONIQUES
avenue^ chargèrent sur ledit collège de Saint-
Francisque^ et là ruèrent coups d'artillerie^
à toutes mains. Ceux du château , qui étoient
au-dessus^ commencèrent à rendre leur meute
d'artillerie aux Genevois^ et tirer droit à leurs
remparts, et au travers des rues et maisons
de la ville , tellement qu'il sembloit que tout
tremblât. Les femmes et petits enfants aban-
donnèrent les hauts étages de leurs maisons,
pour l'horrible bruit et dangereux coups
que l'artillerie des François donnoit autour
d'eux , et se mirent sous les chambres basses
voûtées de leursdits logis. Pareillement les
Genevois ruoient coups, sans cesser, contre
les tours et murailles du château, et le plus,
souvent contre les défenses de Saint-Fran-
cisque et au travers de Téglise, pource que
les soudards et les frères dudit collège tiroient
aux ennemis par grands trous et larges per-
tuis , qu'ils avoient faits au travers de la mu-
raille de ladite église , dont endommageoient
fort les Genevois. Parquoi n'épargnoient icelle
église , mais tiroient au travers, de tous côtés;
et tant , que tantôt après ce , je étant dedans
ladite église, vis partie du chœur et piliers
d'icelle par terre, et les voûtes percées en
plusieurs lieux, et entre autres coups étranges,
vis une image de crucifix , étant sur la porte
du chœur dudit collège , ayant le bras dextre
percé près du coude d'un coup d'une pièce
DE JEAN d'aUTON. 25j
d'artillerie, et plusieurs autres images brisées
et rompues. Somme, la batterie étoit merveil-
leuse de tous côtés; car nuit et jour, duroit
le bruit.
Lorsque les Genevois eurent battu longue-
ment ledit collège , dirent qu'il y falloit don-
ner un assaut, pour voir la résistance des
François et leur manière de défendre; et eux
à tout grosse brigade , un lundi après la mi-
carême, garnis de crampons et échelles, avec
grand bruit de peuple et son de gros tabours
de Suisses, approchèrent la muraille dudit
collège, du côté d'un fort jardin qui là étoit
à main senestre, au-dessous dudit collège,
près d'un lieu nommé Fontaine- Amoureuse;
et là commencèrent à dresser leurs échelles ,
et donnèrent le combat main à main aux Fran-
çois, lesquels à tour de bras reçurent les Ge-
nevois , tellement que du haut en bas plu-
sieurs furent renversés et à grands coups de
piques et hallebardes furent renvoyés; et deux
de leurs échelles sur eux, gagnées, et vingt
hommes d'iceux, morts au pied de la muraille,
avec grand nombre de blessés. Des François y
moururent deux hommes seulement, et huit
y furent blessés.
Ce fait , voyant , lesdits Genevois , que a ce
lieu ne pouvoient rien faire de leur avantage,
dirent que par un autre côté assaudroient le
fort : dont furent quérir, par les maisons delà
m. 17
:i58 CHRONIQUES
prés, gros monceaux de fagots secs, et antres
fastes graissées d'haile et de soufre; et à
grosse foule approehèi*ent la première porte
de rentrée dudit collège, laquelle fat dé-
fendue des François , et la herse abattue , qui
fut incontinent environnée de fagots, pleins
de soufre parmi , tellement que ladite herse
ftit à coup brûlée et en flammes. Ce fait ^ là eut
combat à outrance ; car les Genevois mirent
tout leur effort de gagner celle entrée, et les
François tout leur pouvoir pour la défendre ,
comme ceux qui à ce hasard voyoient leur
honneur branler, et aventurer leur vie : ce
qui tant les hardia, que à coups immodérés
repoussèrent les Genevois, et malgré eux re-
fortifièrent leur entrée. Jusques à temps ferai
silenoe de ce siège , pour toucher d'aucunes
choses que le roi lors exploitoit en son
royaume de France.
XV.
tmmml U roi ^ Mci^ant la r^beUi0ti ^^ m rîfcr
ife ièinn^ et Ue ixi^iotia pat et-ïneioant faite ^
M mit à tï^tmin pour tir^ ctiU part
De la rébellion de Gènes , et de tous les ef-
forts qu'elle avoit jà faits, fut incontinent le
roi par ses postes averti : de quoi ne se mut
que bien à point j mais bien pensa d'y pour-
DE JEAW d'auton. aSg
voir à l'aide de Dieu ^ et en faire telle raison
que ce seroit au châti d'icelle pour jamais , et
à la crainte des mutins ; disant que lui-même
iroit en personne , pour voir à l'œil le défaut
des méchants y et dûment le réprouver^ et
connoître le bien-fait des vertueux^ pour à
temps le rémunérer. Mais premier que dés-
emparer^ mit ordonnée police aux afiaires de
son royaume^ tant à l'état delà justice qu'à
la sûreté des pays; voulant que à la garde de
son pays et duché de Bourgogne ^ messire
Louis de la Trimoille , en qui avoit singu-
lière fiance y avec huit cents hommes d'armes
et grand nombre de gens de pied , son lieu-
tenant-général demeurât.
Ce fait, entour la fin du mois de janvier,
en l'an susdit mil cinq cent et six , se mit à
chemin tirant droit à Bourges. Tous les gen-
tilshommes de sa maison , archers de la garde,
Allemands, et généralement' tous ses pension*
naires, le suivirent. Maître Georges, cardinal
d'Âmboise, qui plus d'autorité avoit envers
lui que nul autre, étoit toujours avec lui; le*
quel avoit le maniement de toutes ses affaires ,
pour iceUes voir , connoître et dépécher. La
reine pareillement , voyant l'entreprise du roi
touchant le voyage de delà les monts , pour le
vouloir, si elle «eût pu , détourner, le suivit ; et
lorsqu'elle ne lui osoit dire, par douces remon-
trances ou amiables paroles, son intentioh sur
riÔo CHRONIQUES
rempechement dudit voyage ^ par contenance
de face triste et chère marrie^ lui faisoit en-
tendre souvent le secret de sa* pensée. Mais
tout ce dissimuloit-il très-sagement ^ tant que
toujours fut ferme en son propos; combien
que plusieurs nelouoient ledit voyage^ disant
qu'il n'étoit métier que la personne du roi,
pour une seule rébellion de vilains, se dût
partir du royaume, ne prendre si lointain
voyage. Mais tout ce fut pour néant ; car à
toute diligence fera, ce dit, son entreprise. Et
lui étant à Bourges , transmit devant à Lyon le-
dit cardinal d'Âmboise, légat en France , pour
faire dépêcher ses postes sur son afiaire et ouïr
les ambassades , si aucunes en venoit , et icel-
les dépeèher sur-le-champ, afin que pour elles
ne retardât son voyage.
Le pape , qui lors étoit à Bologne-la-Grasse ,
où avoit mandé et promis au roi de l'atten-
dre et parler à lui , sachant son partement
pour aller delà les monts , feignit d'être mal
disposé et malade. Parquoi , au moyen de ce
que le roi des Romains faisoit publier et dire
que le roi alloit delà les monts pour occuper
les Itales et faire du siège apostolique à son
vouloir à cette occasion (comme se disoit), le
pape n'attendit le roi à Bologne, comme lui
avoit mandé, mais s'en alla à Rome.
Alors, ainsi que le roi des Romains sut que
le roi se délibéroit de s'en aller à son voyage
DE JEAN d'aUTON. 201
de Gênes, voulant celui empêcher à son pou-
voir, pensa la manière comment il le pourroit
faire au plus couvert. Or, avjoit-il un gentil-
homme des siens, bailli deCharolois, lequel
avoit son hôtel en Bourgogne, près de la mai*
son d'un nommé François de Chesnoy, sei-
gneur dudit lieu, étant des gentilshommes de
la maison du roi, duquel le bailli de Gharo-
lois avoit quelquefois parlé au roi des Ro-
mains. Et à ce propos, lui en souvint, disant
à celui bailli : « Il est besoin que vous ayez à
parler à celui de Chesnoy , qui est de la mai-
son du roi de France , et que entre autres cho-
ses lui disiez que de ma part je voudrois bien
avoir au roi de France bonne amitié et sûre
confédération; et que à moi ne tiendra que
amour et paix ne soient tout temps entre lui et
moi parfaitement unis. » En quoi s'acquitta
celui bailli , en manière que au moyen de ce
que leursdites maisons étoient assez près l'une
de l'autre et confines, trouva, celui bailli, fa-
çon d'aller voir ledit seigneur de Chesnoy ; et
eux ensemble se firent très-bonne chère, et de
parole à autre , entrèrent en propos de leurs
maîtres; disant, ledit bailli, que, au regard de
son maître, le roi des Romains, de sa part
auroit volontiers amitié au roi de France, et
que à lui ne tiendroit. Sur quoi fit réponse ledit
seigneur de Chesnoy : « Si le roi des Romains,
votre maître, veut avoir paix et amitié avec le.
^2 CHRONIQUES
roi mon maître^ de son côté ne tiendra que bons
amis ne soient; car c'est une chose qu'il de<-
sire bien fort. » Tant allèrent paroles en avant,
que ledit bailli, après ce, s'en alla devers le roi
des Romains , son maître , et l'avertit desdites
paroles; lesquelles ouïes par le roi des Ro-
mains, voulant I sous ombre d'une paix four-
rée , retarder ou arrêter le voyage du roi, ren*
voya derechef à toute diligence ledit bailli
devers le seigneur de Chesnoy, pour lui dire,
de la part du roi des Romains , que la chose
que plus au monde désiroit, c'étoit que avec
le roi de France eût fraternelle amitié et union
paisible : ce que ledit bailli dit audit seigneur
de Chesnoy. « C'est très-bien dit^ dit-il; mais
avez-vous charge expresse de votre maître, le
roi des Romains, de dire ce que vous dites?
— Oui, dit le bailli, et suis ci envoyé de par
le roi mon maître pour le vous dire, et de ce
vous avertir, afin qu'en fassiez le rapport où
vous devez. » Ce dit, celui seigneur de Chesnoy
à toute diligence transmit devers le roi , pour
l'avertir desdites choses et y aviser à son plai-
sir ; puis s'en alla après en cour, et mena quant
et lui ledit bailli de Charolois, lesquels furent
à Bourges devers le roi , le dixième jour de
février. Et eux là arrivés, celui bailli alla
faire son message au roi, disant : u Sire, le
roi des Romains , mon maître , se recommande
bien fort à vous, et m'a donné charge de vous
DE JEAN d'aWTON. 305
dire qu'il désire sur toutes choses avoir bonne
amitié avec vous , et faire avec vous une paix
si assurée, et telle confédération, que jamais
«ntre vous deux de sa part ne faudra ; disant
que f au regard de toutes vieilles questions y il
les veut mettre en oubli, et demeurer votre
bon frère et perpétuel ami. Et afin que de ce
soyez mieux assuré, plaise vous, sire, me bail-
ler quelqu'un de vos gentilshommes, pour
s'en venir devers mon maître et savoir de lui
s'il avouera lesdites choses. » A quoi fit le roi
réponse , que aussi de son côté ne demandoit
au roi des Romains qu'avoir paix et union :
dont, pour savoir la vérité desdites dioses , dé-
libéra y envoyer quelqu'un , et transmit quérir
un sien valet de chambre , nommé Macé de
Villebréme, lequel étoit lors à Blois; et sa-
chant ces nouvelles , s'en vint en poste devers
le roi , qui le dépêcha sans lui donner autre
charge que d'aller, avec ledit bailli , devers le
roi des Romains, savoir si les choses dites par
celui bailli étoient vraies et s'il les avouoit. Si.
s'en allèrent iceux droit en Bourgogne, et par
la comté de Ferette, puis entrèrent en Alle-
magne, où trouvèrent le roi des Romains de-
dans une ville nommée Strasbourg , et là reçut
le messager du roi , en la présence dudit bailli
de Gharolois. Après ce , demanda, le roi des
Romains, à celui de Villebréme, quelle charge
il avoit du roi pour lui dire; lequel dit : « Sire,
:i64 CHRONIQUES
je n'ai autre charge^ si n'est que, à la requête
du bailli de Gharolois que voici , le roi mon
maître m'a ci envoyé pour savoir si les cho-
ses que icelui bailli a dites de par vous à mon-
dit maître sont vraies, et si vous les avouez, m
Lequel les avoua. Et après plusieurs autres
paroles , le roi des Romains dit que le roi en-
treprenoit de s'en aller delà les monts pour
faire la guerre à Gênes , qui étoit terre d'Em-
pire : ce qu'il ne devoit ; et qu'elle n'étoit su-
jette ni tenue à lui, ni à la couronne de France :
parquoii s'il y alloit à main armée, qu'il don-
neroit tout le secours aux Genevois qu'il pour-
roit. Et en outre, dit : « Votre maître le roi de
France s'en va sur les Itales pour icelles oc-
cuper, et veut mettre le papat entre ses mains,
pour en faire à son vouloir : ce qui est de no-
tre majesté impériale , ni à» autre prince ap-
partient soi entremettre du siège romain , que
à nous seulement, car c'est de notre affaire
impérial. » Ainsi se mit aux champs , sans par-
ler plus de la paix ; mais à toutes fins concluoit
d'empêcher le voyage et entreprise du roi; et
pour ce , dépêcha ledit bailli , et lui bailla in-
structions selon l'opinion de son conseil ; et ce
fait, les susdits s'en retournèrent vers le roi.
Advint que ledit bailli en venant en France
avec ledit Villebrême, approcha de sa maison ,
disant qu'il lui falloit par là passer. « Or bien ,
dit le messager françois , je m'en vais donc de-
DE JEAN d'aUTON. 205
vant^ pour assa vanter le roi de vôtre retour. »
Ce que fit , et le plus hâtivement qu'il put , et
tant que à la mi-mars fut à Lyon sur le Rhône,
où illec trouva maître Georges, cardinal d'Àm-
boise , légat en France, auquel dit et raconta
tout ce qu'il avoit ouï et su du roi des Romains,
et comment il envoyoit derechef le bailli de
Charolois. Dont ledit légat envoya celui messa*-
ger à toute diligence devers le roi, qu'il trouva
entre la Bresse et Lyon ; et là , l'avertit dé
toutes les choses susdites, et comment à son
avis le roi des Romains faisoit toutes ces cho-
ses pour vouloir retarder son voyage de Gê-
nes : parquoi, selon son avis, le meilleur étpit
de hâter sondit voyage : ce que fit le toi ; car
il ne coucha qu'une seule nuit à Lyon , et le
lendemain tira droit à Grenoble. Tandis, ledit
bailli arriva à Lyon , où fut reçu par ledit car-
dinal d'Âmboise, lequel ouït son dire; et en-
tre autres propos, comment le roi des Romains
disoit qu'il étoit délibéré , si le roi alloit faire
la guerre aux Genevois , de leur donner tout
le secours et aide qu'il pourroit ; et que si le
roi entreprenoit sur le Saint-Siège aposto-
lique, qui étoit de sa majesté impériale, qu'il
lui contrarieroit à son pouvoir. Et sur ce point,
reprit le cardinal d'Âmboise celui bailli; disant
ainsi : « Gomment l'entend le roi des Romains,
votre maître? il sembleroit, à ouïr votre dire,
que notre Saint-Père le pape et les cardinaux
:i66 CHRONIQUES
ne fussent que pour lui seul I » A quoi celui
bailli fit réponse , que aussi D'étoient*ils. Mais
son propos lui fut^ sur ce, par ledit cardinal
d'Âmboise^ rabattu^ en manière qu'il se trouva
pour l'heure mal pourvu de soutenables répon-
ses; et eurent entre eux paroles piquantes ^
tant y que à la parfin ledit bailli se trouva
étonné. Toutefois s'en alla à Grenoble devers le
roi, où dit sa charge , et fut du roi doucement
accueilli. Auquel bailli fit réponse , que de sa
part y combien que le roi des Homains lui vou-
loit empêcher son voyage, jà pourtant ne
s'arréteroit , mais iroit en armes le plus tôt
qu'il pourroit ; et s'il y avoit au monde homme
qui se trouvât au-devant pour le vouloir em*
pécher, qu'il lui donnerait la bataille, et se
mettroit par armes en tel effort de passer, qu'il
espéroit, avec l'aide de Dieu qui est l'écu des
justes querelles, que ce seroit par sur le ven-
tre de ses ennemis. Ce dit , celui bailli s'en re-
tourna vers le roi des Romains; et le roi ayant
fait ses pâques à Grenoble, le lendemain, com-
mencement de l'an mil cinq cent et sept, se
mit à la voie, et laissa la reine toute adoulée
pour son département.
Le temps durant que lesdites ambassades
venoient de devers le roi des Romains, le roi
fit dépêcher un nommé Gabriel Forestier,
roi d'armes de Normandie, lequel envoya
devers le roi d'Angleterre, qu'il trouva à
DE JEAN d'aUTON. 367
Londres ; et là ouït ledit roi d'armes sur sa
charge^ telle que le roi, comme confédéré
et ami dudit ix>i d'Angleterre, lui faisoit
asavoir son voyage de delà les moats^ en le
priant que toi\jours ensemble fussent bons
frères et loyaux amis, comme toujours de
leur temps avoient été. A quoi répondit le
roi d'Angleterre : « Jamais, dit-il, ne lui fau-
drai ; et avec ce , si le roi de France , mon
frère , a métier de mon aide , moi-même en
personne me trouverai à son besoin et affîiiro»
Ce dit, le roi d'armes, après avoir ouï sa
bonne réponse , s'en alla devers le roi , auquel
dit ce que, de par le roi d'Angleterre, avoit
en charge de dire : dont le roi fut bien
joyeux.
Aussi, quelque temps devant ce, avoit le
roi envoyé un sien secrétaire, nommé maître
Jean Boucher, vers le pays des Ligues , pour
savoir le vouloir des seigneurs des ligues et
cantons du pays, sur le consentement de tirer
et avoir dudit pays un nombre de gens : à
quoi lesdits seigneurs des ligues et cantons
donnèrent leur consentement. Dont le roi , de
ce averti, transmit devers messire Jean de
Durfort, seigneur de Duras ^ étant lors delà
les monts en la duché de Milan , auquel manda
que à toute diligence s'en allât devers aucuns
des seigneurs desdites ligues et cantons, et
que là choisît , prît et levât jusques au nombre
268 CHRONIQOES
de dix mille paies : ce qu'il fit. Et iceux levés,
et prêts de marcher, eurent le premier mois de
leur paiement^ ains que désemparer leur pays,
disant que ainsi Pont de coutume ; et de vrai ,
jà ne marcheront un pas, qu'ils ne voient la
croix devant. Le lieutenant du roi , qui tors
étoit à Milan, sachant lesdits Suisses mar-
cher, leur envoya au devant messire Jean de
Bessey, gruyer de Bourgogne , pour iceux re-
cevoir. Lequel s'en alla à une ville nommée
Varais, de la duché de Milan, et là reçut
iceux Suisses , lesquels n'étoient encore tous
assemblés ; mais partie d'eux avoit marché
devant, et les autres venoient après. Audit
lieu de Varais , fut fait aux premiers venus
second paiement. Ce fait , partirent dudit lieu
de Varais, et marchèrent jusques en Alexan-
drie, où séjournèrent quelque temps, en at-
tendant le surplus de leur suite, qui encore
étoit derrière. Messire Charles d'Amboise,
lieutenant du roi, fut averti lors, que les au-
tres du demeurant desdits Suisses marchoient
vers Varais : parquoi leur envoya messire*
Jean de Bessey, pour iceux recevoir, comme
avoit fait les autres, lequel y alla, et les
trouva j à arrivés, où pou voient être en nom-
bre trois mille cinq cents , lesquels furent pa-
reillement payés. Et après leur paiement fait,
firent aucune difficulté de marcher en avant ,
disant qu'ils ne savoient si leurs gens étoient
DE JEAN d'aUTON. 269
devant ou non, et que sans eux n'iroient
outre, et tout plein d'autres propos signifiant
quelque don pour les capitaines : ce qu'en-
tendit bien ledit messire Jean de Bessey;
dont mit la main à ses coffres, sans épar-
gner pourpoints et saies de velours , et autres
bagues, qu'il leur donna ; et fit tant , qu'il les
fit marcher droit à leurs compagnons, qui
d'Alexandrie ne voulurent partir, que premier
ne fussent assurés que ceux qui après eux
venoient ne fussent hors le lieu de Varais,
pour tirer vers eux ; disant que, s'ils n'étoient
tous ensemble, j à ne se trouveroient en champ
pour combattre. Toutefois, par dons et pro-
messes que leur firent les capitaines de l'ar-
mée de France et autres gentilshommes fran-
çois, ils se mirent tous en avant.
XVI.
Comnunt le m transmit mattr^ (6(0V^e^^ irarlri^
ml V%mbùm^ Irrpant^ m ^dt, pour avancet
00n affaire A faire, hdtn: 00n atméa tt in
nombre ie eed nen^ Ir'armre ^ et antres c})ose^
enr le fait îre la guerre*
A toute diligence passoit le roi son pays du
Dauphiné , et prit son chemin , de Grenoble
à Gap , à Embrun , à Brian çon , au mont Ge-
:iJO CHRONIQUES
nèvre^ à Ourse ^ où là lui vint au^evant le
duc de Savoie, bien accompagné de seigneurie
de son pays , lequel conduisit le roi jusque^ à
Moncalier, une de ses villes de Piémont.
Le roi, ainsi étant à sondit voyage, trans*
mit devant le cardinal d'Amboise en Ast , pour
faire hâter son armée de marcher en avant.
Car jà étoient passés long-temps devant qua-
torze mille hommes de pied , que conduisoient
MoUart Suffray, Allemand, gouverneur de
Grenoble; Jacques d'Alègre, seigneur de
Millau; messire Yves de Malherbe, et au-
tres capitaines François, qui étoient delà les
monts. Aussi étoit passée l'artillerie, et charroi
d'icelle, dont l'une partie étoit venue de
France et l'autre de Milan ; et le tout étoit à
Tortone.
Messire Charles d'Amboise , lieutenant du
roi delà les monts, avoit aussi mandé tous
les gens d'armes des garnisons de la duché
de Milan, qu'ils s'assemblassent tous pour
faire camp, et marcher devers le bourg de
Busale, auquel lieu se devoit trouver toute
Farmée de France; et jà étoient assemblés,
avec les gens de pied et Fartillerie , à Tor-
tone, prêts de marcher en avant, étant en
nombre , selon ce que j ^ai vu et su audit lieu
et au logis de ladite armée :
Premièrement , les cent hommes d'armes
de messire Charles d'Amboise, lieutenant du
DE JEAN DAUTON. 27 1
roi^ ayant lieu, pour leur garnison , au Cas-
tellat et à Tortone; les cinquante hommes
d'armes de messire Philippe de Glèves , dont
étoit lieutenant le bâtard de la Clayette,
tenant leur garnison à Solières près Félissan ;
cinquante hommes d'armes d'uti nommé
Jean Guillerme, marquis de Montferrat, te-
nant garnison dedans les villes dudit mar-^
quisat; cinquante hommes d'armes de Fran-
cisque <de Gonsago, marquis de Mantoue,
duquel est lieutenant un nommé Guillaume
Grouflier, de Boisy, étant en garnison en Las-
tizane ; cinquante hommes d'armes d'Alain
d'Albret, sire dudit lieu, sous la charge de
messire Jean de Durfort, lieutenant dudit
sire d'Albret, et cinquante de messire Jacques
de Chabannes, seigneur de La Palice, à Parme ;
cinquante hommes d'armes de Gaston , comte
de Foix, conduits par messire Rogier, baron
de Béart , son lieutenant , à Salles près Favie ;
cent hommes d'armes du seigneur Jean*Jac-
ques, tenant garnison à Parie; cent hommes
d'armes de messire Robert Stuart, Écossois^
desquels la garnison étoit à Novare; cin-
quante hommes d'armes de messire Jean de
Bessey, gruyer de Bourgogne, tenant gar-
nison à Côme ; cinquante hommes d'armes du
seigneur dç Montoison , en garnison à Lode ;
cinquante hommes d'armes de messire An-
toine-Marie de Saint*Severin ; cinquante de
:i'J2 CHRONIQUES
messire Antoine Marie-Pal vesin^ tous à Plai-
sance; cinquante hommes d'armes de mes-
sire Yves d'Alègre, tenant garnison à Las-
tizane; quarante hommes d'armes d'Adrien de
Brimeuy seigneur d'Humbercourt^ en Las-
tizane; quarante hommes d'armes du sei-
gneur de Ghâtellarty en Lastizane; trente
hommes d'armes du seigneur de Fontrailles,
en Lastizane ; vingt-cinq hommes d'armes de
messire Théodore Trévolce, à Marignan; et
les cent Albanois de messire Mercure^ en Las-
tizane : lesquels, comme j'ai dit, avec les
gens de pied François et l'artillerie, étoient
lors audit lieu de Tortone.
Maître Georges , cardinal d'Amboise , étoit
en Ast, auquel lieu manda venir aucuns capi-
taines et gens de conseil , pour traiter des af-
faires du roi. Par lequel conseil, fut conclu que
les gens d'armes desdites garnisons , avec les
piétons et artillerie , à toute diligence marche-
roient droit au bourg de Busale, quatorze
milles prés de Gênes; et de là, selon la menée
et conduite de messire Charles d'Amboise,
lieutenant du roi, besogneroient ; et que là
aussi se rendroient les dix mille Allemands
qui étoient venus du pays des Ligues.
Et fut dit aussi que devers messire Yves
d'Alègre, qui lors à toute grosse puissance
étoit à Savone , seroit envoyé , pour le faire
rendre audit lieu de bourg, devers le lieute-^
DE JEAN dVuTON. ' 2^^
nant du roi. Dont fut là transmis audit lieu
de Savone un des gentilshommes du roi ,
nommé celui gentilhomme messire Jean Pi-
card , bailli d'Estellan , lequel s'en alla à Sa-
vone, et là avertit ledit seigneur d'Alègre,
qu'il étoit appointé que avec ses gens jse
rendroit au Bourg de Busale , pour là se
joindre à l'armée du roi , et de là marcher en
avant ; et qu'il falloit gagner la montagne ,
pour tirer vers Besaigne avec partie de l'ar-
mée , pour assaillir Gènes de deux côtés : dont
étoit requis que toute l'armée se trouvât à
Bourg, pour illec être départie, si métier
étoit , ou mise à chemin , droit à Gênes. Mes-
sire Yves d'Alègre, oyant les paroles de celui
bailli d'Estellan, dit : «3e pensois qu'il fût
besoin de garder la marine d'entre ci et Gênes ,
pour l'effroi que pourroient par là les vilains
de Gênes faire sur notre armée ; en quoi les
eusse toujours empêché, et tenu en sûreté le
chemin , et avec mes gens d'armes , ladite ma-
rine et les environs de la ville de Gênes, tenu
en crainte : mais puisqu'il est dit qu'il faut ,
toutes choses mises à part , se rendre à Bourg ,
je transmettrai là partie de mes gens , et de
moi serai toujours prêt de me trouvq^ où mé-
tier sera. » Et ce dit , envoya deux mille hom-
mes audit lieu «de Savone, jusque métier fût
d'aller outre. Ce fait, ledit gentilhomme s'en
m. i8
3^4 CHRONIQUES
alla devers le lieutenant du roi ^ pour l'asa-
vanter de ce qu'il avoit fait.
Entre Gavi , terre des nobles de Gènes , et
ladite ville de Gênes , avoit plusieurs gros
bourgs et forts villages, comme Bourg deBu-
sale, Pontadême, Rivereu, Saint - Pierre-
d'Âréne , et autres lieux de la seigneurie de
Gênes , lesquels étoient demeurés inhabités
pour doute de la guerre : dont les habîtans
avoient retire leurs biens à Gênes y et eux gar^
doient les montagnes avec la commune du
pays j qui se nommoit la commune de Poul-
oeuvre , de laquelle étoit capitaine un nommé
Guillon y par qui étoit venu l'occasion de tout
le mutin ; lesquels vilains étoient en nombre
de dix mille y ou plus y et gardoient ioeux les
montagnes et passages du pays, si que nul n'y
passoit qui ne fut détroussé.
Et aussi du royaume de France venoient tant
de gens d'armes, que toute la Savoie et le
Dauphiné en étoient pleins; car tous les princes
et grands seigneurs de ce royaume ( réservé
François d'Orléans , comte d'Ângouleme^ se-
conde personne de France,) y étoient, et grand
nombre de jeunes gentilshommes, qui, sans
gages « pensant qu'il y eût là mortelle bataille
et honnetir à acquérir, et voyant la personne
du roi prendre le voyage, se trouvèrent, les
uns en poste, doutant n'y être à temps, les
autres des premiers, pour y être sans faillir.
DE JEAN d'aUTON. 275
Le roi Ferrand d*Aragon étoit lors à Na-
pies , avec dame Germaine de Foix , sa femme,
laquelle étoit nièce du roi. Et sachant, ledit
roi d'Aragon , l'entreprise du roi sur la ville
de Gtênes, et comme elle s'étoit rebellée, lui
envoya par mer quatre galères et deux fUstes
armées , desquelles étoit capitaine un nommé
Miquel Pastour : lesquelles se rendirent par
la mer du Levant devant Oênes , où étoit un
nommé Pregent de Bidoulx , capitaine de qua«
tre galères et de huit galions , qu'il avoit pour
le roi; et ainsi tous deux assemblés , tinrent
Grénes en telle subjection , que homme sans
leur merci n'y avoit entrée ou issue, et ne
pou voient, pour leur détour, Genevois avoir
vivres ni autres choses à eux nécessaires,
par mer : ce qui moult les grévoit.
' XVIL
IDts 9ti0f Iru iïf^avL ïat ti^rtu^^ et Vnn tmaut
txhhbnx tpxe ià Ironnhrmt U0 ^BUnetmB.
Toujours continuoit le siège du château de
Grénes, qui sans cesser étoit par les Genevois
battu et assailli , mais si bien défendu par Içs
François, que sur etix ne gagnèrent les en^
nemîs un seul fort : dont leur ennuyoît moult.
Et eux sachant la venue de l'armée de France,
276 CHRONIQUES
qui jà étoit prèS; plus fort qu'onomais ruè-
rent coups, et abattirent murailles de tous
côtés ; et avec ce , firent mines sous terre, pour
tirer vers une tour delà place, et icelle ruer par
terre. Assez près du château , demeuroit une
femme genevoise , de laquelle étoient les Fran*
çois bien voulus, comme elle leur montra:
car ainsi que les Genevois faisoient leur mine
sous terre, pour les vouloir surprendre,
icelle monta au plus haut étage de sa maison,
qui en la vue du château étoit, et se mit en
lieu où ceux du château et de Saint-Fran-
cisque la pouvoient bien aviser; et là, par
plusieurs fois et divers signes, leur montra
comment on faisoit mines sous terre, pour
les prendre. Et après, chevauchoit un bâton,
et mettoit en sa main une gaule longue , fai-
sant manière de courir la lance ; puis fai-
soit un étendard, et monlroit comme leur
secours venoit de France. A l'autre fois, leur
montroit un chat, qui étoitle cri du seigneur
Jean-Louis, pour bailler à connoître qu'il ve-
noit ; et à toute heure leur faisoit divers si-
gnes , lesquels ne purent clairement entendre
les François , si n'est qu'ils se doutèrent des
mines qu'on faisoit sous terre , pour les signes
que cette femme leur faisoit. Dont s'assem-
blèrent mçssire Galéas de Salazar, capitaine
du château, Louis de Saint -Aubin, capi-
taine de la citadelle, et Allabre de Saule,
DE JEAN D AUTON. 277
capitaine de Saint-Francisque; et parlèrent
ensemble de cet affaire , disant que celle
femme ne leur faisoit lesdits signes pour
néant. Parquoi se doutèrent et tinrent sur
leurs gardes; mêmement la nuit se mirent
contre terre , l'oreille aux écoutes , ayant ta-
bourins et des pois dessus^ bassins à bar-
bier et aiguilles dedans , qu'ils posoient aux
lieux où pensoient être faites les mines y mais
ils n'y connoissoient rien : car les Genevois,
afin qu'on n'entendît le bruit de leursdites
mines, illec au plus près, et de nuit, char-
pentoient leurs échelles, manteaux et che-
vrettes, et faisoient le plus de bruit qu'ils
pouvoient, mêmement es lieux où ils fai-
soient leursdites mines.
Or advint que le mercredi de la semaine
sainte, AUabre de Saule, capitaine de Saint-
Francisque, sur le point de dix heures de nuit,
étant aux écoutes avec ses gens , dedans le
jardin d'en-bas, ouït miner sous terre, et le
bruit de leuré coups entendit : dont tout en
l'heure , sans bruit envoya quérir aucuns de
ses gens , qui guettoient d'autre côté, auxquels
se fioit; si leur dit ce qu'il avoitouï, efles
fit écouter, et ouïr, savoir si c'étoit mine : les-
quels dirent que si étoit; dont avisèrent,
pource que à leur semblant la mine tiroit vers
une tour de leur fort et j à en étoit à quatorze
pas près ou environ, que là feroient une tran-
278 CHRONIQUES
chée et contre-mine, et à la traverse^ pour
couper chemina leursennemis : ce qu'ils firent,
en manière que le lendemain à midi , jour du
jeudi absolu, trouvèrent ladite mine, et les Gé^
nevois dedans; laquelle fîit assaillie par lés
François qui là étoient , et défendue des Géne^
vois, où furent blessés deux, d'iceux François;
mais à grands patacs furent iceux Genevois
outrés, tellement qu'ils abandonnèrent les*
dites mines , que les François gagnèrent , et
fortifièrent de leur part , en manière que par
là n'eurent plus doute de leurs ennemis.
Le vendredi saint et la vigile de Pâques ,
d'un côte et d'autre tirèrent quelques coups de
menue artillerie, sans faire grand effort. Mais le
lendemain, après que chacun eut fait ses Pâques,
sur le point d'onze heures du matin , recom-
mencèrent les Genevois à tirer de leurs grosses
pièces d'artillerie , c'est à savoir de gros can-
nons , serpentins , et grandes coule vrines , ti*
rant tous boulets de fer : lesquels tiroient de
plusieurs lieux, et mémementd'un lieu nommé
Pavie devers Besaigne, près d'un collège de
nonnains , où là avoient un fort rempart , et
dès le commencement du siège mis là un gros
canon , nommé le Lizard ; aussi tiroient d'un
autre lieu du côté devers Samt-Roch , et de
plusieurs autres lieux , où avoient fait forts et
remparts, dont tirèrent contre le château et
i^int-^Francisque. Ainsi que celle partie d^-
DE JEAN DAUTON. 2jg
roit^ le capitaine ÂUabre et partie de ses
gens se inirent à leur défense; et là com-
mencèrent à tirer coups contre le rempart de
leurs ennemis. Mais la grosse artillerie d'iceux
Genevois tiroit si menu, qu'ils ne s'osoient
découvrir; et tellement fut, que Fun des ca-
nonniers genevois étant audit rempart nommé
Pavie, adressa vers une tour du jardin où
étoient ledit ÂUabre et aucuns de ses*gens , en
sorte que le boulet entra tout au travers de
la tour, et rua si roidement, que, des éclats de
la muraille , ledit ÂUabre fut fort blessé au
visage, et dessous la tétine au côté senestre,
si qu'on pensoit qu'il fut mort. Trois autres
des siens furent aussi blessés, et couvert» d'un
pan de ladite tour, qui tomba sur eux, en
manière qu'ils cuidèrent là étouffer; car
homme n'osoit là approcher, pour les secou-
rir, pour l'horrible batterie qui là se faisoit.
Mais, puis peu après la force de ladite batterie
cessée , ledit ÂUabre et ses gens blessés avec
lui, par aucuns des autres des siens, furent
tirés , et emportés, et mis en la litière.
a8o CHRONIQUES
XVIll.
Commnit l^ ^inmoie oeeaiUtrntt h toute fatce
m
U tï^àUan it ^rnee, et ïe la mnrpnUntfte W-
fm0f i|Uf là ftrmt U0 Itatum.
Merveilleuse fut celle batterie tout celui jour
de Pâques, le lundi, le mardi et le mercredi.
Sans cesser ruèrent coups les Genevois, sans
que ceux de la place eussent repos de leur part;
car si ceux de la ville envoyoient souvent de
leur relief au château , de même mets étoient
servis, et tant, que au travers de la ville, et
sur le siège , y parut jusques à l'estimation de
plus de cent morts et de deux cents blessés.
Plusieurs de ceux du château furent aussi
blessés et morts. Quoi plus? Si n'est que les
Genevois, voyant approcher l'armée de France
pour secourir le château et assiéger Gênes, di-
rent : <f II nous est métier à cette fois de pren-
dre nos ennemis d'assaut, ou lever notre
siège, pour aller au-devant de l'armée de
France et lui donner la bataille. Mais pour
le meilleur, devons nous efforcer à prendre
cette place ; car si une fois elle est entre nos
mains, prince dil monde jamais ne nous as-
saudra ; et aussi en faillant à ce, nous sommes
frustrés de notre intention , et déchus de
notre entreprise. Pour ce, mettons les mains à
DE JEAN d'aUTON. 28 1
l'œuvre, et que chacun de nous y fasse tel de-
voir, que soit jusques à Taugmentation de
notre honneur et au profit de notre sei-
gneurie» ((Telles paroles dirent aucuns des sei-
gneurs genevois , pour donner cœur au peu-
ple et bon vouloir à leurs soldats. Dont
advint que le mercredi de Pâques , entre une
et deux heures après midi , lesdits Genevois
commencèrent à sonner leur assaut, de trom-
pettes et gros tabourins, à grand bruit de
cris et tumulte de peuple; et avec grand
nombre d'échelles, pavois, manteaux, che-
vrettes et autres choses nécessaires pour don-
ner assauts, approchèrent Saint-Francisque,
du côté du jardin et en plusieurs autres
lieux brèches. Et là, de première venue, dres-
sèrent en divers. lieux plus de quatre cents
échelles, et commencèrent vigoureusement à
monter. M essire Galéas, capitaine du château,
Louis de Saint-Âubin , et leurs gens, avec ceux
de Saint-Francisque, furent tous arrangés aux
brèches et lieux qu'il falloit défendre, garnis
d'artillerie, de trait, de grosses pierres ,. de
lances à feu, d'huiles bouillantes, de pots
pleins de soufre , et de chaux vive , pour ruer
sur les premiers qui se hâteroient de monter.
Que fût-ce ? les Genevois, en nombre de plus
de trente mille , environnèrqnittout le collège
Saint-Francisque, et se mirent à grosses es-
coadres, pour assaillir à relais, disant que lorsr
382 CHRONIQUES
que les uns seroient morts, lassés ou affolés,
les autres prendroient leur place . Et ainsi amon-
celés comme pourceaux, à la foule se mirent
à monter leurs échelles. Qui eût lors vu
grands coups de main donner sur ces échel-
leurs, emporter têtes et bras, et renverser
Genevois du haut des échelles en bas, et Vun
sur Tautre acravanter à gros monceaux, eût
eu horreur de l'affaire. Mais quand les uns
étoient abattus , les autres remontoient très-
hardiment.Âucuns des nôtres, étant au dedans
des tours et sur les défenses , tiroient traits
et artillerie à la montée, tellement que grande
occision en faisoient. Mais pourtant homme
ne désemparoit. Toujours duroit le combat
main à main sur les échelles , qui étoient
cramponnées pour attacher à la muraille, et
toutes pleines de Genevois , qui à toute puis-
sance s'efforçoient d'entrer; mais les François
du dedans leur défendoient de telle force, que
dès ce qu'ils mettoient le pied hors l'échelle
pour vouloir entrer, ils étoient sans faillir
renversés du haut en bas. Tant fut sanglant
ledit assaut, que toutes les échelles, et la mu-
raille où le combat se faisoit, étoient en-
rougies de sang. Durant ce dur assaut, conune
les Genevois s'efforçoient de tous côtés vou-
loir entrer , les François avisèrent un lieu
nommé la Garace , contre l'église Saint-Fran-
cisque, qui est une voûte où l'on met le&
DE JEAN d'auton. :283
iDorts^ où avoit un bout de muraille rompu ^
à passer trois hommes de front; et pensant
que par là s'efforceroient aucuns Genevois
d'entrer, pour leur donner une amorce, firent
là une traînée de poudre à canon ; puis aucun
des François , avec son feu tout prêt, se mit
à touchant de sa traînée; et là en attendant,
vit venir ces gens, et entrer par ladite brèche ,
j usque au nombre de trente : lesquels entrés ,
le boute-feu fut prêt, et enflammée la traînée,
en manière que des trente en brûla vingt*
deux. Les autres , qui étoient les plus près de
la brèche, se jetèrent à bas, tous affolés, et
les autres ardèrent sur le lieu. Sans cesser du-
roit ce mortel assaut , et tant, que les François
étoient moult foulés et combattus : car jàen y
avoit bien vingt morts, et quarante de blessés;
et pour ce, ne perdoient coup à donner, car
à les voir besogner , tant plus combattoient,
tant plus efforçoient leurs coups. Somme, ces
pauvres soudards firent merveille d'armes ;
aussi étoient là messire Galéas de Salazar , qui
fr2q)poit au désespéré. Depuis deux heures
après midi jusques à la nuit dura celui assaut,
que les Genevois ne voulurent , pour mourir
tous, abandonner, jusque à grand's lances de
feu et cercles pleins de soufre ardent , huile
bouillante et chaux vive, ils fussent par les
François chassés de leurs échelles, lesquelles à
^a parfin abandonnèrent : dont lesdits Fran-
^84 CHRONIQUES
çois en gagnèrent bien trois cents , lesquelles
depuis je vis audit château de Gênes. Ainsi se
retirèrent les Genevois, mais non pas tous;
car par avoir ouï dire à plusieurs de ceux qui
audit assaut furent , plus de quatre cents
hommes morts demeurèrent au pied de la
muraille, et y furent plus de six cents blesses.
Mais pourtant ne levèrent leur siège ; ains,
le lendemain, qui fut un jeudi après Pâques,
recommencèrent la batterie de plus belle , la-
quelle continuèrent huit jours sans cesser.
Durant lequel temps, un François, capitaine
de mer , nommé Pregent de Bidoulx , avec
quatre galères qu'il avoit , et quatre de celles
d'Espagne , qui là étoient venues pour servir
le roi, suivit et chassa une fuste genevoise
jusque dedans le Tercenal de Gênes, qui est un
lieu au bout du môle et contre la ville, où
les barques et fustes qui apportent vivres à
Gênes viennent aborder pour faire leur dé-
charge. Dont voyant, les Genevois , ainsi ap-
procher les galères de France , prirent leur
grosse artillerie , et la portèrent sur le môle ,
pour celui défendre, et sur les passages où
pensoient venir les François. Ainsi cessa la
batterie du château. Et eux voyant que là ne
feroient rien de leur profit, firent un fort
bastillon sur le sommet de la montagne de Gê-
nes, au droit de la venue des François, et là
mirent grosse garnison de gens d'armes et
DE JEAN d'aUTON. ^85
bonne artillerie. Aussi mirent gens au Gastel-.
lat pour secourir ledit bastillon, et faire saillies
et alarmes sur les François , s'ils approchoient
Gênes. Pareillement firent forts et barrières
tout le long de la montagne , au pied et sur la
croupe d'ioelle , et empêchèrent tous les pas-
sages ^ et à tous côtés mirent artillerie pour
tirer à la venue des François, et mirent qua-
torze ou quinze mille hommçs en armes sur
lesdites montagnes ; et partie d'iceux envoyè-
rent jusques à la venue du Bourg de Busale^
pour là commencer à empêcher le passage des
François.
Le roi à toute diligence avançoit lors son
voyage ; lequel arriva en Piémontun mardi d'a-
près Quasimodo, et^ sans aucun séjour^ s'en
alla droit en Âst. Âu-devant de lui , vint Char-
les, duc de Savoie, comme dit est, accompa-
gné des seigneurs de son pays , avec grand
nombre de gentilshommes et prélats d'Église ;
et, là, lui offrit de sa part service de sa per-
sonne , secours de ses gens et les clefs de ses
villes , en le voulant accompagner à son voyage
de Gênes, s'il lui plaisoit. Desquelles choses le
remercia le roi , bien fort ; et puis s'en alla en
sa ville et comté d'Ast , où illec fut reçu des
seigneurs du pays et peuple de la ville à grande
joie ; et prit son logis chez un nommé messire
Alexandre Malbelle, un de ses maîtres-d'hôtel,
lequel était moult bien logé à certes. Là se trou-
386 CHRONIQUES
vèrent des princes et seigneurs des Itales^ Al-
phonse d'Esté 9 duc de Ferrare , Francisque de
GonsagOy marquis de Mantoue^ lequel ayoit
rencontre le roi à Yeillaine en Piémont , Jean
Guillerme, marquis de Montferrat, le sei-
gneur Jean-Jourdan des Ursins, lequel pareil-
lement étoit allé au «devant du roi jusques
à Grenoble, messire Alexandre BentîvoUe,
fils de messire. Jean Benti voile, gouverneur
feu de Bologne-la--Grasse , étant lors prison-
nier entre les mains du roi , le comte Ludovic
Borromée , et grand nombre d'autres Italiens
et Lombards , étant là venus , montés et armés
avec grosse suite de gens d'armes pour servir
le roi à son voyage et guerre dç Gênes.
Là séjourna le roi par l'espace de quatre
jours, pour un peu se rafraîchir; et ce pen-
dant, fit mettre son armée à chemin, laquelle
messire Charles d'Amboise, son lieutenant,
conduisoit, et ordonna icelle marcher droit à
Bourg de Busale : ce qui fiit fait. Et voulut
aussi que messire Jean-Jacques demeurât en
la duché de Milan , pour faire la provision
des vivres et se donner garde du pays : aussi
y avoitj à pourvu messire Charles d'Amboise,
en manière qu'il avoit donné charge à quel-
ques marchands du pays, d'en faire le plus
grand pourchas que possible seroit; et avec
iceux avoit marchandé , et baillé cinq mille
DE JEAN d'aUTON. 287
écus d*avance , lesquels s'en acquittèrent trés-
à point.
Les Vénitiens étoient lors à grosse armée
en la comté de Crémone, terre de Milan;
lesquels ne faisoient manière de saillir de
leurs garnisons, mais disoient qu'ils étoient
là pour garder leurs pays et secourir le roi ,
si besoin avoit de leur aide. Toutefois on ne
s'y fioit pas trop , car ils ont souvent garde
derrière, et tiennent le parti des plus forts.
En Âst se reposoitle roi lors, et lui un jour,
se sentant délibéré , dit qu'il se vouloit essayer
en son harnois, et chevaucher un des cour-
siers de son écurie , pour s'en aider k la ba-
taille, laquelle chacun espéroit. Et comme ce
jour je fusse entré en sa chambre, pour lui
vouloir bailler quelcjue peu d'écrit joyeux que
j'avois en la main , je le trouvai en pourpoint,
avec peu de gens et messire Galéas de Saint-
Severin, son grand-écuyer, aussi en pourpoint,
lequel lui chaussoit ses solerets et harnois de
jambes, avec les cuissots. Ce fait, demanda
la cuirasse , et, premier que la vouloir pren-
dre , dit audit messire Galéas : « Je la veux
voir premièrement sur vous, car mon harnois
vous est presque tout fait. » Après que ledit
écuyer fut armé de ladite cuirasse, le roi la
regarda de tous côtés, et la trouva bien faite ,
disant : « Je cuide qu'elle me sera bonne , et
bien aisée. » Et fit désarmer celui écuyer, puis
288 CHRONIQUES
se fit armer de sadite cuirasse et de toutes
les autres pièces; et essaya dessus son harnois'
une saye d'orfèvrerie moult riche, et toute
autour semé d'écriteaux, où étoit écrit en
lettres romaines : Nescis • quid vesper vehatj
c'est-à-dire : Tu ne sais quelle chose la fin
porte , ou Tu ne sais la fin a quoi je tends.
Tandis qu'il se faisoit armer, je dépliai mon
papier, en m'approchant de lui , et lui dis :
« Sire, j'ai fait une petite ballade touchant les
Genevois; s'il est votre plaisir de l'ouïr, je l'ai
ici? » Lors me commanda que je la lusse, ce
que je fis comme s'ensuit :
Les Genevois, de leur propre nature,
N'ont foi ni loi , si ce n'est d'aventore •
Par feintise , qu'on ne doit soutenir.
Jà tant de fois ont mis à la rupture
Leurs promesses, qu'il n'y a créature
Raisonnable qui s'y veuille tenir ;
Voire et cuident par force entretenir
Leur bon crédit , et mener leur affiiire ,
Sans le devoir et tribut vouloir faire
A vous , sire , ne à droit vous supplier ;
Mais s'ils sont forts , pour leur effort défaire ,
Leur force faut par fonce humUier.
L'historiate et prouvée écriture ,
Nous montre assez , et fait claire lecture
De leurs faux tours , dont nous dut souvenir :
Sur nos gens lors firent déconfiture
En leurs détroits, sous ombre et couverture
De leur vouloir aider et subvenir ;
Le roi Louis les sut bien prévenir,
Quand en enfer ordonna leur repaire ;
DE JEAN d'aUTON. 289
Au roi Charles tinrent parli contraire ;
Puis les voyez contre vous rallier.
Que reste plus ? pour venir au parfaire ,
Leur force faut par force humilier.
Faites sur eux et dessus leur clôture
Un tel échec et si ample ouverture ,
Qu'on y puisse sûr aller et venir,
Sans leur laisser ni vivres , ni pâture ,
Place , ni fort , or, argent , ni voiture ,
Tant qu'il en soit mémoire à l'avenir.
Et que tous ceux qui les verront punir,
Aient tout temps crainte de vous méfaire :
Mais au surplus qui voudroit satisfaire
A son défaut, il faut tout oublier ;
Aux rebelles qui ne se voudront taire ,
Leur force faut par force humilier.
Prince , à la fin qu'on n'y soit à refaire ,
Prenez tous ceux qui ont voulu forfaire ,
£t les faites bien baguer et lier.
Pour les traiter comme il vous pourra plaire ,
Et en faire des autres l'exemplaire ;
Leur force faut par force humUier.
Une autre fois adviendroit de léger,
Que par défaut de les bien corriger
De leurs délits, dont ils en ont fait tant ,
Que leur vouloir seroit prêt et content
De faire un tour pour vous endommager.
Si à ce coup ne les faites ranger
A la raison, il est bien à songer
Qu'ils en feront encore bien autant
Une autre fois.
Puisque autrement on ne s'en peut venger.
Châtiez-les ores pour abréger :
Un coup pour tous , en vous y ébattant.
m. 19
2g0 CHRONIQUES
Et cela fait , soyez awâr de tant,
Qu^eux et aatres douteront le danger
Uae aota'e fois.
Après la lecture de cette ballade, le roi
transmit quérir un coursier bai , nommé Bai-
gracieux , lequel fit amener dedans un préau
fermé, derrière son logis; et lui, armé de
toutes pièces , monta légèrement dessus , sans
aide; et là, commença à faire faire carrière,
courses et grands sauts à sondit cheval , qui
étoit si très-à main à la bouche , et à l'éperon,
qu'il en faisoit tout à son plaisir : à la fois lui
donnoit une vite course, et à l'arrêt le tour,
et les quatre pieds à mont; et à la fois le
grand saut et la ruade, avec le trot court
sous bride , et tous les tours que cheval pou-
voit faire. Aussi étoit le roi qui le manioit, si
très-adroit et tant bien à cheval, que, pour
saut ou ruade que fît son cheval, on n'eût
oui sur lui pièce de harnois branler. Somme,
tant tourmenta sondit cheval» qu'il le mit
tout en eau , puis mit pied à terre , et %*en alla
boire et désarmer.
Là , n'eut officier de la maison du roi , dès
les plus grands jusquas aux souillons de cui-
sine, qui n'eussent leurs harnois. Aucuns des
vieils maîtres d'hôtel du roi, et autres qui
pour la goutte n'étoient aisés de leurs per-
sonnes , voyant que c'étoit à tout , essayèrent
aussi leurs harnois, que, long-temps devant
DE JEAN DAUTON. JQi
ce^ n'avoient mis sur le dos. Somme , il n'y eut
celui qui ne mît la main aux armes ^ voire
aucuns prélats et seigneurs d'Église ^ qui là
étoient ^ disant que défendre par armes la per-
sonne du prince ^ seigneur de leur pays ^ étoit
milité et bataillé pour la défense même du
pays^ ce qui leur est permis et loisible en
temps de nécessité.
Après que le roi eut pris en Âst quatre jours
de repos , et mis son armée à chemin , pour
tirer à Gènes ^ partit de sadite ville d'Âst^ en
armes, avec plusieurs des seigneurs de son
sang et autres grands seigneurs de France.
Là avoit avec lui cent de ses gentilshommes ,
et toutes ses gardes. Et ainsi le vingt et
unième jour du mois d'avril, en l'an mil
cinq cent et sept , tira son chemin droit à Fé-
lissan, terre de marquisat , où dormit pour la
nuitée ensuivant.
Messire Charles d'Âmboise , qui oonduisoit
son armée, étoit jà au Boqrg de Busale, et
six mille Allemands , qui premiers étoient
venus des Ligues, joints à ladite armée de
France. L'autre bande d'ioeux Allemands
étoit aussi arrivée à une petite ville nommée
Novc, près de Sarraval, à l'entrée des mon-
tagnes de Gênes. En laquelle bande étoient
trois mille cinq cents Allemands, lesquels ne
vouloient pour rien passer outre , disant que
leur charge ne le portoit point , et qu'ils ne
•#
2g2 CHRONIQUES
marcheroient plus avant; et sur ce propoSi
séjournèrent audit lieu de Nove six jours.
Messire Charles d' Amboise , lieutenant du roi ,
let plusieurs des autres capitaines François^
mirent toute la peine qu'ils purent pour les
faire marcher; et pour ce^ donnèrent à leurs
capitaines or et argent, et force habillements
de soie , en leur disant : « Messieurs , n'êtes-
vous pas venus ici pour servir le roi , et à ses
gages, que jà avez reçus, et par le vouloir et
consentement des seigneurs de vos ligues et
cantons? Ne voyez-vousjà l'armée de France,
et l'autre bande de vos compagnons , prêts de
partir pour aller à Gênes, et le roi même qui
nous marche en queue ^ pour se joindre avec
sadite armée ? » Plusieurs autres raisons leur
furent dites et mises sus; mais, pour ce, ne
voulurent déloger. De quoi le roi fut merveil-
leusement contre eux courroucé , délibérant,
si autre chose ne vouloient faire, de les faire
tous tuer. Les seigneurs des Ligues et cantons
furent par poste de cette chose avertis ; par-
quoi à toute diligence leur mandèrent que,
sur leur vie, ils marchassent en avant, et
qu'ils servissent le roi envers tous et contre
tous : ce qu'ils firent, et se mirent à la route,
droit au Bourg de Busale, où trouvèrent l'ar-
mée de France.
Le vingt et deuxième jour dudit mois d'a-
vril, le roi partit de Félissan^ et adressa
DE JEAN d'aUTON. 29$
vers Alexandrie , avec lui étant Charles , duc
de Bourbon; Antoine de Lorraine ^ duc de
Calabre; François d'Orléans, duc de Lon-
gueville et seigneur de Dunois; Alphonse
d'Esté, duc de Ferrare; Charles de Clèves,
comte de Nevers; François, monseigneur de
Luxembourg; Francisque de Gonsago» mar-
quis de Mantoue; Jean Guillerme, marquis
de Montferrat , et tous les autres dessus
nommés, réservé le duc d'Alençon, lequel
étoit demeuré en Ast, malade de la rougeole;
et ainsi accompagné s'en alla à Alexandrie.
Au-devant de lui sortirent les seigneurs de
la ville à grosse troupe pour le recevoir, et
faire la harangue pour le peuple de ladite
ville. Aussi lui sortirent au-devant trois cents
petits enfants , tous vêtus de robes blanches,
portant chacun en la main une banneroUe des
armes de France; lesquels petits enfants cou-
roient au-devant de lui, criant à haute voix :
France ! France I France ! France ! Et ainsi
s'en entra par le bourg, tirant vers la cité , où
toutes les rues étoient tendues et parées de
verdure, et au-dessus toutes semées des
armes de France et de Bretagne. Et dès l'issue
d'une rue nommée la Ferrerie, entrant en
la place de ladite ville , avoit une haie de ver-
dure, couverte d'un drap rouge, pers et jaune,
lequel alloit jusque devant la grande porte
du dôme Saint-Pètre , où, contre le haut de la-^
2g4 CHRONIQUES
ditâ grande porter étoiônt trois écus , à sayoir :
au milieu , celui de France aux armes pleineSi
et aux deux côtés France et Bretagne^ mi*-
parties. Ainsi accompagné ^ et soûl un poêle
de damas blanc à franges d'or^ porté par six
des plus grands de ladite ville, s'^n alla jus^
ques à la porte du Dôme ^ où mit pied à terre i
là trouva tout le clergé de la ville, avec les
reliques, qui là le reçurent et conduiMrent
jusque devant le grand autel du Dôme, où là
dévotement fit ses oraisons et offrandes* Fuis
ouit la messe dedans une dévote chapelle de
Notre-Dame, étant sur main sedestre dudit
grand autel. Et la messe ouie, s'en alla loger
à rhôtel d'un des seigneurs de ladite ville ,
nommé messire Francisque Trot, où séjourna
celui jour seulement, et sut là que toute son
armée étoit assemblée à Bourg.
XIX.
(tommmt Itô oilaim it ponittûme vmintnA m-
picïin U pâmait ant JtamoiB à 00itr0 it
0nMLr, a VûuîtxneB iBcûvtimià\ei là faite».
L'armée de France assemblée à Bourg de
Busale, et tous les Allemands là venus,
pource que encore ne savoient sous quel capi^
taine le roi les voudroit faire mener, en de-
mandèrent un à messire Charles d'Amboise /
DE JEAN d'auton. agS
lieutenant du roi , lequel leur dit : u Âyise^
entre vous lequel, de tous ceux que conuois-^
sez , vous sera plus à main , et sous la chaîne
duquel aimerez mieux être conduits, et saiis
point de faute autre n'en aurez, n Ce dit> les
capitaines d'iceux Allemands , et aucuns au-*
très de leurs bandoliers, s'assemblèrent, et
tinrent leur conseil sur l'élection de leur ca-^
pitaine-général ; tant que , à la conclusion , ik
demandèrent tous messire Jean de Bessey,
gruyer de Bourgogne , lequel leur fot baillé >
et depuis à tous affaires les conduisit et gou«
verna. Un autre gentilhomme, n^miiié le
Lorrain , de ceux du roi , en avoit aussi sous
sa charge cinq cents d'autres , appelés les
Francs-Compagnonâ, parce qu'il les avoit am€h
nés desdits pays des Ligues , comme aventU'*
riers.
Les Genevois surent incontinent comment
l'armée de France étoit à Bourg; et jà avant
l'arrivée de ladite armée , avoient mis gens à
grand nombre sur les montagnes, et avoient
fait un fort vis*-à-^is dudit Bourg , au pendant
de la montagne , et là fait embûcher grand
nombre de gens aritiés , lesqueb furent des
François avisés et découverts! De quoi fut
averti le lieutenant du roi; et pour ce, appela
un jeune gentilhomme notnmé Jacques du
Mas, seigneur de l'Isle^ et lui bailla six hommes
d'armes, nommés Martin Yilléiepyôfi , ¥m-
2^ CHRONIQUES
bault^ Charles de ' VillaiDes , Sallenelles, et
deux autres , avec dix archers , lesquels en-
voya à ladite montagne , pour voir la manière
et le fort d'iceux vilains. Jacques de Bourbon ^
comte de Roussillon , et quelques autres gen-
tilshommes et gens de pied avec eux^ tirèrent
aussi celle part ; et n'eurent guère monté, que
vilains de toutes parts ne leur fussent en
barbe y et commencèrent bien à point à escar-
moucher, et tant, que finalement les François
repoussèrent les Genevois. Durant cette escar-
mouche , deux François , archers de la com-
pagnie du seigneur de Montoison , s'écartèrent
des autres François , en chassant aucuns d'i-
ceux vilains ; lesquels archers furent clos par
quelques embûches , et, premier qu'on les pût
secourir, sur-le-champ furent assommés et
morts. L'escarmouche dura longuement, car
les vilains étoient à grand nombre, et si avoient
un fort où se retiroient, et de là tiroient traits
à tous côtés. Là fut blessé un homme d'armes
nommé Mondragon , de ceux du seigneur de
La Palice , et eut un coup de trait au visage.
A toutes mains furent chargés ces vilains , et
tenus de si près, que plus de vingt y demeu-
rèrent morts en la place ; et tant fut , que à la
parfin abandonnèrent leur fort et fuirent par
les montagnes , en manière que plus ne vou-
lurent empêcher celui passage.
Messire Mercure , capitaine des Âlbanois ,
DE JEAN D AUTON. 297
fut envoyé courir le long de la vallée de Poul-
ceuvre, avec un nombre de ses Albanois; le-
quel s'en alla j usque près de Saint-Pierreni' A-
rênCy qui est des faubourgs de Gênes, et là
trouva un capitaine de piétons genevois , le-
quel fit bonne manière de guerre, et mit bien
deux cents hommes qu'il avoit, en ordre, pour
attendre lesdits Albanois. Là commencèrent
Tescarmouche , telle que les Genevois furent
à deux ou trois charges épartis et rompus : si
prirent la fuite vers Gênes , et Albanois après ,
et tant que plus de vingt d'iceux méchants
Genevois y demeurèrent , et mêmement leur
capitaine, duquel emportèrent les Albanois
la tête , piquée au bout d'une de leurs lances ;
et en eux retournant , trouvèrent , aux deux
côtés et au bas des montagnes , terre couverte
de gens armés, pour leur couper le chemin.
Mais iceux Albanois tenoient toujours le mi-
lieu du gravier, loin desdites montagnes de
demi-jet d'arc, et sitôt que aucuns d'iceux
Genevois cuidoient prendre la plaine, les Al-
banois à course de cheval les repoussoient ar-
rière aux montagnes, et en demeuroit tou-
jours quelqu^un. Et ainsi se retirèrent iceux
Albanois jusques au Bourg, où étoit l'armée
du roi , et là avertirent messire Charles d'Am-
boise, lieutenant du roi, comment les mon-
tagnes de Poulceuvre étoient toutes couvertes •
de gens armés ; et tout autour de Gênes, sur
298 CHRONIQUES
les montagnes ^ et au pendant d'icelles du côté
de la passée de Taraiée de France , avoit plu-
sieurs forts , barrières , et bastillons garnis dt
gens et d'artillerie ; et que grand'roûte de vi-
lains étoient embûches par les montagnes ,
pour détrousser les vivandiers et cewL qui s'é-
carteroient de l'armée , ou autres mal accom-
pagnés; à quoi étoit besoin d'y pourvoir 1
pour la sûreté des vivres et passants. Pour
mettre provision à la garde des passages , le
lieutenant du roi ordonna être mis gens d'ar-
mes , de six milles en six milles , qui garde-
roient lesdits passages , et de lieu à autre fe^
roient accompagner les vivandiers. Et ce fait,
fut mis le feu partout, et bràlés villages et
maisons.
XX.
Comment Vatvxét îru roi partit îru 0ourj0 it 6u-
0alr y pour aller aMiij^tx la mik Tut ièêtufi^.
Le vendredi , vingt et troisième jour du
mois d'avril, en l'an mil cinq cent et sept,
messire Charles d'Amboise, lieutenant de l'ar-
mée du roi , fit au matin déloger ladite armée
du Bourg de Busale , et mettre l'avant-^garde
assez loin devant, que lui-même conduisoit.
Entre l'avant-garde et la bataille, fit mettre
çn avant le charroi de l'artillerie et le som-*^
DE JEAN DAUTÔN. :igQ
m≥ la bataillé et rârrière'* garde après,
étant loin l'une dé l'autre dé déut jets d'arc,
ou environ; lé^ Allemande et gens de pied
avec l'artillerie. Et ainsi marchèrent gens
d'armes le petit pas , jusques à un lieu nommé
Pontadéme , à six milles près de Gênes ; et là
fiirent ce jour, et tout le lendemain, pour te-
nir conseil et ordonner des approches de Gê-
nes , et de la manière comment au plus sûr le
siège se pourroit asseoir et mettre, et de tous
leurs autres affaires. Lesquelles choses furent
là misés en conseil, où fVirent appelés messire
Jacques de Ghabannes , seigneur de La Palice,
messire Yves d'Alègre, messire Jean de Bes-
sey, capitaine des Allemands, messire Phili-»
bert de Glermont , seigneur de Montoison , et
plusieurs autres capitaines et gentilshommes
pensionnaires du roi. Auxquels dit messire
Charles d'Amboise, lieutenant du roi : « Més^
seigneurs , vous savez assez le vouloir du roi ,
et la cause de notre affaire , qui est entière--
ment fondée sur la prise et réduction de la cité
de Gênes, rebelle et désobéissante audit sei^
gneur. Or, sommes-nous à tant venus, qu'il ne
reste, sur ce, que de mettre les mains à Tœu*-
vre , ce qui nous est métier de faire , en ma--
nière que ce soit a notre louange , à Thonneur
du roi et au profit de la chose publique. A
cette fin vous ai-je voulu ici appeler, afin que
chacun de vous , selon ce que vous en pour-
1
3oO CHRONIQUES
rez savoir et entendre au plus près^ de loyal
conseil m'en veuillez découvrir votre avis,
comme ceux qui à plusieurs hautes entreprises
et louables faits avez été. Vous savez, à suffire^
de la force et situation du lieu , et comme
tout autour de plus en plus fort elle est for-
tifiée. Toutefois, il n'est si forte chose, si cœur
vertueux par vouloir la désire , que de pou-
voir ne l'obtienne; et sachez que seigneurie
gouvernée et soutenue par démocratie, qui
est puissance populaire, ne peut nullement
durer et longuement être en pouvoir; car
peuple effréné, comme est celui de Gênes,
par envie de dominer ou orgueil de seigneu-
rir, se divise facilement. Or, ont jà élu et
fait un duc d'un teinturier et mécanique, que
longuement n'approuveront les marchands et
ceux du peuple gras. Parquoi nous faut ver-
tueusement les assaillir et donner dedans, au
plus tôt que faire se pourra, pour les préve-
nir, et ne leur donner temps d'avitailler leur
ville et penser à leurs besognes. Et me sem-
ble, sauf meilleur avis, que, demain au ma-
tin , soit transmis aucun bon capitaine avec
bonne puissance .de gens d'armes , découvrir
la montagne et aviser leurs forts; car surtout
est requis, avant que assaillir la ville, gagner
les montagnes et les forts qui sont au-dessus
et autour : autrement, si notre armée passe
outre, et les montagnes soient occupées par les
DE JEAN d'aUTON. 3oi
Genevois, nos vivandiers, sans grosse garde
de gens d'armes mise en divers lieux ( ce qui
amoindrirait fort notre armée), ne pourront
passer, et nuit et jour seroit notre armée de
tous côtés ennuyée et assaillie , et sans repos.
Parquoi me semble qu'il y faut envoyer quel-
que bon chef, et bien accompagné, pour aller
voir que c'est; et en queue faire marcher
toute l'armée, pour renforcer au besoin ceux
qui monteront la montagne; et aussi pour
donner sur leurs forts et barrières , feront là
près , et , en lieu propice , charrier et atîtrer
quelques pièces de bonne artillerie, pour don-
ner au travers. Et en ce faisant, m'est avis , si
nous y allons de bonne voile , que nous au-
rons part au logis. »
L'avis et opinion du lieutenant du roi fut,
de tous les capitaines qui fuirent là et autres
gentilshommes , loué et recommandé : auquel
fuirent, par aucuns desdits capitaines, plusieurs
autres moyens ajoutés et faites diverses ou-
verturefs^ mais, à la conclusion , fut dit que la-
dite montagne seroit assaillie et gagnée, qui
pourroit, premier que passer outre. Et dit là
messire Jacques de Chabannes , seigneur de La
Palice : « Il me semble, dit-il, que quelque
nombre que soient ces vilains, et quelques
forts qu'ils aient aux montagnes , si avec eux
nous nous assemblons, que peu de résistance
feront, vu que ce n'est que commune, qui n'a
3o3 CHRONIQUES
accoutumé la guerre ni n'est usitée du métier^
et aussi qu'ils ont leur ville au dos pour re-
traite, où toujours auront l'œil ; qui les char-
gera roidement. Et en outre si quelque peu-
reux (dont entre eux y peut avoir quelqu'un),
par crainte des horions qui là se donneront
à tour de bras , par aventure prend la fîiite ,
Dieu sait quelle suite des autres il aurai Car la
manière de commune tient tel désarroi en
bataille , que le premier qui déloge attrait tous
les autres , et à fuir leç convie ; y ayant tel dés-
ordre au surplus , que, aprè» ébranler y jamais
ne se rallient. Dont mon opinion est, qu'ils
soient tôt assaillis et chargés roidement. » La-
quelle opinion fut tenue de tous, et ordonné
par ledit messire Charles d'Amboise , lieute-
nant du roi, que celui messire Jacques de
Chabannes , seigneur de La Palice 9 auroit cette
charge; et que avec lui auroit trois mille hom-
mes de pied françois, et quelque nombre
d'autres gens d'armes, qu'il voudroit choi-
sir par les compagnies. Laquelle charge prit
volontiers ledit seigneur de La Palice. Et sa-
chant celle entreprise , plusieurs seigneurs et
autres gentilshommes , qui là étoiept , dirent
que sans eux ne $e feroit la menée , et que
messire Jacques de Chabannes, que chacun
suivoit volontiers, n'iroit à ladite monta-
gne, qu'ils ne fussent avec lui, et tant, que
chacun se convioit à ce banquet ; dont se dçU-
DE JEAN d'aUTON. 3o5
bérèrent plus de cent des pensionnaires et
autres gentilshommes du roi de se trouver à
cet affaire.
XXI.
Cimimnit U roi partit V^iexantxit pour B'tn
alliv \oxntfxt à Btm avmtt ^ qui marrl)oit î^roit à
Le roi , qui d'Alexandrie savoit à toutes
heures nouvelles de sonarmée^ se voulant join-
dre à elle, partit de ladite ville d'Alexandrie, le
vingt et troisième jour du mois d'avril, sur les
sept heures du matin, après la messe ouïe, ayant
dîné légèrement, et étant armé de toutes
pièces , monté sur un coureier blanc bardé de
blimc avec un saie de même couleur et broché
d'or. Et ainsi , avec ses prince^ , seigneurs , et
gentilshommes de sa maison , et archers de la
garde , tous armés avec lui , chevaucha de son
logis , par la grand'rue , et le long de la place
où avoit là grand nombre de dames, et autres
des seigneurs et du peuple de la ville ; dont les
dames disoient à la passée : « Ah ! que grand
dommage est de tant de grands princes, et sei-
gneurs, et beaux gentilshommes de France,
qui s'en vont prendre leur fin et mourir à
Gênes! Jà n'en réchappera un tout seul ! » di-
soient ces pauvres dames; et de vrai pensoient
3o4 CHRONIQUES
que Gênes, coutumière d'obtenir victoire , dût
tout mettre à sac : ce qu'eussent bien voulu
aucuns d'Alexandrie, qui par aventure y
avoient de leurs frères ou voisins, comme
fut dit par après.
Or, s'en va le roi chevauchant tout armé
d'Alexandrie à un lieu nommé le Bosq, mau-
vais François; de Bosq, à Gavi, et au Bourg
de Busale, qui étoit tout en feu. Audit lieu
de Bourg arriva le roi , le samedi , que le lieu-
tenant et les capitaines de son armée avoient
tenu le conseil d'aller donner sur les vilains
de la montagne de Gênes : ce qui fut fait.
XXII.
Comment mtmtt lattpitB ht €i)abantitô^ m-
jj^enx Tl^e €a ^alice^ avec plueiettre igntttte-
I)omme0 {xantm et %tm iiepieii^ fut oasatUir
la montagne 2re fS>èntBi et 2re la pmt Vvai
ba0ttUon et autres forte ^ et Vntu bataille faite
0ur laïcité montagne.
Un dimanche, vingt et quatrième jour du
mois d'avril, en l'an mil cinq cent et sept,
messire Jacques de Ghabannes, seigneur de
La Falice, sur le point de cinq heures du matin,
après la messe ouïe, partit de Pontadéme,
avec trois mille hommes de pied et aucuns
DE JEAN d'aUTON. 5o5
gentilshommes armés , et montés légèrement,
et se mit en marche droit à Gènes. Lequel ne
fut si lot parti, que grand nombre de gentils-
hommes de la maison et des pensionnaires du
roi ne s'armassent pour aller après, lesquels di-
rent à messire Charles d'Amboise, lieutenant
du roi, qu'ils iroient volontiers après, eniui
priant qu'il lui plût que, sans eux, ledit sei-
gneur de LaPalice ne montât ladite montagne
ou commençât le hutin. A quoi différa le lieu-
tenant du roi , disant : « Je n'ai pas transmis le
seigneur de La Palice pour donner la bataille
à nos ennemis, mais seulement pour aviser la
montée plus aisée, et assaillir quelque maison
au bas de ladite montagne , où est quelque
nombre de vilains qui gardent ce passage ; et
aussi n'est heure ni lieu de leur donner en-
core la bataille , s'ils ne descendent en plaine :
ce que ne feront, car ils ont sur nous l'avan-
tage des montagnes. Parquoi n'est métier,
pour cette première fois, faire grand effort,
mais, seulement voir leur manière et épier les
lieux. » Sur ce , firent réponse lesdits gentils-
hommes : « Nous savons bien que les lieux des
montagnes sont difficiles pour nous, et avan-
tageux pour les ennemis; mais tant y a, que
si le seigneur de La Palice, qu'avez là en-
voyé, les rencontre, quelque puissance ou
lieu avantageux qu'ils aient, nous sommes
tous assurés qu'il donnera au travers , quelque
m. 20
3o6 CHRONIQUES
chose qu'il en doive advenir. Dont est requis
que y avec ses gens de pied ^ ait quelque nom-
bre de gens bien armés pour soutenir un faix ,
s'il en est besoin. » Et, pour ce, le prièrent de-
rechef qu'ils y allassent. « Or allez donc, dit*il,
et gardez surtout, à cette première charge,
de ne hasarder par trop votre affaire ; car le
lieu où sont nos ennemis est moult avantageai
pour eux. » A chef de ces paroles, grand nom*
bre de gentilshommes , bien armés et montés
sur bas chevaux , se mettent après à course de
cheval , et tant que , avec le seigneur de La
Palioe et ses piétons , se trouvèrent au droit
d'un petit bourg, nommé Rivereu, à un
mille près de Gênes.
:Et delà commença le seigneur de La Palice
à regarder la montagne, et les forts qui de-
dans étoient , et tout le sommet et pendant de
ladite montagne, pleins de gens armés, qui
de tous côtés faisoient cris et tiroient artille**
rie sur nos gens. Or, avoient ic^ux Genevois
fait sur la cime de leur montagne un fort bas*
tillon, percé de terre à tous côtés, et mis de*
dans grand'puissance de soldats et force ar^
tillerie. Et est à savoir que , là dedans cette
montagne , sont deux chemins , qui , du bas de
la grève et du pied de ladite montagne , mon-
tent droit audit bastillon , et de là descendent
à Gênes, vers le château, et à Besaigne; de»«
quels chemins, l'un est près de l'issue du bourg
DE JEAN d'aUTON. Soy
de Bivereu , comme de demi-jet d'arc, eu en-
viron, regardant vers le chemin de Gènes,
sur main senestre ; l'autre , outre ledit Rive*-
reu, loin de deux jets d'arc, tirant aussi vers
Gènes, du coté de la grève ; entre lesquels deux
chemins étoit assis ledit bastillon , sur le som^
met du mont. Or y a voit, sur le bord et au
travers d'iceux chemins , barrières et maisons
fortifiées ^ et force gens d'armes pour les gar-
der. De l'autre côté , sur main dextre , étoit
une autre montagne, de la hauteur et pareille
de cette , qui pareillement étoit toute pleine
de gens armés.
Ainsi que messire Jacques de Chabannes
avec ses gens avisoit le Jieu pour monter, mes-
sire Charles d'Amboise fit à coup marcher
toute l'armée , et tira celle part. £t premier
qu'elle fût là arrivée, jà commençoit le sei-
gneur de La Palice à monter avec ses gentils-
hommes , les piétons un peu à quartier, tirant
ledit seigneur de La Palice , par le chemin plus
prochain de Rivereu , droit à une maison for«
tifiée sur le bord dudit chemin , haut en ladite
montagne environ deux jets de pierre.
Au point que le seigneur de La Palice com-
mençoit à monter , toute l'armée de France
arriva sur le lieu. Là furent tous les gens d'ar-
mes à cheval , et les Allemands et piétons fran-
çois, vis^à-vis dudit bastillon, dont tirèrent les
Géi^vois coups d'artillerie à pierre perdue a,ii
5o8 CHRONIQUES
travers de Tarmée et du camp, sans faire que
peu de mal ; car la plupart de leurs coups
passoient par-dessus , pourcé qu'ils venoient
d'amont.
Messire Charles d'Amboise, lieutenant du
roi, voyant monter le seigneur de La Palice
avec ses gens , et adresser vers la maison forti-
fiée sur le bord du chemin > et les montagnes
couvertes d'ennemis , commanda à messire
Paul de Beusserailhe, maître de l'artillerie,
que tout soudainement il fît monter sur la
montagne quatre faucons, et qu'ils fussent
mis en lieu propice, pour tirer contre la mai-
son que le seigneur de La Palice alloit assaillir,
et au travers des vilains qui étoient sur ladite
montagne à grosses troupes. Et tout en l'heure,
celui maître de l'artillerie, avec les commis-
saires d'icelle , qui étoient Etienne de Cham-
pellais , Guérin Maugué , Pérot d'Oignois et
Louis Benoît, firent monter quatre faucons,
dont le premier fut monté par les pionniers ,
les autres trois à force de chevaux et de câ-
bles, et furent mis au pendant de ladite mon-
tagne , entre le bourg de Rivereu et le che-
min où étoit ladite maison , et là taudissés et
assis; et pour iceux tirer, un nommé Ferry
Utel et quatre autres canonniers furent là
mis et ordonnés. Deux autres gros canons fu-
rent mis au pied de la montagne, pour tirier
contre le bastillon d'amont; et furent là ordon-
DE JEAN d'aUTON. 3og
nés trois canonniers^ nommés Jacques Daus-
sel, Thibaut d'Archet et Pierre de Sallenove.
A cette même heure , messire Charles d'Am-
boise, lieutenant-général de l'armée du roi, fit
chevalier un nommé maître Thomas Bouhier,
général de Normandie^ lequel fut là au camp,
armé de toutes pièces, vêtu d'un saie de»drap
d'or et monté sur un bon coursier.
Le seigneur de La Palice , avec grand nom-
bre de gentilshommes, s'efforçoit à toute puis-
sance de gagner la montagne, laquelle étoit
droite à merveilles et haute d'une lieue de che-
min, ou de près. Et pource que j'étois lors
sur le lieu, et vis iceux gentilshommes mon-
ter, et partie de leur exploit, aucuns d'iceux
aï voulu nommer ici , premièrement messire
Jacques de Chabannes , seigneur de La Palice ,
et chef de la bande ; Jean Stuart , duc d'Alba-
nie; Jacques de Bourbon,. comte de Roussil-
lon; Jacques de Rohan, seigneur de Léon;
René d'Anjou, seigneur de Maizières; Jean
de la Chambre, vicomte de M aurienne; René de
Bretagne, comte de Pointièvre; le vicomte de
Rhodez ; Odet de Foix, seigneur de Barbazan ;
Andrieu de Foix ; messire Rogier , baron de
Béart; messire Mery de Rochechouart , sei-
gneur de Mortemart; messire Germain de Bon-
neval, gouverneur du Limousin; Louis de
Genlis, seigneur de Montmort; François de
Crussol, seigneur de Beaudîner; messire Jean
Sic CHROHIQUE»
Picart, bailli d'Edtellan; Pierre de Bayard;
le seigneur d'Arpajon , Mare dn Fresne ;
Ymbault de Romanieu; le Basqoe^ nommé
Pierre Tardes ; Adrien Tiercelin , seigneur de
Brosses; Jean de Saint^Amadour; un nommé
Cy tain , et grand nombre d'autres , dont la
plupart étoient à pied ^ et les autres sur petits
eourtauts, pour les mener jusques au lieu
où seroit besoin de combattre ; et ce pendant
qu'ils marchoietit, les vilains d'amont ruoient
grosse» pierres le long de ta montagne, ix^
roient trait et artillerie^ et faisoient du san*^
glant pis qu'ils pouroient, et se motïtroient
sur ladite montagne en nombrei de pins de
trente mille hommes : dont messire Qiarles
d'Amboise, ayant la charge de toute Tarmée^
Toyant si grosse puissance d'ennemis , dou^-
tant que le seigneur de La Palice et ses gens
ne fussent assez pour soutenir le faix de tant
d'ennemis ^ voulut là faire montrer trois mille
Ailemands^^ Lesquels refusèrent la haie^ di-
sant qu'ils ne se départiroient point , s^ils ne
montoient tous ensemble^ et plusieurs^ fois
refusèrent à monter. Toutefois par bdles re-
montrances qu'il leur fit, et voyant tant de
drap d'or monter , eurent honte du refus , et
commencèrent à sortir de leur rym ; mais^ pre-
mier que vouloir monter^ demandèrent ^^
gens de cheval à leur queue ^ pour arrêter les
ennemis^ quand ils viendroient à l'exécution;
DE JEAN d'aUTON. 5ii
dont fut baillé le capitaine Fontrailles, avec
cinquante hommes à cheval, lesquels se mi-
rent à la queue d'iceux Allemands. Et ce fait,
regardèrent amont, et voyant grosse ba-
taille d'ennemis en ordre , en montant bai-
sèrent la terre , et croisèrent les bras deux ou
trois fois, et firent longues cérémonies , tant,
que, pour les acheminer, ledit lieutenant du
roi fit marcher devant eux , tout au droit du
bastillon, Jacques d'Alègre, seigneur de Millau;
messire Yves de Malherbe ; Péralte, Espagnol ;
Fommeroul , et quelques autres capitaines de
gens de pied, avec trois mille piétons; aussi
montèrent messire Robert Stuart , avec qua-
tre-vingts de ses archers , tous à pied ; Mol-
lart. Allemand , capitaine de gens de pied» Et à
la queue de leurs gens , étoient messire An-
toine^Marie de Saint-Severin , avec quarante
arbalétriers. Aussi y étoit messire Philibert
de Clermont , seigneur de Montoison, lequel
menoit quinze hommes d'armes et trente ar-
chers à cheval, montés légèrement et armés à
la bâtarde.
Messire Jacques de Ghabannes , seigneur de
La Palice , et les gens de sa bande , approchè-
rent la maison, où grand nombre de Genevois
s'étôient fortifiés ; et pour savoir qu'ils vou--
droient dire, leur transmit quarante arbalé-
triers à cheval , pour escarmoucher, lesquels
chargèrent biep à point , à grands coups de
5l2 CIIROMQUES
trait. Mais pource que le lieu étoit mal à main
pour gens de cheval , pour l'empêchement de
la niontagnCi qui étoit droite, ne leur surent
guère nuire , et à la fin , à coups de trait et
de main furent repoussés bientôt. Aussi étoient
aucuns de nos gens de pied montés si haut ,
qu'ils avoient trouvé leurs ennemis en barbe,
qui pareillement les avoient renvoyés bien
lourdement , et se retiroient; dont le seigneur
de La Palice , voyant aucuns d'iceux reculer ,
leur cria : « Tournez, ribauds, tournez! car s'il
y en a un à qui je voie démarcher un seul
pas, je le ferai tailler en pièces. » Et là fiit lin
gentilhomme nommé Pierre de Bayard, le-
quel s'adressa à aucuns de ceux qui s'étoient
reculés , et à tour de bras commença à char-
ger, et tant qu'ils tournèrent en avant. Tan-
tôt fut la maison où les Genevois s'étoient
fortifiés , par le seigneur de La Palice et ses
gens, à grands coups assaillie, et approchée
jusques à combattre main à main. Là mirent
pied à terre ceux qui avoient chevaux , et se
joignirent tous ensemble. Ceux du dedans né
se défendirent longuement; car, ainsi qu'on les
assailloit, un canonnier nommé Ferry lltel ,
prévôt de l'artillerie , étant à un rempart en-
tre Rivereu et ladite maison , adressa là un
coup d'un gros canon , tellement qu'il perça
ladite maison tout au travers, et tua deûic
hommes genevois : ce fait , qui put fîiir de
DE JEAN d'aUTON. 5i3
là ne fit autre demeure ; ainsi - abandonnèrent
le fort, et à mont, A cette première rencontre,
les vilains qui étoienten la montagne tirèrent
artillerie à toutes mains, et tant de trait, qu'il
tomboit menu comme gouttes de pluie.
. Grand'chaleur faisoit lors, dont à grand'-
peine montoient les gentilshommes et autres,
qui étoient armés de toutes pièces et à pied.
Advint que, pour la force du chaud , le sei-
gneur de La Palice mit bas et avala sa gorge-
rette, laquelle étoit double et toute échauffée
pour la chaleur du soleil ; et comme chacun
s'efforçoit de monter, un trait vint d'amont
donner droit au défaut de la gôrgerette dudit
seigneur de La Palice , et lui entra en dévalant
bas dedans la gorge, bien quatre doigts : de
quoi ne tint compte , mais marcha encore en
avant, disant : « Ce n'est rien , ce n'est rien ! »
et arracha le trait , dont incontinent grand'-
force de sang commença à saillir de la gorge ,
et tant, qu'il ne put plus tirer avant, car jà
avoit perdu moult de sang. Toutefois ne s'é-
bahit de rien, mais tout en riant; dit : « Je n'ai
nul mal , si n'est que ma douleur est seule-
ment pour ce que je ne puis, à mon vouloir et
à ce besoin, servir le roi, et me trouver à la
bataille contre ces vilains, lesquels, sans faillir,
à l'aide de Dieu et des grands coups que vous,
messeigneurs , donnerez aujourd'hui, seront
défaits. Or, allez sous la main de Dieu, qui
3l4 CHRONIQUES
TOUS soit aujourd'hui secourable. Monseigneur
le duo d'Albanie, s'il vous plaît, dit-^il, tous
prendrez la charge de conduire le demeurant
de cette entreprise ; et vous, messeigneurs et
amis , je vous supplie que aujourd'hui vous
ayez votre honneur et les affaires du roi , sur
toutes choses I pour recommandés. » Ce dit,
se fit emmener par un gentilhomme nommé
Antoine du Cartier, maitre-d'hôtel de messire
Charles d'Amboise, et se fit panser en une
maison près de là.
Le duc d'Albanie , qui avoit la charge de
cette menée , marcha hardiment avec tous les
autres gentilshommes et piétons qui chemi^^
noient à quartier d'eux ; et tant marchèrent ,
que dedans une petite plaine près d'une mon-
tagnette , et à un jet de pierre du sommet de
la montagne , trouvèrent bien cinq cents Ge-
nevois là ralliés ensemble. Le lieu étoit assez
aisé et propice pour combattre , mais avanta-
geux pour les Genevois , car il falloit monter
haut pour gagner ladite place. Là se rangèrent
les Genevois*, et à coups de hacquebuttes , de
traits et de pierres , chargèrent nos gens bien
rudement, et en blessèrent plusieurs; des-
quels furent Odet de Foix , lequel eut un coup
de trait en la cuisse , mais pour ce ne s'arrêta.
Aussi y fut blessé un gentilhomme de Gasco-
gne , nommé Etienne de Carnac ; et ainsi que
messire Germain de Bonneval descendoit de
DE JEAN d'aUTON. 3i5
dessus une petite haquenée^ pour ycnûcit
combattre à pied ^ fut feillî d'un coup de trait,
lequel sadite haquenée reçut. Longuement
fut à ce lieu combattu , et par force la place
gagnée, -et les Genevois chassés et suivis jus-
ques au sommet de ladite montagne ; et est à
savoir que piétons françois et allemands se
mirent à la chasse par les montagnes , en di-
vers lieux f après les Genevois , dont les AUe^
mands en encloussirent, près du sommet de
ladite montagne, bien deux cents, lesquels
furent tous dégoillés et dépouillés en l'heure.
Là aussi étoient à cheval François de Maugi-
ron, lieutenant de Mollart, Allemand ; Jacques
du Mas, seigneur de llsle ; Huguet d'Asnières ;
Pierre de la Boucherie; un nommé Tartarin,
et huit hommes dWmes de ceux de Fontrail-
les, et messire Mercure avec ses Albanois,
lesquels firent une sanglante exécution de Ge-
nevois, qui toujours se défendoient, en eux
retirant à la cime de la montagne , et tant de
traits tiroient, que Hen quatre-vingts de ceux
des gens de pied, que François que Alle^
mands, y moururent , et y eut de blessés bien
quatre cents ou plus : car aussi étoient-ils mal
armés. Le seigneur de Millau , Malherbe , Pé-
ralte et Pommeroul , avec quelques autres ca-
pitaines de leurs bandes , marchèrent tout au
droit de ladite montagne au bastillon. Les Al-
lemands et les autres gens de pied , avec les
3l6 CHRONIQUES
chevaucheurs qu'ils avoient en queue , mar-
chèrent aussi roidement droit amont. Et
voyant , iceux Genevois , que de toutes parts
leur montagne étoit assaillie , et que les Fran-
çois approchoient leur bastillon , abandonnè-
rent leur fort et mirent le feu dedans leurs
poudres. Là monta des premiers Jacques d'A-
lègre, et prit l'étendard de sa bande ^ puis
tout le premier entra dedans ledit bastillon ,
tout plein de feu et de fumée de la poudre
qui jà étoit brûlée^ et mit son étendard des-
sus celui bastillon. Les Allemands et autres
gens de pied françois tuèrent là tous les Ge-
nevois qu'ils y trouvèrent, et donnèrent la
chasse aux fuyans jusque contre les portes de
Gênes.
Ainsi que ce chapplis duroit, et que les
François gagnoient la montagne , au bas , à
l'entrée du chemin par lequel on monte droit
au bastillon , avoit une forte barrière sur le
gravier, où étoient là pour la garde d'icelle
mille ou douze cents hommes de guerre ge-
nevois , pensant que la venue des François se
feroit par là. Et ce pendant que ceux qui al-
loient en la bataille montoient à mont, ceux
de ladite barrière ennuyoient moult les gens
d'armes, tant de trait que d'artillerie et des
saillies qu'ils faisoient sur le camp : dont le
lieutenant du roi y fit mener trois grosses
coulevrines et un canon serpentin , pour
.4
DE JEAN D AUTON. 5îJ
battre ladite barrière et une maison qui étoit
au-dessus ; et aussi fit marcher une bande de
Suisses , lesquels voyant ladite barrière , dont
venoit le trait et artillerie sans cesser^ ne la
voulurent assaillir^ mais dirent qu'ils iroient
volontiers à la bataille où étoient allés leurs
compagnons. Et lors un nommé messire Ri-
gault d'Oreille , du pays d'Auvergne, maître-
d'hôtel du roi , s'en alla vers ladite barrière ,
feignant escarmoucher , pour icelle aviser et
la manière des Genevois qui la gardoient ; et
cela vu , en s'en retournant trouva un nommé
Guyon Le Roy , seigneur de Ghillou , auquel
dit : « Venez voir une barrière que les Gene-
vois tiennent , laquelle me semble assez facile
à gagner, et m'est avis, si quelque bonne
bande de gens de pied marchoit celle part ,
que bientôt seroit gagnée ; et qui me voudra
bailler renfort, je prendrai sur mon honneur
de l'emporter. » Celui Guyon Le Roy dit : « Pour
moi , ne tiendra qu'elle ne soit assaillie , et de
ma part m'y trouverai volontiers avec vous. »
Et sur ce point, ledit messire Rigault s'en va
hâtivement devers messire Charles d'Amboise,
lieutenant de l'armée , lequel avoit l'œil et la
main à toute heure au besoin de l'affaire ; au-
quel dit messire Rigault : « Monseigneur, il y
a ici près sur le gravier, à l'entrée d'un che-
min qui va droit au bastillonPd'amont , * une
forte barrière et grand nombre de Genevois
3l8 CHRONIQUES
qui la gardent , et de là emiuieitt fort rarmée
du roi à coups de trait et d'artillerie , la<*
quelle n'abaudonnaroot iceux Géoevois pour
notre artillerie , car ils ont des taudis où se
garantissent. Et aussi les Allemands que avex
là envoyés pour l'assaillir ne veulent coup
donner, combien qu'elle soit de prise et facile
à emporter ; car j'ai va et avisé l'entrée » qui
est gagnable pour gens de pied : pour ee , s'il
vous plaît m'en bailler quelque bonne baode,
il m'est avis, et me semble sans foillir, que je
chasserai les vilains et gagnerai ladite bar-
rière. » Messire Charles d'Amboise, oyant ce
propos y lui bailla les cinquante hommes d'ar-
mes et cent archers de messire Yves d' AJegre ,
lesquels fit tous là marcher à pied^ Droit à la^-
dite barrière adressa messire Rigault d'OrtîBe^
avecluileditGuyooLeRoy, etuaaiitiie nommé
Philibert de Beaujeu, et le» lK>mmes d'armes
et archers dudit seiguew d'Alégre. Là fut un
nommé Antoine de Saint-Nectaire, capitaine
des archers , lequel marcha droit avec ses ar-
chers ; et à la queue d'iceux p étoit un nonuné
James de Sainte-Colombe , lieutenant de ladite
compagnie, avec ses hommes d'armes, tous à
pied, lesquels marchèrent droit à la barrière,
dont grands coups de traits et hacquebuttes
venoient. Et à l'approcher, messire Rigault
d'Oreille dit au}B gens d'armes qui le suivoient :
(c Marchez hardimentetsûrement; car j'ai vu
DE JEAN d'aUTON. SiQ
rentrée des barrières , laquelle est aisée , et jà
sont les vilains ébranlés. » Ce dit ^ se mit de*
vant répée au poing , et là ^ à grands patacs ,
chargèrent François sur ceux de la barrière.
Les archers commencèrent à décocher flèches
au travers de la route des Genevois ; les bom^
mes d'armes pareillement se mêlèrent en la
presse 9 -et chargèrent tous ensemble , en ma-
nière que la barrière fut abandonnée desdits
Genevois et gagnée par les François , lesquels
leur donnèrent la chasse jusques à une mai-
son étant sur le bord du chemin et fortifiée
de gens et d'artillerie. James de Sainte - Co-
lombe , avec ses gens d'armes , assaillit celle
maison si trè^^vivement, que les Genevois l'a-
bandonnèrent , et se mirent à monter la mon-
tagne par divers lieux.
Alors que cesi exploits se faisoient , les gen-*
tUshommes et autres qui étoient montés des
premiers combattoient en plusieurs lieux par
ladite montagne , dont lesdits Genevois , qui
s'enfîiyoieat de ladite barrière à mont, furent
la plupart rencontrés des Allemands et gens
de pied firançois; et Dieu sait quelle composiU-
tion ils eurent ! Jusques au sommet de ladite
montagne montèrent les François qui avoiept
gagné la barrière d'en bas, et là trouvèrent
grande exécution de morts, dont il y en eut^
selon l'estime de plusieurs , environ deux
mille cinq cents Genevois , et des François et
320 CHRONIQUES
Allemands bien cent^ et de quatre à cinq
cents blessés.
Tandis que les François donnoient la chasse
et tuoient les Genevois par les montagnes , à
l'autre côté de la montagne sur main dextre ^
au-dessus d'une abbaye de saint Benoit, avoit
grand nombre de Genevois armés/ Et ce
voyant, le lieutenant du roi, qui avoit l'œil
partout, appela un nommé Gossains, capi-
taine de cinq cents laquais , lequel fit monter,
avec §es piétons, droit où étoient les Gene-
vois. Là, sur le fjravier étoit toute l'armée
de France en ordre , sans se mouvoir nulle-
ment , dont aucuns regardoient monter ledit
Cossains et ses piétons; disant que sur la
montagne avoit moult grand nombre de gens
armés , et que c'étoit bien peu d'envoyer
cinq cents hommes seulement, et que bon
seroit de marcher après quelque nombre de
gens à cheval sur la queue , pour les secourir,
si besoin en étoit. Et sur ce, un nommé Guil-
lauine Gouffîer, de la maison de Boisy, lieute-
nant des cent hommes d'armes du marquis
de Mantoue , et aucuns autres gens d'armes de
diverses compagnies, étant jusques au nombre
de vingt hommes d'armes et archers, sorti-
rent de leur ordre, et laissèrent leur ensei-
gne , tirant après ledit Cossains et ses piétons,
qui s'étoit jà assemblé avec les Genevois, et
donné dessus si rudement , que la place lui
DE JEAN d'aUTON. 321
étoit demeurée. Les Genevois ^ qui étoient des
vilains de Foutceuvre , se mirent en fuite par
le bas de ladite montagne^ lesquels furent ar-
rêtés par les gens de cheval, et rechassés
amont. Les laquais de Gossains pareillement
les rembarrèrent, en manière que grande
partie d'iceux furent enclos. Et eux cuidant
gagner un chemin au - dessus d'une abbaye
qui est au bas de ladite montagne, pour tirer
à Sain t-Pierte-d' Arène et à Gênes, furent là
arrêtés, chapplés et assommés bien cinq cents,
comme fut dit par aucuns de ceux qui avoient
été à l'exploit.
Ainsi fut gagnée la montagne nommée la
montagne des Deux-FrèreSy pour une déconfi-
ture que firent là autrefois deux frères gene-
vois sur leurs ennemis ; et aussi fut gagné leur
bastillon par Jacques d'Alègre, seigneur de
Millau. Chacun de ceux qui furent à ce fait
honorable s'y acquittèrent tellement, que
pour eux y acquirent louange immortelle et
renom florissant. Et entre autres fut donné le
bruit à messire Jacques de Chabannes , con-
duiseur de la première charge , et aux gentils-
hommes de sa bande , lesquels eurent le pre-
mier heurt , soutinrent le plus grand faix ,
et en portèrent plus de peine ; car eux armés
de toutes pièces , et à pied la plupart , mon-
tèrent ladite montagne haute à merveilles , et
tant droite, que, en plusieurs endroits d'icelle,
III. 21
32Q CHROfiilQCJES
falloit grimper les buissons et moaUer à qua*
tre piedsi. Somme» ce fui une oe^uvre de mer-
veilles à tous ceux qui en ouïreml parler» et
épouvantable à tout le monde.
Jusques à celte heure , ne surent ceux du
château le vrai de leur secours ; car voyant
paravant les vilains sur les mont^^nes, pen-
soient que de là vinssent assiéger et assaillir
1^ château. Mais voyant la croix blanche et
l'étendard des François sur le bastiUon ^ et la
chasse qu'on donnoit aux Genevois» lesquels
on tuoit à la vue du château , connurent qu'ils
avoient secours , et que l'armée de. France
étoit au pied des montagnes et dedans. Pour
lesquelles choses ^ firent un cri de joie» comme
s'ils fussent ressuscites de mort à vie; et aussi
étoiei^t*ils en grand hasard : car lejur vin étoit
failli , et leurs autres vivres diminués , et des
soldats grande partie de morts et les autres af-
foliez* Toutefois ceux qui furent sains ommdk
tèrent sur les murailles , et là firent sonner
trom|>ettes et tabourins» en tirant artillerie
au travers de la ville » comnsie si tout dut
basir» et : s'ébaudirent joyeusement^ Messire
Galéas» voyant du château sur le haut des
mjurailles du Palais deuix étendards de saint
Georges» fit adresser une gros^. serpentine
celle part » et tirer si à droit , que d'un coup
rua par terre, un d'iqeux étendards : de quoi
lesi Genevois fwent m^ult ébabisi. et tant» que
DE JEAN d'aUTON. 3^5
plus ne s'essayèrent de dresser leur étendard.
Le roi , qui étoit lors au Bourg de Busale ^
sut par postés^ quecouroient atieuns de ses
varlets de chambre , les nouvelles de la prise
dès montagnes et du bastillon^ et comme ses
gens aboient gagné la bataille : de quoi fut
moult' joyeux^' et manda à messire Charles
d'Ambdise^ si5n lieùtenant*jgénéral ^ * que If
lendemain il seroit à son armée .
Après toutes ces choses^ gens d'armes fu-
rent lins à garder le bastillon , que le seigneur
dé Millau y arec quelques antres capitaines de
gens de pied et trois mille laquais françois^
eut en garde. Aussi furent ordonnés trois
mille Allemands à garder la montagne. Car
encore tenoient les Genevois le Gaétellàt^
quHls avoieht ^ au commencement du niutin^
gagne stir nôë gen^ Lequel Castelkt est assis
àu^ndànt de la mîo'ntagne, du côté de Gênes,
cbnïre le bastilldh, et le château à main se-
ifestre, en descendatit du bastillon à la ville;
bien gaï'hî de gelis et d'artillerie, pour encore
tenir longuement et amuser l'armée. Mais
pource que jà étoit sur la vesprée et près de
nuit, fut dit que ce jour ne seroit fait autre
chose ^ si n'est que gens d'armes furent mis au-
tour de celui Castellat, pour garder que celle
nuit ne fut renforcé de gens ou de vivres, pour
celui assaillir le lendemain et approcher Gênes.
524 CHRONIQUES
Ce fait y gens d'armes furent logés et mis
chacun à son quartier : l'avant-garde fut mise
près de Saint-Pierre-d'Arêne , à la venue de
Gènes; la bataille^ vis-à-vis, et tout autour
d'un gros bourg nommé Rivereu ; l'artillerie
et tous les gens de pied , entre la bataille et
l'avant-garde , tout au droit du bastillon ; l'ar-
rjère-garde, au-dessous du bourg de Rivereu,
à un grand jet d'arc loin en arrière de la ba-
taille. Là, sur les côtés, et au pendant des
montagnes , avoit grand nombre de palais et
beaux logis à merveilles , qui étoient des sei-
gneurs et marchands de Gènes, où là dedans
étoienf logés les capitaines et seigneurs qui
là étoient. Dedans le bourg de Rivereu étoit
logé messire Charles d'Amboise, lieutenant
du roi, et grand'compagnée de gentilshommes
du roi , qui repassoient tous à son logis. Aussi
tenoit-il maison ouverte à tous venants , où ce
jour me trouvai à l'heure du souper, pour en
avoir ma part comme les autres. Tout le logis,
haut et bas , étoit plein de mordans. Là vis
arriver plusieurs des gentilshommes qui
avoient été à la bataille, dont aucuns n'é-
toient encore desarmés de leurs grèves et
garde-bras, tous lassés, et barbouillé le visage
de poudre et de sueur. Chacun parloit là de
l'affaire de la guerre, où j'ouïs et appris beau-
coup de choses que j'ai ci mises par écrit.
Sur le point du souper, devant le logis du
DE JEAN d'aUTON. 3^5
lieutenant du roi , arriva grand'flotte d'Alle-
mands^ dont les uns portoient les autres à
leurs cols et sur des piques^ tous blessés et san-
glants : lesquels fit monter à mont , et iceux
fit repaître et panser à ses dépens , et tenir
audit logis jusqu'ils fussent guéris.
A toute heure lui survenoient nouvelles de la
guerre et des affaires du roi; et entre autres,
au commencement du souper, survint un des
capitaines des Allemands , qui avoit monté la
montagne, disant qu'iceux Allemands ne
demeureroient en ladite montagne , si leurs
compagnons d'en-bas ft'y alloient^ ou qu'on
leur envoyât quelque autre renfort, pour leur
aider à garder ladite montagne. Et tout en
l'heure, le lieutenant du roi laissa le souper,
et à toute diligence s'en va au camp , où prit
gens d'armes et piétons , j usques au nombre
de deux mille; et iceux fit monter, pour aller
là où étoient les Allemands et garder la mon-
tagne avec eux; puis s'en alla tout au long du
camp voir l'ordre de ses gens. Et comme celui
qui avoit la charge de tout étoit toujours en
pieds , en manière qu'il ne dormoit ni nuit ,
ni jour ; mais étoit tout temps par chemin
de lieu en lieu , pour lui-même voir asseoir le
guet du soir, et de la minuit, et du matin.
Et avec ce , avoit mis telle police et provision
à l'affaire des vivres , que toute la vallée de
Poulceuvre, qui contenoit plus de douze milles
5a6 CHRONIQUES
de pays, étoit toujours pleine de vivandiers;
et si bien étoit lost garni de vivres y que là
aussi grand marché en étoit qu'en la meil-
leure ville de France. Toute celle auit fîit mis
gros guet y et écoutes à force autour de Gènes
et^ur les montagnes.
Aussi ne dormoient pas lesOénevois, de leur
part, combien qu'ils eussent mal Sût leurs be-
sognes le jour de devant. Là étoieat leur duc,
nommé Paul de Nove, et un autre Pisain, nom-
mé Jacobus Ciorsus , lesquels avoient la charge
de l'armée de Gênes , et avoient conduit ce jour
l'armée à la montagnle^ et perdu la bataille,
comme j'ai dit. Lesquels voyant le commen-
cement de leur maie fortune, pour donner
confort et espérance au peuple , dirent de-
vant tous : « Messieurs , si nousavons aujour-^
d'hui fait quelque peu de perte, demain re^
couvreroûs le tout ; car fortune , qui onc ne
tourna le dos à Gênes qu'à cette fois,
nous sera à une autre secourable. Si nos en-
nemis les François occupent partie de notre
montagne , encore avons-nous le Castellat et
la montagne de notre côté à délivre , par oè
pouvons montpr sans leur danger jusques à
mont , et là leur tenir bastille et pied ferme.
Reprenons donc nouveau courage de vertueux
vouloir , et nous efforçons de leur donner un
échec. Autant de gens, et plus qu'ils ne sont,
sommes ici ; ne reste plus qu'avoir bon vou-
DE JEAN d'aUTON. 527
loir de bien faire j et au besoin TeKécuter :
pour ce , est métier que , demain au plus ma-
tin f tout homme de Gênes qui pourra armes
porter se trouve à la inontagne j délibéré par
armes défendre notre liberté^ que nul hommô
de cœur vertueux doit laisser perdre , si n'est
quant et la vie. Pour tant , nobles eœurs de Ge-
nevois ^ trouvez-vous à la montagne des Deux-
Frères , pour là vivre et mourir à la défense de
votre franchise et garder votre cité. Outre^ est
avisé que ^ pour nos ennemis apauser et sur-
prendre y enverrons ambassades devers le lieu-
tenant du roi de France ^ feignant de vouloir
parlamenter et rendre la ville ; lesquelles am-^
bassades exploreront et aviseront l'armée des
François, les lieux où est assis leur camp, et
la manière de leurs gens d'armes, pour nous
en avertir , afin de donner dedans par le plus
aisé ; et ce pendant > nous monterons tous par
le derrière de notre montagne , afin qu'ils ne
voient notrie puissance ; et nous, ainsi montés,
ferons faire une saillie de trois ou quatre mille
hommes vers le côté de la Lanterne , comme
pour leur vouloir donner de ce côté la bataille,
où soudainement accourra toute l'armée ; et ,
elle ainsi passée, dévalerons de la montagne,
et à tour de bras leur donnerons la charge
sur la bataille ou arrière-garde , dont seront
effrayés du bruit et se désordonneront en ma-
nière que, sans faillir, si nous avons cœur.
328 CHRONIQUES
nous gagnerons la bataille et mettrons tout à
sac. » Là furent présents Paul-Baptiste Justi-
niau; Démétrius Justinian, Manuel de Ganalle,
Antoniu» de Ciuli^ des premiers mutins de
Gênes ^ et deux capitaines^ nommés Terna-
tin et Gambecoùrte, lesquels^ devant tout
le peuple de Gènes , louèrent et recomman-
dèrent l'opinion susdite, disant que de meil-
leur ni plus sûr moyen ne sauroient trouver
pour défaire les François; à quoi s'accorda
tout le peuple, tant que, toute la nuit, ne firent
autre œuvre par la ville , qu'armer gens , voire
de tant, comme depuis je sus par mon hôte de
Gênes , que en nombre se trouvèrent quarante
mille hommes armés ou plus, lesquels, dès
l'aube du jour, se mirent à monter la plupart ,
et eux montés, se mirent entre les monta-
gnes hors la vue de nos gens : toutefois furent
bien avertis par ceux de notre guet que
grand nombre de Genevois étoient montés.
Au plus matin envoyèrent devers le lieute-
nant du roi leurs ambassadeurs, lesquels pas-
sèrent par le quartier de l'avant-garde , re-
gardant çà et là comme avoient charge de £sLire,
disant à ceux qui les enquéroient où ils al-
loient : « Nous allons en ambassade devers le
lieutenant du roi pour parlamenter et faire
composition, pour rendre la ville au roi » ; et,
ainsi toujours en regardant Tordre de l'armée ,
passèrent outre jusques au logis du lieutenant
DE JEAN d'aUTON. 3^9
du roi y auquel dirent la charge qu'ils avaient
de la ville, « Je ne puis rien , dit-il , conclure
avec vous, ni ne pouvez avoir réponse jus-
ques à la venue du roi , qui sera ici dedans
deux heures, comme il m'a mandé; je m'en
vais au-devant de lui pour l'avertir de tout.»
Oyant lesdits Genevois que le roi étoit si près ,
furent tous ébahis , pensant qu'il ne viendroit
point , quelque chose qu'on en dît , ce que pa-
reillement ne croyoient ceux de Gênes. En
bonne garde furent mis lesdits ambassadeurs.
Ce fait , messire Charles d' Amboise prit
grand nombre de gens d'armes, et s'en alla-
au-devant du roi qui étoit parti bien matin de
son logis et avoit chevauché , armé , et matin
pour la fraîcheur,
XXIII.
Comtiunt le xùï ^e vetibit à Bon armie îrn^ant
(6>hm^ et Vntu botailU %a%nét par Ub Jvan-
(oiB^ n ctmxmnt la mile ie (6>êneB se ventait an
vol
Le roi , sur les neuf heures du matin , arriva
au camp avec grosse route de gens d'armes;
et fut le vingt-cinquième jour du mois d'avril,
en l'an susdit mil cinq cent sept. Autour de
lui, devant et derrière, étoientses deux.cents
gentilshommes , tous en armes , et leurs cher»
53o CHRONIQUES
vaux bardés et accoutrés richement. Avec lui
étoient le dac de Bourbon , le duc dç Calàbre,
le duc de Longueville , le duc de Ferrare, le
comte de Nevers, le marquis de Mantoue^
le marquis de Montferrat ^ le seigneur Jean
Jourdan et plusieurs autres grands seigneurs
tous armés et vêtus de saies de drap d'or et
d'orfèvrerie , montés sur grands courûers bar-
dés moult ridiement. Le roi y armé de pied en
cap f était au milieu des quatre cents archers
de sa garde , les vingt et quatre du corps tout
au joignant de lui : lesquels archers étoîent
armés de leurs brigandines et salades , et vê-
tus de leurs hocquetons y les arcs tenduB , et
faisoient entre autres belle montre en mar^
chant moult fièrement. Au derrière de lui^
avoit une escouade de gens d'armes semblant
être assez pour devoir soutenir un faix de
grosse bataille. Somme , sa route duroit une
lieue de pays : ce que pouvoient clairement
voir les ennemis qui étoient en la montagne ^
dont furent ébahis , ne se doutant de sa venue.
Les Allemands de sa garde , tous empanachés ;
armés de.hallecrets et la pique au poing , mar-
choient en pointe et devant les archers de la
garde. De sa venue ftit tout l'ost réjoui. Les
Allemands commencèrent à battre leurs gros
tabourins et marcher au-devant delui, en lui
faisant la révérence le genou en terre. Ce fait,
après qu'il eut vu et avisé l'ordre de toute son
DE JEAN d'aUTON. 33 1
armée qui là ëtoit toute en bataille ^ s'en alla
loger à v^n .monastère de Saint>fieaoTt, au pied
de la montagne y &ur mam dextre , <A là avoit
beau logis et dévote église ^ et grands jardins
clos de bonnes murailles^ dedans lequel furent
logés les quatre cents aixshers de la garde et
les. cent Allemands. Le cardinal d'Amboise
fut k^ là dedans ledit monastère avec partie
de son train^ Maître René , cardinal de Prye y
étmt pareillement logé là prés. Tristan de Sa-
lazar y ar<^evéque de Sens y suivit aussi le roi,
et si avoit avec lui vingt bomœes à cheval »
tous la brigandine sur le dos y et lui son har-
nois complet dedans ses coffres , et un bon
coursier pour le servir au besoin. '-
Tantôt que le roi fut arrivé, me^sire Charles
d'Amboise, son lieutenant, lui mena les am-
bassadeurs de Gènes , qu'il ne voulut voir ni
ouïr ; mais les envoya au cardinal d' Amboise ,
pour les ouïr et savoir qu^ils voudroient dire, et,
ce fait, aviser sur leur dépêche,. Après dîner, les
ambassades furent ouïes touchant leur diarge,
telle que le peuple et toute la ville de Gênes di-
soient que volontiers se rendreient au roi, et lui
mettroient ladite ville entre ses mains , leurs
libertés , biens et vies saufs $ priant ledit car-
dinal d' Amboise très-humblement de vouloir
intercéder pour la désolée cité de Gênes, et
qu'il fut le bon plaisir du roi, leur seigneur
souverain, comme dîsoient, de ne vouloir dé-
352 CHRONIQUES
truire son même pays j et qu'ils amenderoient
partie au vouloir du seigneur : auquel propos ne
voulut entendre le roi; ni rendre autre réponse.
Advint, ce pendant et durant ce parlement ;
sur les trois heures après midi, qu'une alarme
se fit sur le camp , tellement que le bruit fut
incontinent par tout l'ost, dont chacun cou-
rut aux armes. Les deux cents gentilshommes,
les quatre cents archers de la garde et les cent
Allemands du roi furent armés, les gentils-
hommes à cheval et les archers à pied , tous
joignant le logis du' roi, avec plusieurs de ses
princes et pensionnaires. Le roi, oyant le bruit
de son logis, demanda que c'étoit. L'un de ses
chambellans, nommé messire François de Ro-
chechouart , sénéchal de Toulouse , lui dit :
(cSire, c'est quelque alarme qui est survenue au
camp. — Comment?dit leroij ce n'estpas ceque
les ambassadeurs disoient , qui sont venus ici
pour parlamenter et traiter de la paix. Or al-
lez, dit-il, voir que c'est. »Et sur ce, ledit mes-
sire François de Rochechouart sortit hors et
vit aucunes des trompettes courant parmi
l'ost et criant l'alarme à toute force. Si s'en
retourna devers le roi, le plus tôt qu'il put,
disant : a Sire, sans point de faute il y a bruit;
et me doute que ce soit vers la Lanterne , et
que par là les Genevois ont fait quelque saillie.»
Et tout à coup le roi se fit armer , et monter
$es archers de la garde tous à cheval; et transmit
DE JEAN d'aUTON. 555
messire Mercure , avec ses cent Albanois , de-
vers la Lanterne hâtivement , pour aller savoir
que c'étoit, et retourner incontinent. Lequel,
à course de cheval , fut tantôt près les portes
de Gênes , dont étoit sorti grand nombre de
Genevois, et étoient entre leurs barrières et la
tour de la Lanterne. Messire Charles d'Am-
boise avoit fait mettre l'avant -garde jà en
ordre, à l'issue du bourg de Saint-Pierre-
d' Arène , pour les attendre : lesquels ne mar-
choient, mais étoient arrêtés, pour amuser
Tarmée, comme avoient entrepris. Du côté des
montagnes devers Gênes , commencèrent Ge-
nevois à monter à la foule de tous côtés , et
tant que lesdites montagnes étoient couvertes
de Genevois armés. Les autres de ceux qui
étoient les premiers montés, lorsqu'ils virent
leurs gens approcher, sortirent d'entre les
montagnes, et tous ensemble plantèrent
amont leurs enseignes, lesquelles sç pouvoient
voir d'à bas ; et y en avoit deux blanches
et une rouge, et une mi -partie de rouge et
de blanc , et plusieurs autres , qui ne se pou-
voient d'en bas clairement aviser, sur le
haut des trois montagnes, comme un jet
d'arc près l'une de l'autre. Sur ladite mon-
tagne se mirent Genevois, en trois grosses
routes ; et tout le long du sommet de ladite
montagne , venant de Pontadême près du
bastillon que les François tenoient, et en un
554 CUtONlQUES
autre lieu > à quartier du Gastellat^ à main se-
nestre entre les montagnes ^ était la graj;ide
esoouade de leurs gens , où pou voient être en
tout quarante mille hommes ou plus ; et là se
mirent tous en batailla. Le seigneur de Millau,
et autres capitaines, qui gardoient le bastiUon,
et les capitaines des Allemands, qui tenoient la
montagne de notre côté ; mirent toutes leurs
gens en deux batailles, où étoient de six à sept
mille hommes françois et allemands , près les
uns des autres de six-vingts pajs ou environ. Le
maître de l-artillerie avoit fait monter à force
de gens et de câbles, dès le soir de devant , six
grosses pièces d'artillerie, et trente coukvrines
à croc sur chevalets , p(H*tées par les pion-
niers; desquelles pièces, aucunes furent mi*
ses et assises aux heux où étoient les gend
d'armes françois et allemands , étant sur
la montagne; et là, icelles pièces embou-
chée droitement contre les Genevois > et pour
celle8 tirer, montèrent là huit des canonniers
du roi.
En ce point , avoient les uns et les autres
of donné leurs batailles^ et mis ordre en leur
afiaire^ Les Genevois donc avoient donné Ta-
larme sur le quartier de la Lanterne, pour faire
tirer là l'armée du roi , et mis sur les monta-
gnes leur grosse puissance , pour donner par
le bas de ce côté sut les François , qui tantôt
connurent leur stratagème : à quoi pourvut le
DE JEAN d'aUTON. 555
roi 9 qui jà étoit armé et monté sur un coursier,
nommé Bal-gracieux , qui étoit moult adroit
pour les armes; et hors de son logis, accom-
pagné de plus de trente mille hommes armés,
sans plus attendi^e , marcha tout droit où pen-«
soit être lé bruit ; mais voyant la montagne
de tousi côtés pleine de Genevois , et en trois
ou quatre lieux avoir grosses batailles, fit ar-
rêter toute son armée et mettre en bataille bas
tout au droit du hastiUon, Devers la Lanterne
étoit l'avant^garde en bataille, pour là attendre
les Genevois, lesquels ne sortirent de leurs
barrières, mais se retirèrent : de quoi, messire
Mercure avertit le roi , qui lors arrangeoit ses
batailles et lui-même mettoit ses gens en or-
dre, disant que lui-même monteroit à mont,
pour se trouver à la mêlée ; ce qui lui fut dé-
conseillé par tous ses capitaines; Là fut tenu
conseil qu'il était de faire, et s'il étoit bon de
leur donner la bataille. Là furent messire
Charles d'Amboise, lieutenant du roi; mee^
site Robinet de Fremezelles , et plusieurs anh
très capitaines de l'armée et sages chevaliers ;
d^nt aiiauns furent d'avis que le lieu étoit
nyMult avantageux pour leurs ennemis; disant :
« Sire , vous voyez vos ennemis à grosse puia^
sance à merveilles , lesquels ont pris lieux
avantageux et choisi le plus à main de la place;
et aussi que, pour les. combattre , sont amont
peu de nombre de vos gens, au r^^ard d'eux;
556 CHRONIQUES
et en outre y sire , vous voyez que Fheure est
jà tarde; » aussi étoit-il sur le point de cinq
heures du soir. Par quoi dirent aucuns capi-
taines : premier que renfort pût être monté
à mont y la nuit seroit venue, et les vilains, qui
savent et connoissent les secrets et détroits des
montagnes, pourront la nuit avoir avantage
sur vos gens et leur donner quelque amorce.
— Rien, dit le roi, il est encore plus de deux
bonnes heures de soleil. Avec ceci je vois mon
armée joyeuse et délibérée de combattre, et
mes gens d'amont prêts de commencer le com-
bat , et les vilains serrés et en crainte : suis
sûr que tout soudain tourneront le dos , qui
vivement les chargera. Ce sais-je, car autre-
fois lesai-je vus en mêlée, dont grosse route
d'iceux, à peu de François, furent défaits. »
Ce dit, appela messire Mercure, capitaine des
cent Âlbanois, auquel dit : «Montez là sus avec
tous vos Âlbanois, et sur la bataille des Gene-
vois, que voyez plus prochaine du bastillon
que tiennent mes gens , faites une légère es-
carmouche. Et ce pendant, au derrière de la
montagne , faites mettre quelque embûche de
vos gens et autres à cheval pour vous secou-
rir, s'il en est métier. Et après votre escarmou-
che , feignez de vous retirer,, pour les attraire
jusques à l'embûche , et là leur donner quel-
que venue. Et ce pendant, je ferai monter
grosse puissance de gens de pied et à cheval ,
DE JEAN d'aUTON. SSy
. pipur se joindre à ceux d'amont et donner la
bataille.
Ce dit, messire Mercure avec ses cent Al-
banois, tous bien 'montés , atout leurs ban^
neroUes, se mettent à mont le long du chemin,
tirant droit au bastillon. Plusieurs François à
cheval , et autres , se mirent après ; et entre
autres y le marquis Francisque de Gonsago,
marquis de Mantoue j monté et armé à l'alba*
noise avec grand nombre d'autres. Pareille-
ment fit monter des Allemands ^ au nombre
de trois mille y desquels trois de leurs capi-
taines fit là chevaliers; puis fit ceux monter,
et autres de ses gens de pied, jusques au
nombre de six mille : lesquels *ne prirent
le chemin des Albanois et autres gens de che-
val, pour ce que c'étoit le plus long; mais dès
le pied de la montagne , tout au droit du bas-
tillon se mirent à grimper, et monter comme
escuriaux. Le roi regardant ses gens aller ainsi
allègrement, et toute son armée délibérée,
étoit moult joyeux; et si alloit de lieu en lieu ,
regardant son armée, avec face joyeuse et
manière assurée, l'épée en la main, pour
faire tenir chacun en son ordre. Là sonnoient
trompettes et gros tabourins de Suisses , à
toutes mains. Autour de lui étoient Charles,
duc de Bourbon ; Antoine de Lorraine , duc
de Calabre; François d'Orléans, duc de Lon-
gueville; Jean Stuart, duc d'Albanie; Al-
III. 22
3S8 CHRONIQUES
phonse d'Esté , duc de Ferrare ; Charles de
GlèveSy comte de Nevers; Jean Guillerme;
marquis de Montferrat; le comte de Ven-
dôme i Guy de Laval; le cbBite de Pointièvre;
le prince de Tallemont ; Jacques de Bourbon >
comte de Roussillon ; le seigneur Jean Jour-
dan ; messire Germain de Bonneval ; messire
Mer y de Rochechouart^ et plusieurs autres
seigneurs de France et de Bretagne , et tous
ses autres gentilshommes et pensionnaires ^
avec tous ses hommes d'armes , la lance sur
la cuisse. Aussi se trouva à cette bataille
Tristan de Sala^ar , archevêque de Sens f
armé de toutes pièces , et monté sur un bon
coursier, une grosse javeline au poiitg; disant^
puisque le roi y étoit en personne , que tous
ceux des siens , qui avoient pouvoir de le dé-
fendre» se dévoient là trouver en armes. Et si
avoit ledit archevêque vingt hommes des siens^
tous le harnois sur le dos.
Les Genevois tenant bataille amont sur la
montagne » voyant de tous cotés monter Fran-
çois et Allemands , et marcher droit à eux^
furent tou« assurés d'avoir la bataille , s'ils
attehdoient : ce que furent tous délibérés de
£eiire> et en branle de charger sur ceux des
François et Allemands qui là étoient des pre-
miers amont y premier que les autres qui
montoiént se fussent joints «à eux. Et ainsi
qu'ils voulôient ébranler^ pour marcher droit
DE JEAN d'aUTON. SSg
à eux y messire Mercure ayant jà fait son em-
bûche , avec partie de ses gens, sortit par der-
rière uiie montagne , à la vue du roi et de
l'armée d'en-bas, et lui-même commença
l'escarmouche. Mais à coups de traits et de hac-
quebuttes le reçurent les Genevois , dont au-
cuns d'iceux sortirent en place, et à grands
coups de piques chargèrent les Âlbanois , qui
pareillement, à course de chevaux , qui étoient
faits et duits aux escarmouches des monta-
gnes, à pointe de lance les retournoient bat-
tant jusques à leur bataille. A cette escar-
mouche étoient le marquis de Mantoue,
François de Maugiron , et d'autres Italiens et
François tout [)lein. Longuementdura l'escar-^
mouche , où six des Genevois furent tués , et
deux Albanois blessés , et un mort. Les Alle-
mands demeurés à bas avec le roi , voyant
amont commencer lescarmouche , se mirent
tous à genoux , et baisèrent la terre , les bras
encroisés; et tant que dura ladite bataille,
toujours furent agenouillés. Tandis que celle
escarmouche duroit, les François et Alle-
mands montoient la montagne , et les Gene-
vois approchoient leurs batailles. Et lorsque
messire Mercure isut que tous les François et
Allemands que le roi avoit commandés à
monter furent assemblés , après avoir donné
une charge sur les Genevois de la plus pro-
chaine bataille , fit manière de se retirer avec
34o CHRONIQUES
ses gens : et tout en l'heure ^ cette brigade de
Genevois laissèrent leur montagne et se mi-
rent après; ceux de leurs autres batailles,
pareillement le plein pas; et les aucuns à
course suivirent les Âlbanois, en faisant
grandes huées et cris horribles , disant :
Acarne ! acarne ! amace ! amace ! Là demi-
lieue près n'eussiez ouï tonner, pour le bruit
des Genevois , qui pensoient que les François
s'enfuissent. Mais tout soudainement , lorsque
iceux Genevois furent assez près, deux grosses
pièces d'artillerie furent à travers d'eux dé-
chargées; et ceux qui étoient en embûche
sortirent avec toutes les deux batailles des
François et des Allemands, les Albanois et
autres gens de cheval , ensemble , et donnè-
rent sur cette première bataille de Genevois
si rudement, que sans résistance de gens
vertueux tournèrent le dos. Les autres qui
étoient au derrière d'eux , et venoient à leur
secours , voyant la première de îeurs bataiUes
fuir vers eux, et les François à leur dos, qui
les tuoient à grands monceaux, furent ef-
frayés, mêmement Paul de Nove, leur duc,
et Jacobus Gorsus , chefs de leur armée, les-
quels ne surent plus tenir eh'ordre leurs gens,
ni rallier ensemble ; car chacun se mit à la
fuite : dont les aucuns se laissoient choir et
rouler du haut en bas. Grande occision en fut
foite , car les gens de cheval les arrétoient par
DE JEAN d'aUTON. 54 Î
les montagnes, et les piétons mettoient tout à
sac. La chasse leur fxit donnée plus de deux
milles par les montagnes : dont aucuns se dé-
fendoient , les autres se laissoient couper les
gorges comme moutons. Et me fut là conté,
que y à cette défaite , un des Albanois ^e mes-
sire Mercure , à la rencontre de la première
bataille , coucha sa lance pgur asséner un Gé-*-
nevois, jeune, fort et léger; lequel Genevois
attendit l'Âlbanois, à tout une rondelle en la
main, et une épée en l'autre, et de sadite
rondelle détourna le coup de celui Albanois ;
puis soudainement s'approcha de lui , et d'un
saut le saisit au travers du corps , tellement
qu'il le mit hors la selle de son cheval et le
porta par terre : lesquels l'un sur l'autre se
tournoyèrent et voiltrillèrent trois ou quatre
tours. Le Genevois ne se pou voit bien aider
de son épée , qui étoit longue ; l'Âlbanois ne
pouvoit rencontrer son poignard , qu'il avoît
derrière le dos , couvert du panneau de sa
longue robe. Mais à la parfin ledit Albanois,
qui étoit en grand danger de sa vie , fut sq-
couru, en manière qu'il eut loisir de trouver
son poignard , de quoi trancha la gorge audit
Genevois. Toute la montagne fut jonchée de
morts, et ensanglantée du sang de ces pau-
vres Genevois, qui furent menés tuant jus-
que dedans les portes de .Gênes , et plus de
deux milles par les montagnes ; tant , que le
34a CHRONIQUES
nombre des morts (îit estimé à quatorze cents
hommes , et de François , environ trente-six ,
mais grand nombre de blessés.
Voyant le roi , que , à l'aide de Dieu , il avoit
gagné la bataille et défait ses ennemis , fit as-
seoir son camp et mettre ses gens d'armes au-
tour de Gênes pour y aller le lendemain mettre
le siège et détruire tout , si elle ne se rendoit
à sa merci ; et , premier que faire autre oeuvre^
tout armé s'en alla en l'église de l'abbaye où
il étoit logé , rendre grâces à notre Seigneur
de sa victoire , puis se fit désarmer et se mit à
repos.
Le duc de Gènes , Paul de Nove ,■ voyant de
tous points les Genevois abattus et défaits , et
son règne prendre fin , ne sut plus que faire ni
à quel moyen avoir recours , si n'est à la fuite ;
dont prit de ses bagues ce qu'il put , et avec
grand nombre d'autres Genevois sachant là
être le roi en personne, tous épouvantés s'en*^
fuirent. Ledit Paul de Nove s'en alla avec sa
suite embarquer au goufre de RapaJe, de
nuit , pour la doute des galères du roi qui
éioient autour du mole de Gênes, et. tira droit
en l'île de Corse : aucuns des autres s'en ail-
lèrent en Barbarie ; les autres , à Rome ; les
autres , dedans aucunes de leurs places étant
autour de Gênes. Jacobus Q>rsus, Pisain ; Ter-
natin, Gambecourte et les autres capitaines
étrangers , avec le demeurant de leurs soldats.
DE JEAN d'aUTON. 34^
s'enfîiirent par les mon.tagneg droit à leur
quartier.
Dedans la ville de Qénes y lors n'avoit que
pleurs^ cris et lamentations de pauvres femmes
désolées qui avoient perdu aux batailles leur»
maris ^ frères ou enfants ; pensant au surplua
que le roi les détruiroit du tout et feroit met-*
tre la ville à feu et à sang : dont ne savoient
autre chose que faire^ fors douloir leur perte
passée et attendre l'avenir ; et^ pour ne perdre
tout^ au fond de leurs caves ^ citernes et ro*-
ehes y mussèrent partie de leurs bagues et tré^
sors y et portèrent leurs draps d'or et de soie^
et partie de leur chevance ^ par les églises et
collèges de la ville, et délibérèrent envoyer
derechef ambassade^ devers le roi, et parlât
menter pour rendre la ville à la meilleure
composition que faire se pourroit.
Le mardi au matin, ambassades furent
transmises devers le roi ; qu'il fit ouïr par mai*
tre Georges , cardinal d'Âmboise , lesquelles
ambassades dirent : u Nous sommes ici venus
et envoyés devers le roi, notre souverain sei«
gneur, de par les citadins et tout le peuple de
la désolée cité de Gênes, pour, au priemier,
ncms recommander tous très-^iumUement à
sa bénigne grâce; et, au surplus, pour la
composition de l^amende et satis&ictioa du mé-
fait que spxlite pauvre cité de Gènes , gouver**
née sous la main du peuple délié et conseil de
344 CHRONIQUES
mutins désordonnés , a par ci-devant commit
et perpétré contre sa très-haute seigneurie et
sacrée majesté ; le suppliant très-humble-
ment qu'il lui plaise prendre sadite ville eqtte
ses mains et en sa sauvegarde , et son pauvre
peuple à merci avec la vie et biens saufe. A
quoi ne voulut entendre le roi , mais dit qu'il
auroit la ville et le peuple à sa volonté , ou qu'il
mettroit tout au feu et à l'épée ; sur quoi les-
dites ambassades firent autres ouvertures, di-
sant que , pour les frais et mises de l'armée du
roi et pour l'amende profitable et honorable,
ils satisferoient la plupart au vouloir dudit
seigneur et ordonnance de son conseil : ce que
ne voulut le roi, disant toujours qu'il auroit
lé tout à sa volonté. De laquelle réponse lesdits
ambassadeurs avertirent le peuple de ladite
ville de Gênes : sur quoi tinrent le conseil où
plusieurs propos furent allégués et finale-
ment conclus , vu l'extrémité où ils étoient;
connoissant aussi le roi , entre les autres dons
de vertueuses grâces , être tant humain que
onc ne fit mourir homme à qui il pût pardon-
ner, et que leur offense ne touchoit qu'à lui
seul; ayant, sur ce, confiance de sa grâce, dirent
le mot en se rendant la corde «au col, c'est à
savoir, à sa volonté; lui mandant que, à toute
heure que lui plairoit» il pour roit entrer en
sadite ville de Gênes et faire du peuple à son
plaisir.
DE JEAN d'auTON. $45
EtVoyant,leroi, que tout alloit . à son vou-
loir, reçut lesdits Genevois à sa volonté; dequoi
sur-le-champ en voulut avertir François de
Glermont, cardinal de Narbonne , lequel étoit,
devers le pape à Rome, orateur pour ledit
seigneur , et lui écrivit lettres contenant ladite
composition : lesquelles montra ledit cardinal
de Narbonne à notre Saint-Père le Pape, qui
pâlit tout le visage en lisant lesdites lettres et
dit : « Je ne le crois pas ! » Plusieurs Romains et
autres avoient fait gageures et misailles à plu-
sieurs, disant que le roi ne prendroit point
Gênes, ou que de six mois n'y entreroit. Pareil-
lement ledit cardinal de Narbonne transmit
lesdites lettres du roi , à Naples , au seigneur
de la Guiche , qui là étoit pour le roi devers
le roi d'Aragon ; qui aussi les montra audit
roi d'Aragon , lequel aussi ne le cuidoit point
croire ;'et ditGonsales en branlant la tête : (cll
n'est possible , à mon avis , que , en si peu de
temps , une si forte ville , comme est Gênes ,
fût si tôt rendue?» et est à croire que plusieurs
eussent bien voulu qu'elle n'eût été prise par
les François.
Mais tant en fut que, le même jour de la-
dite composition , le roi transmit là à Gênes le
seigneur du Bouchage , messire François de
RQchechouart et messire Raoul de Lannoy ,
et avec eux Antoine de Pierrepont et Pierre de
Montalembert , maréchaux des logis avec ses
546 CHRONIQUES D£ JEAN d'aVTON.
fourriers^ pour prendre les logis et départir
les quartiers. Le lendemain tous lesdits logis
furent marqués , et là dedans entrèrent six
cents hommes d'armes qui furent logés vers
le quartier de Besaigne ; et ce pendant, le roi
se reposoit à son logis.
FIN DU TOIIE TROISIEME
NOTES.
Page 6. Guillaume BriçoDDet , dit le Jeune, seigneur du
Plessis-Rideau , élu archevêque de Rheims après la mort
de son frère Robert, chancelier de Qiarles Vin, prit dès-
lors le titre de cardinal de Rheims, au lieu de celui de car-
dinal de Saint'Malo,
Ibidem, Antoine, fils de René- duc de Lorraine et de
Bar, portait le titre de duc de Calabre, son père ayant hérité
des droits du bon M René sur le royaume de Sicile. —
Pierre de Rohan , maréchal de Gié. — Philippe de Qèves ,
évêque d'Autun, était frère d'Ëngilbert, comte de Ne-
vers 'et parent de Louis XII, du côté maternel. — On ne
comprend pas pourquoi Jean d'Anton appelle partout jin-
toine, Guillaume YIII, marquis de Montferrat. — Gaston de
Foix, depuis duc de Nemours, tué à Ravenne. — Les gé-
néalogies ne nomment ^ ce Barbazan de Foix ; mais plus
loin Jean d'Auton désigne Odet de Foix comme seigneur de
Barbazan. — Charles de Clèves , fils aîné du comte de Nevers.
Page 7 . Au lieu de Louis d^Albuy ( c'est la leçon du manus^
crit), il faut lire Mallivin.-^ieaLn deFbix, vicomte de Lautrec ,
fut père du fameux Odet de Foix , seigneur de Lautrec, et de
Françoise de Foix , comtesse de Oiateaubriaoi. — Jean d'Am-
boise , frère du cardinal , fut auteur de la branche de Buwy*
d'Amboise.
Page B. Cette généalogie est fautive : la voici dass l'ordre
chronoiLogiqiie : Robert de France; Louis I<% de Bourbon;
Pierre I**; Louis II; Jean P'; Châties !«'; Jean U; Pierre IL
Page 9. Le cardinal de Seine, pour Sienne, en ladn
Sena.
Page 10. Le cardinal de Boninf^nt , pour de Bénévent.
Page 1 1 . François-Guillaume, archevêque (et non évêque)
de Narbonne, fils de Pierre ^ baron de Castelnau etClermont-
Lodève , et de Catherine d'Amboise , sœur du cardinal.
548 NOTES.
Page 14. Jean-Baptiste des Ursins , cardinal , empoisonne
par César Borgia, en prison , le 22 février 1508.
Ibidem. yert-Menton doit être Yalmentone.j
Page 16. Ponte- Corbe iVonXe-Cano.
Page 16. D est parlé avec éloges du capitaine Norman-
ville dans le yoyage de Denise , par Jean Marot : ce ca-
pitaine commandait quinze cents Normands.
Page 17. An lien de Dupre'y le manuscrit porte dict pre^
qu'on peut orthographier dHYpres ; mais , à coup sûr , c'est le
nom d'un homme d'armes, car on ne saurait lire : « Gandeau ,
dit Pregent de Saint- Jean , » puisque d'Auton parle de cinq
hommes d'armes et qu'on n'en trouverait que quatre, d'après
cette ponctuation ; d'ailleurs , Jean de Saint-Jean est nommé
plus has.
Page 18. Aquino. — Le pont de Corbe^ c'est Ponte-
Corvo.
Page 21. Jean d'Auton appelle les Espagnols des gippo-
niersy sans doute à cause du sobriquet donné à Ferdinand,
leur roi , dit Jemi Gippon, Voyez flou Histoire du seizième
siècle.
Page 23. La Fratte. — Castelfortj sans doute Gaster
Novo.
Ibidem, Ce James d^Foix , est-ce encore Jacques , dit l'in-
fant de Navarre, que quelques généalogistes font mourir
avant cette époque? ou bien est-ce Jean de Foix, comte
d'Astarac , de la branche de Caudale ?
Page 24. Voyez les Vies des deux Chabannes , par Du-
plessis, et l'Histoire de Bayard, par M. de Terrebasse, qui
a fécondé encore ce beau sujet qu'on croyait épuisé. On
trouve dans ce dernier ouvrage beaucoup de choses neuves
sur les familles nobles du Dauphiné.
Page 25. La Crote s'écrivait plutôt la Cropte: c'était
François Daillon , fils puîné du seigneur du Lude : voir
Brantôme et les histoires de Bayard.
Page 32. Perrotde Payennes n'est peut-être pas le même
que Jannot de Payennes cité*page 26. Nous avons suivi le
manuscrit.
NOTES. 549
Page 33. Voyez sur cet hérétique , omis dans le Marty-
rologe protestant de Goulard , le supplément de Monstreiet ,
les Annales d'Aquitaine , l'Histoire de la Sainte-Chapelle.
Page 35. Spinazzola. — Genzano. — Atella^ Rapolla et
Lavello , sans doute.
Page 38. Corrillane, pour Gorrigliano.
Page 41. ITaiito-ilfore, traduction de ^//ami/ra.
Page 43. Le comte de Muro.
Page 45. Julien délia Rovere , cardinal de Saint-Pierre-
aux-Liens (Pétri ad Vincula).
Ibidem, Cette expression ne vit point les ans Saint-
Pierre doit signiûer que Pie m ne régna pas trente ans ,
comme saint Pierre , ou hien ne vit point la principale fête
de ce saint célébrée le 29 juin.
Page 46. François d'Alègre , seigneur de Précy et non
Perçy, était frère puîné d'Yves d'Alègre. — Artus Gouf-
fier fut gouverneur de François d'Angoulême. — Louis de
Jaulys doit être Louis de Genlis , seigneur de Montmaur.
Page 49. François de Clermont-Lodève , dit le cardinal
de Castelnau. — Il faudrait lire deux et non pas trois cardi-
naux ; car ce neveu du pape était Clément de la Rovère ,
fils d'une sœur de Sixte IV, évêque de Mende à la place de
son oncle.
Page 51. Voyez sur la fin malheureuse de César B<ft*gia
son histoire par F. Tomasi, l'Histoire de Navarre par
Favyn , et les Annales de Belleforêt.
Page 52. Corrigez Jean Jourdain , au lieu de Jourdian. -^
Bracciano. — «fei/zoï^pourSiennois. — LaPaglia. — Saint-
Andrieu se jiomme maintenant Saint-André , et la montagne
d Or elle , le mont Orel .
Page 54. Sessa.
Page 58. Ce Jacques Vernon , seigneur de la Rochebœufj
doit être le même cpie celui de la maison de Montreuii-Bonin
en Poitou , page 66 : son fils Raoul fut grand-fauconnier de
France.
Page 60. Un capitaine Cossains ou Cosseins joua un rôle
55o NOTES.
dans la Saint-Barthélcmj. — Voici un lien nommé Fraddes
qui explique la phrase du second volome , page 841, mieux
que la note étymologique qui s'y rapporte.
Page 61. C'est Pierre U du nom, prince de Florence,
chassé de cette ville, en 1494 , avec les Médids, qui s'effor-
çaient en vain d'y rentrer.
Page 62. Mola. — Voir les histoires de Bayard au sujet
de ses compagnons d'armes. — La famille de Lamet était
une des plus illustres de Picardie.
Page 68. J. d'Anton parle plusieurs fois de la Charente,
grande caraque française , notamment au tome I*', page 254.
Page 69. Le manuscrit porte alternativement Jamei et
Jannot d'Arhou ville.
Page 72. L'évêquesuffi*agant de Lyon était celui d'Autun,
Pliilippe de Clèves, duquel il est parlé plus haut. — Jean
de la Trimoille , archevêque d'Aix.
Page 74. Louis de Bavière était Gis de Philippe I«', dit
llngénu , duc de Bavière : il fufT^nsionnaire du roi , par
suite d'un traité d'alliance entre son père et Louis Xn. —
L'évêque de Nantes s'appelait Guerguen et non GugueL —
Antoine de Furno ou Dufour devint confesseur du roi :
Voyex V Histoire de la Chapelle des rois de France , par
l'ahhé Oroux.
Page 82. Voyez sur l'Alviane les Capitaines étrangers àe
Brantôme.
Page 86. Robert Guybé, évéque de Rennes ; depuis car-
dinal : son frère commandait les gentilshommes de la reine ;
ils étaient d'une ancienne famille bretonne.
Page 89. Au lieu de Bexte^ ne faut-il pas lire F'iesti, et
Notre-Damé-de-/^crmc (Ferma), au lieu de Terme? —
Marque d'Ancône pour Marche [Marca], Il parait que la
ville portait le nom qu'on donna depuis à la province.
Page 90. Sinigaglia. — Pesre pour Pesaro, sans doute.
— - Faenza.
Page 91. Ce village d^Isque n'est-ce pas Fal-di^Cfuesi
ou bien Isola , selon la route suivie par Louis d'Art?
NOTES. 55 1
Page 93. Voir le procès du maréchal de Gié, daas mon
JSisioirê dusenième siècle^ où se trouve un extrait déUillé des
actes de la procédure. Jean d'Auton' a rassemblé sous une
seule date tous les faits de ce procès, qui dura deux ans.
Page 93. C'est Christophe, et non ^^/e/z/itf, de Carmonne,
quatrième et non troisième président. Yoyet V Histoire des
pre'sidéns à mortier du Parlement de Paris ^ par Blanchard,
in-f'.-^La même histoire ne dit pas que Jean de Selve fut se-
cond président à Rouen , mais bien premier président à Bor-
deaux en 1514. — C'est le célèbre Antoine Duprat, depuis
chancelier de France. -^ Le juge-ftiage {major) deCârcas-
sonne était Pierre de Saint-André , depuis premier président
au parlement de Toulouse. -^ Ce n'est pas Antoine de Lou-
viers^ qu'on ne trouve pas dans les listes des conseillers ; c'est
plutôt François de Loynes ou Luynes, comme il est nommé
plus loin.
»
Pagif 97. Selon l'ancien calendrier, l'année 1503 finissait
le 6 avril, veille du jour de Pâques 1504.
Page 99. Il y a tout lien de croire que trois poètes distin-
gués peu d'années après cette époque , Antoine le Maçon ,
Antoiue Herouet , Jean de Fonteuay, forent fils ou parens
des clercs de finances du même nom. Yoyes les Bibliothè-
ques de Lacroix du Maine et Duverdier..
Page 110. La reine fit son entrée à Paris le 18 novembre
1504 ; elle avait dû faire cette enbée att mois de janvier 1S02,
et tout avait été préparé pour la recevoir. Voir le Cérémùnial
françois , t. !•' , page 686 et «uiv.
Page 111. En Nesîcy c'est-à-dire à l'hôtel de Nesle,
situé sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la Monnaie.
Page 113. Jean Clairée et Antoine Dufour furent, l'un
après l'autre , confesseurs du roi : ils se disputaient aloi^ à
qui succéderait à Laurent Bureau , lequel venait de mourir.
lèidmm. Cette translation eut lieu le 21 février 1505. Voir
les Beg. du Plurlemeat et les Tombeaux des personnes illuS"
très , par J. le lAbooreur.
552 NOTES.
Page 114. Le cardinal d'Am boise allait recevoir i'inVes-
titare du duché de Milan au nom du roi. Voyez cette învéa^
titure dans les Traités de Léonard.
Page 116. Selon l'ancien calendrier, l'année 1504 finissait
le 22 mars , veille de Pâques de l'année 1 505.
Page 116. Geoffroy de Pompadour, qui conservait le titre
d'évêque de Périgueux , quoique cet évêché eût passé dans les
mains de Jean Auriens , fut le second chapelain du roi , qui
prit le nom de grand-aumânier de France. Voir l'abbé Oroux,
Dupeyrat , Gai lia Chris iiana.
Page 120. Voyez VÉistoire abrégée de la sainte hostie
conservée à la sainte^chapelle du roi à Dijon depuis Pan
1433; in- 12, 1719. Voyez aussi la Bibliothèque dés auteurs
de Bourgogne f P. 2% p. 134.
Page 122. D'Auton a parlé de cette dame dans la quatrième
partie de ses chroniques, chapitre 21; mais il l|i nomme
Thomassine Spinoie : nous avons cru devoir ici conserver la
variante : Espinolle.
Page 124. Au lieu de mon^i^ur François d'Angoulême,
corrigez Monseigneur.
Page 137. François Guillaume de Gastelnau est nommé
indifféremment par les historiens , cardinal de Clermont ,
de /Varbonne, ou de Casielnau.
Ibidem, Charles d*Egmont , duc de Gueldre.
Ibidem. D'Auton confond toujours Etienne Poncher,
évêquede Paris, avec son îvhveJean , trésorier des guerres.
Page 138. Voyez , sur l'énergique arrêt du parlement de
Paris en cette occasion , mon Histoire du seizième sièclei
Page 139. La vieille duchesse douairière de Bourbon,
Anne de France, sans cloute.
Page 140. Isabelle de Castille , dite la grande Isabelle^
était morte le 26 novembre 1506.
Page 142. Ce comte de Suffolk, fils d'une sœur d'E-
douard V, ayant été livré à Henri Vil, resta prisonnier à
la Tour de Londres jusqu'en 1513 , où Henri VIII lui fit tran-
cher la tête pour se débarrasser d'un dangereux rival.
NOTES* 355
Page 143. Louis d'Amboise, évêque d'Alby, frère du car-
dinal , étant mort en 1 503 , son évêché avait passé à son neveu
Louis d'Amboise-Gbaumont, évêque d'Autun.
Page 147. Selon l'ancien calendrier, l'année 1505 finis-
sait le 11 avril, veille dePâqueè 1506.
Page 152. Voyez, sur le mariage de Claude 4e France
avec le comte d'Angoulême , les Lettres de Louis XII , t. P''.
Page 153. On appelait les Rogations le dimanche des
Raisons .
Page 155. Guy d'Amboise, seigneur de Ravel, neveu du
cardinal et frère puîné du seigneur de Ghaumont. — Ce
MoUart Sufiray est le même que le fameux capitaine de pié-
tons Mbllart on Molar qui parut avec tant d'honneur dans les
guefres dltalie : il était Dauphinois et de la famille dçs AÙe-
mant. Voir les Éloges des Dauphins , par Hilarion de Goste.
Page 157. Ladislas VI, roi de Hongrie : safiUè Anne n'a^
vait que deux ans.
Ibidem. Albert, fils d'Othbn duc de Bavière^ évêque de
Strasbourg.
Page 158. Sans doute Estoquart doit se traduire par
Stuttgart; Orne y par Ulm ou Born; Dunoe , par Danube,
en allemand, Donau; Carinte^ pat Carinthie.
Page 161. f^illac .pour f^iHach «n Rlyrie ,* probable-
ment.
'Paf^e I6î. ÛrStz; Leoben; Muhr.
Page 163. Get archevêque, qui se nommait Jacques, ve-
nait de succéder à son oude Jean : il est difficile de savoir le-
quel des frères de l'archevêque Raccompagnait.
IbiJdtm, GuiUaiiHie, duo de Juliers et de Berg. — Joa-
chim^ premier du nom^ marquis et électetir de Brande-
bdOrgi. -*- Serait*«c Sorr au lieu de Sornes ?
Page 169. Philippe -le -Beau mourut à Burgos, d'une
pleurésie^ à Page de 28 aUï, le 25 Septembre.
III. 23
554 NOTES.
Page \1%. La comte de P^enissey c'est le comtat Venaissin.
— Ourse pour OuiXy sans doute.
Page 174. Plenore doit être PianorO'Gazzano.
Page 185. Godefroja écrit genre au lieu de gourre ou
gorre que porte le manuscrit : gourre signifiait tromperie , et
nous avons encore le verbe gourrer qui s'emploie au fa-
milier dans un sens analogue.
Ibidem. Galéas Yisconte, mal écrit Viscomte ^ pour Vis-
conti.
Page 193. Outre les généalogies particulières des Gri-
maldi, des Spinula, des Doria, etc., écrites en latin et en
'italien , il y a un recueil de la noblesse génoise intitulé :
Armi délie casate nobili di Genova^ raccolte da AgosL
Franzone, in-f*. Voyez aussi les histoires italiennes de Gênes
de Giustiniano , Foglieta, etc., où ne se trouvent pas d'ail-
leurs tous les détails rapportés par d'Auton.
Page 199. Campefurgose y pour Campo/regoso, et ailleurs
Furgose seul pour Fregoso.
Page 200. Jubellins, au lieu de Gibelins r s^tïs qu'on de-
vine la cause de cette variante.
Page 206. Montauhyouj peut-être pour iRfo/itogio.
Page 211. Carie Cet apparemment Star la ou Curlo ; et
Chaberi^ c'est Chiauari , quoique d'Auton se trompe en
plaçant cette dernière ville dans le port de Spezzia , qui est
éloigné de Gênes de plus de quinze lieues.
Page 212. Roqueberiin était un Italien naturalisé Fran-
çais , nommé Roccaberti ou Roccaberdno.
»
Page 216. Monigue^ pour Monaco. Peut-être faut-il lire
dans le manuscrit: Mourgue au lieu de Monigue, qu'on
dérive difficilement de Monœcus. On appelait autrefois Mo-
naco, Mourgue.
Page 2\1, T<er/ia/£W , pour Tarlatino. — Gambacorta.
NOTES. 355
Page 218. Bosguins, habitans de Bosco ou Boschi en
Piémont.
Page 219. Lucien Grimaldi (en français Grimaulx) y
prince de Monaco , frère et successeur de Jean , fut cbam-
bellan de Louis XII et de François I".
Page 222. Mentone ; Rocca-Bigliera.
Page 226. Turbia.
Page 227. Esireliny sans doute pour Ostrelitiy nom que
l'on donnait aux habitans des provinces Anséatiques.
Page 232. Lucien Grimaldi n'avait pas de frère du nom
de Charles , mais iin beau-frère , marquis de Ceva : c'est sans
doute celui dont parle Jean d'Anton. Barthélémy de Gri-
maulx doit être Barthélémy Doria, neveu de Lucien Grimaldi.
Page 237. Porto-Mauricio.
Page 241. J. d'Anton confond partout Borgo di Fornari
avec Buzzala et ne £ût qu'un seal lieu de ces deux bourgs.
Ibidem. Poulceuvre , pour Ponzevera.
Page 249. Gastellaccio^ appelé tantôt le Castellat et
tantôt le Châtelet.
Page 250. Le manuscrit porte alternativement Ciuli et
Civili : nous avons mis de préférence la première leçon.
Ibidem. Ce Regnault de Nouaille ne se trouvant pas dans
la généalogie deNoailles, on peut croire que c'est un bâ-
tard de ce nom ; autrement il faut lire Navailles , ou Noville ,
ou Nuailléy etc.
Page 258. H faudrait peut-être mieux écnveFûts au lieu
de Fustes , ce dernier mot «'appliquant surtout aux vaisseaux
de ce nom.
Page 270. Moncallieri.
Page 271 . Solerio. — Latisana. — Salles , peut-être pour
Corbesale. — Lodi.
m
Ibidem. J. d'Auton cesse ici d'appeler Antoine le mar-
quis de Montferrat , Guillaume, qu'il nomme Jean Guillerme.
556 NOTES. '
-^ Gttilknme^ de Gouflier, Mrépuîoé d'Artas de Boisy, fut
le fameux Bonivet, favori de François I«r.
Page 212. Tkkéodùte Tretfoloe{Tre9fÀei^ oa TrerUlci) ;
TrévOlce, neicii da'célMire Jean -Jacques Trivulce, fat
maréchal de France , après son oncle.
Page 273. Ce n'est pas Estalans en Fk^nche-Comté ,
mais plutôt E Stella en Navarre.
- Page 274. /fiVer^ii pour Rivarolo.
Page 21%. Le cri d^armes de Jean-Louis de Fiesque était
tant doute ga//o, signifiant chat, quoique cet animal ne fi-
gurât pas dans son blason.
Page 28 2. La Carace est probablement mal écrit pour
carnajo , charnier, ou carcassa , squelette.
Page 284. Tercenal, c'est apparemment le troisième
chenal.
Page 286. P'eil laine, pour Vegliano.
Ibidem. Alfonse d'Esté, mari de la fameuse Lucrèce
^rgta, avait succédé , comme duc de Ferrare, à son père
Hercule, en 1505.
Page 291. Novi; Seravatle.
Page 293. Charles de Montpensier avait épousé Suzanne
de Bourbon, qui lui apporta le duché en dot. Ce fut le cé-v
lèbre connétable de Bourbon. — Charles de Clèves était fils
■ . • . ', • • ■« ■
d'Engilbert de Clèves , et avait hérité du comté de Nevers à
la mort de son père, en 1506. — François de Luxembourg,
v4conile de Martigûes , 'fils de IThibauk de Luxembourg , sei -
gneur de Fiennes; cependant le titre de monseigneur in-
diquerait plutôt Antoine de Luxembourg, comte de^Brîenbe,'
frère du feu comte de Ligny, et fils tdti QOiupiétable.deSwt-
Pol. .
'•••••■'• ."■.••
Page 295. L'histoire de Bajard parle dé ce gentilhomme
nommé le Lorrain.
Ibidem. Ce Jacques du Mas était certainement fils de Jean
NOTES. 357
du Mas, seigneur de L'Isle, de Bannegon et d'Ivoy, grand-
maitFe des eaul et forêts ; mais les généalogies le nomment
Robert.
Page 304. £e J?05^, pour Bosco.
Page 3.08. Paul de Bçusserailhe .était plus connu sous le
nom du seigneur de l'Espy ou PËspic. — Peut-être est-ce
Champlais, au lieu de Champellais, et Maugéj au lieu de
Maugué.
Page 309. Thomas Bohyer ou Bohier, baron de Saint-
Ciergues, chambellan de Charles Vin et Louis XII, générât
des finances de Normandie. — J. d'Anton retombe encore
dans .s0l^ erreur 9ju sujet du comte de JEloussillon, qu'^ nomme
Jacques , aju lieu de Gharl/es. — /acques, yicomlje de Rohan ,
se qualifiait sire de Léon , quoique son père Jean , deuxième
du nom , comte de Léon et de Porhoet , vécût encore : ce fut
le dernier de sa branche , la plus ancienne de la maison de
Rohan. — Ce vicomte de Rhodez était peut-être Pierre, bâtard
d'Armagnac, fils de Charles, comte d'Armagnac et de Rhodez.
— André de Foix , frère d'Odet , était fils de Jean de Foix ,
vicomte de Lautrec ; il fut plus connu sous le titre de seigneur
de Lesparre ou d'Asparros. — Aymery de Rochechouart ,
de la branche de Mortemar , second fils de Jean , deuxième
du nom. — Brantôme accorde une notice au baron de Béart
ou Bearn, qu'il nomme deBéarq. — Jean Picart, seigneur de
Radeval , était fils de Guillaume Picart , seigneur d'Estellan ,
grand-maître de l'artillerie.
Page 310. Jean, deuxième du nom, baron d'Arpajon et
sire de Severac. — Le seigneur de Cytain se nommait Gil-
bert des Serpens. — Voyez les histoires de Bayard , où il
est fait mention du seigneur de Montmaur; d'Ymbault'de
Romanieu; de Pierre de Tardes, etc., etc.
Ibidem, Refuser la haie^ signifie refuser de se mettre en
ligne et de marcher serré comme une haie. — Le mot rym
est employé souvent par les historiens de Bayard dans le sens
de rang ou de quartier.
358 NOTES.
Page 311. Pommerouly plutôt Pommer euil. Brantôme
parle de lai. Il se nommait Jean, seigneur du Plessis-.
Brion , et fut grand-maître de l'artillerie. — Corrigez ici et
partout : Mollart Alemant , au lieu de Mollart , Allemand,
Page 317. Rigaut d'Oreille ou d'Aurelle fut ambassadeur
du roi auprès de Maximilieo. Voyez les Lettres de Louis XII.
Page 318. Aatoine^ deuxième du nom, seigneur de
Saint-Nectaire ou Senneterre, en Auvergne.
Page 332. C'est Charles de Bourbon , comte de Vendôme,
fils de François.
Page 342. Gouffre pour golfe : Golfo di Rapalo.
Page 345. Jean, seigneur de la Guiche, fils de Claude. —
Il est parlé de Pierrepont dans Brantôme et l'histoire de
Bayard.
FIN DES ROTES.
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